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Syrie: les journalistes tués ont-ils été repérés à cause de leur téléphone satellite?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 24.02.2012 à 19 h 29

C'est l'hypothèse émise par des journalistes présents sur place, et qui n'est pas à exclure.

La ville de Homs le 15 février 2012, REUTERS

La ville de Homs le 15 février 2012, REUTERS

Le décès de deux journalistes occidentaux, l’Américaine Marie Colvin et le Français Rémi Ochlik, dans la ville de Homs, en Syrie, mercredi 22 février a été qualifié d’assassinat par le président de la République.

Selon des communications radio interceptées par le Liban, l’ordre a été donné par l’armée syrienne d’attaquer le centre de presse de fortune où se trouvaient plusieurs journalistes occidentaux et des opposants syriens. Selon le Telegraph, certains journalistes présents à Homs pensent que le bâtiment a été repéré grâce aux téléphones satellites utilisés par les reporters. Comment le régime syrien aurait-il pu s'y prendre?

Les téléphones satellites modernes ont à peu près la même forme et taille que les téléphones portables et smartphone classiques, en un peu plus gros. La grande différence avec ces derniers est qu’ils communiquent, comme leur nom l’indique, à travers des satellites au lieu de passer par un réseau terrestre et des antennes-relais. Le téléphone envoie le signal vers un satellite, qui le fait suivre au destinataire en passant par un relais terrestre. Ces appareils sont principalement utilisés dans les régions reculées qui n’ont pas de réseau de téléphonie mobile adéquat, notamment par les journalistes ou les travailleurs humanitaires dans les zones de conflit.

Il y a plusieurs façons de localiser un téléphone satellite. Une rapide recherche sur Internet permet de trouver plusieurs entreprises qui proposent des services de localisation et même d’interception des communications par téléphone satellite pour des entreprises, mais aussi des gouvernements.

La Syrie dispose-t-elle de tels moyens d’interception et de localisation? Difficile à savoir, mais c’est une possibilité tout à fait crédible. L’interdiction de vendre du matériel de surveillance à la Syrie pour les pays de l’Union européenne ne date que du 1er décembre 2011, et la liste des pays qui en exportent s’étend bien au-delà des frontières de l’Europe.

Quel matériel de surveillance en Syrie?

L’histoire récente a montré que certaines entreprises ne voient pas d’inconvénients à vendre du matériel de surveillance à des régimes brutaux, et notamment à la Syrie. Peter Bouckaert, un des responsables de l’ONG Humans Rights Watch, a récemment affirmé au Globe and Mail de Toronto que l’on «sait que les Syriens utilisent des technologies sophistiquées pour surveiller toutes sortes de communications, y compris les communications par satellite».

Même sans système d’interception et de localisation sophistiqué, le régime syrien peut avoir eu recours à des méthodes plus rudimentaires, comme la radiogoniométrie. Utiliser un téléphone satellite émet un signal radio relativement facile à intercepter, à condition de se trouver à proximité de l’émetteur du signal. Une fois détectée, la transmission peut être localisée  par une triangulation qui ne nécessite pas de matériel sophistiqué.

La triangulation à partir de la position des différents satellites du réseau, sur le même principe que la localisation GPS, peut également être utilisée, mais un tel calcul ne donne qu’une zone assez vaste de plusieurs kilomètres, insuffisante pour localiser un bâtiment dans une ville.

Pour obtenir une communication claire et audible, les téléphones satellites ont besoin d’avoir les satellites en ligne de mire. En ville, l’antenne doit donc être positionnée sur le toit d’un immeuble plus haut que ceux avoisinants, avec si possible l’horizon en vue pour avoir le plus de satellites possibles dans son champ. Mais plus le signal est bon et fort, plus il a de chances de se faire repérer par une armée qui scrute les ondes.

Un message dangereux

Si rien ne prouve que les journalistes ont été repérés à cause de leurs téléphones satellites, d’autres régimes autoritaires ont porté leur attention sur ce moyen de communication, qui est principalement utilisé par des étrangers dans les pays de la région et donc présentent un intérêt particulier pour les services de renseignement. Thuraya, l’un des principaux opérateurs de téléphonie satellite, avait affirmé en février 2011 avoir des «preuves concluantes» que la Libye brouillait de manière «intentionnelle et illégale» ses transmissions dans la région.

Un autre problème est la faible sécurité des données ainsi transmises: l’institut Hoerst Görtz pour la sécurité informatique a récemment montré que les systèmes d’encodage des téléphones satellites couramment utilisés étaient facilement contournables, compromettant le contenu de la communication mais aussi des données comme la position GPS du téléphone (la plupart des téléphones satellites sont équipés d’un GPS).

L’ingénieur David A. Burgess résume ainsi le risque pour quiconque utilise un téléphone satellite dans une zone de conflit sur son blog:

«Quel que soit l’encodage ou l’authentification, la seule existence de ces signaux radio envoie un message à la force militaire qui observe: il y a quelqu’un avec un outil de communication sophistiqué, et ce n’est pas nous. Ça peut être un message très dangereux.»

Quels que soient les moyens dont dispose le régime syrien et les différentes techniques de localisation, l’hypothèse d’un repérage beaucoup moins technologique reste tout à fait envisageable. Les deux journalistes tués n’étaient pas les seuls à utiliser le bâtiment comme un centre de presse de fortune, et il y a de bonnes chances pour que les allers-retours d’occidentaux ne soient pas passés inaperçus. La présence d'opposants au régime dans le bâtiment renforce aussi l'hypothèse d'une dénonciation.

Grégoire Fleurot

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