Culture

L'histoire de l'autiste noir caché dans les textes de William Faulkner

Jesse Bering, mis à jour le 04.03.2012 à 9 h 29

Enquête dans l'Amérique ségrégationniste, sur les traces de Eugene Hoskins, dont le destin croisa peut-être celui de l'écrivain.

William Faulkner Historic Marker / Gary Bridgman via Flickr CC License By

William Faulkner Historic Marker / Gary Bridgman via Flickr CC License By

«Il s'appelle Eugene Hoskins. Il réside à Oxford, Mississippi, une bourgade universitaire d'environ 3.000 habitants. Il est célèbre en ville pour ses excentricités.»

Voilà comment commence, en 1920, la description clinique d'un homme noir de 24 ans, dont la pléiade de symptômes neuropsychologiques –ie. ses «excentricités»– est désormais immédiatement identifiable comme le propre d'un autiste savant.

Remarquant son «étonnante connaissance des dates», l'étude de cas raconte comment «un badaud lui dit: "Je me suis marié en 1901, le 8 juin." Sans un moment d'hésitation, Eugene rétorqua: "C'tait un dimanche." En fonction du mois, du jour et de l'année, il vous donnera le jour de la semaine. Il ne se trompe jamais, il n'hésite jamais. Pour changer, si vous voulez, donnez-lui l'année et le mois et demandez-lui quel jour était le second mardi, ou le quatrième vendredi –il vous répondra pareillement».

L'auteur de cette étude aux accents sudistes publiée dans le Journal of Applied Psychology était un professeur d'hygiène de l'Université du Mississippi, Hiram Byrd. Après avoir décrit Hoskins comme un grand échalas «eight-rock», Byrd explique ce terme dans une note destinée à ses lecteurs yankees les plus candides:

«Un Africain pur-sang est, chez certains nègres du sud, appelé eight-rock, tandis que les métis sont connus sous le terme de "ginger-breads" (pain dépice ou homme noir, NDT)  et les teintes les plus claires sont les high-yellows

L'un des premiers cas involontaires d'autiste noir

Malgré son racisme désinvolte, Byrd manifeste un réel intérêt pour Hoskins en tant qu'être humain, et partage ses observations en mélangeant son regard froid et clinique à l'empathie d'un romancier. Il est facile de s'imaginer Byrd en pantalon à bretelles, mâchonnant une vieille pipe et dictant ses notes à sa secrétaire, tout en se balançant sur un fauteuil en cuir capitonné miteux, avec en fond sonore une rue où les klaxons éraillés des Ford T répondent aux claquements de sabots des chevaux. 

Ces détails nous seront à jamais inconnus. Par contre, voilà ce que nous savons: dans les 92 années qui suivirent, la petite étude de cas de Byrd sur Hoskins ne sera citée qu'une douzaine de fois, et toujours de manière indirecte.

Aujourd'hui, ce jeune homme excentrique d'Oxford fait partie des innombrables personnages dont les anomalies mentales hantent les imperturbables volumes qui se décomposent sur les étagères des bibliothèques. Mais nous avons au moins deux raisons d'examiner cet Hoskins de plus près.

Premièrement, il est visiblement l'un des premiers américains noirs à être décrit – involontairement, évidemment –comme possédant les caractéristiques spécifiques de l'autisme. (Le tout premier doit être Thomas Wiggins, surnommé «Tom l'aveugle», un autiste savant né esclave en 1848 dans une plantation de Géorgie, et dont le talent musical exceptionnel de «jeune pianiste nègre» lui valut une renommée internationale).

Deuxièmement, il se trouve que ce Hoskins habitait dans un endroit qui allait bientôt être immortalisé par un autre ressortissant d'Oxford, un jeune écrivain en herbe, d'à peine un an de moins que lui, et nommé William Faulkner.

La ségrégation appliquée à la psychiatrie

Pour bien comprendre le rôle d'Hoskins dans l'histoire de l'autisme, voyons avec quelle rapidité notre connaissance de ce trouble neurocognitif a évolué sur une période aussi courte.

Du temps d'Hoskins, des autistes de toutes races et de toutes origines ethniques parsemaient les petites villes et les métropoles naissantes, et bon nombre de ces individus terminaient en institutions après avoir été faussement diagnostiqués comme des «idiots» ou des schizophrènes.

Il fallut attendre encore deux décennies pour que l'autisme soit identifié comme tel. (Je suis tombé sur ce vieil article de Byrd totalement par hasard, alors que j'écrivais un article sur le vocabulaire déprimant utilisé autrefois pour parler des handicapés mentaux. L'étude de Byrd sur Hoskins avait comme titre «Un cas de mémorisation phénoménale chez un nègre faible d'esprit»).

Ce n'est qu'en 1943 qu'un psychiatre de Johns Hopkins, d'origine autrichienne et nommé Leo Kanner publia un compte-rendu portant sur 11 enfants présentant un ensemble distinctif de déficit sociaux et émotionnels. «La relation de [ces] enfants aux gens est tout à fait particulière», écrit Kanner.

«Tous, en entrant dans le bureau, se dirigeaient directement vers les cubes ou les jouets sans porter la moindre attention aux personnes présentes dans la pièce... des personnes quasiment semblables pour eux au bureau, à la bibliothèque ou au meuble de rangement.» 

Kanner baptisa le diagnostic de l'autisme en observant l'esprit asocial de Donald Triplett («Cas n°1»), un garçon de 9 ans issu d'une famille blanche et privilégiée, vivant à quelques heures au sud d'Oxford, à Forest, dans le Mississippi. (Vous pouvez lire un portrait de Triplett publié en 2010 dans le magazine The Atlantic).

Des biais dans le diagnostique qui susbsistent encore aujourd'hui

Depuis le premier compte-rendu de Kanner, d'innombrables articles et chapitres universitaires ont examiné les multiples aspects des troubles du spectre autistique –de leurs fondements génétiques et neurochimiques, à leurs impacts familiaux et plus généralement sociaux.

Mais peu d'études ont porté précisément sur la manière dont l'autisme est associé à la race et l'origine ethnique. S'il n'y a aucune différence connue dans la prévalence ou l'épidémiologie du trouble (le trouble autistique touche 16,8 individus sur 10.000 et 62,6 en présentent une partie des symptômes), les familles noires ont souvent été sous-représentées dans les études génétiques.

Beaucoup d'études génétiques requièrent aussi l'analyse de l'ADN des deux parents –ce qui signifie que les enfants issus des minorités, élevés de manière disproportionnée dans des foyers mono-parentaux, en sont souvent exclus.

On remarque aussi des disparités dans le diagnostic et le traitement des enfants issus des minorités. Les enfants autistes noirs ont plus de chances d'être caractérisés, par exemple, comme souffrant de TDAH ou de trouble des conduites, et s'ils sont identifiés proprement, le diagnostic tombe bien plus tard que chez leurs camarades blancs.

Ces disparités sont probablement dûes à un accès plus médiocre au système de santé (un tiers des enfants noirs sont récipiendaires d'allocations sociales, contre 9% des enfants blancs), des niveaux d'éducation moindres chez les parents, et des préjugés des médecins qui seraient plus prompts à détecter chez les enfants noirs des comportements sociaux turbulents ou des déficits intellectuels généraux, que d'autres symptômes autistiques.

Si de tels stéréotypes problématiques arrivent encore à se faufiler à l'hôpital via des biais psychiatriques, imaginez comment la perception de l'intelligence des noirs dans le Mississippi des années 1920 a pu jouer sur un universitaire comme Byrd.

C'est aussi à Oxford, gardez-le bien en tête, que, plus de 40 ans plus de, James Meredith dut traverser une marée d'U.S. Marshals et de ségrégationnistes haineux avant de pouvoir franchir les portes de l'université et devenir le premier homme noir à être admis à Ole Miss.

Quiconque a un jour lu un roman de Faulkner se passant dans le «comté de Yoknapatawpha» (le nom fictif que l'auteur inventa pour cet endroit) saisit la violence et l'évidence des clivages raciaux du lieu et de l'époque.

Sur les traces d'Hoskins

Mais l'autisme d'Hoskins l'a peut-être fait se démarquer des autres noirs, et ses difficultés à comprendre le comportement d'autrui l'ont peut-être, quelque-part, protégé des injustices manifestes et de la déshumanisation que subirent ses pairs. Si on en croit les descriptions de Byrd, Hoskins semble quasiment transcender la race.

«Il est une source intarissable de divertissement pour eux», écrit le professeur en parlant des performances calendaires impressionnantes qui laissaient pantois les étudiants du campus d'Ole Miss.

«Il marmonne souvent dans sa barbe avant d'éclater de rire tout de go

Les curieux lui lançaient souvent des pièces de 5 cents, mais il en n'acceptait rarement davantage.

«On dit qu'il refusa un jour un dollar et qu'il fit tout un scandale quand le donateur lui ficha son billet dans la poche. Il ne voulait pas le toucher et insista pour qu'il fût retiré

Ce qui nous amène à la question de savoir comment Hoskins, un autiste savant non diagnostiqué et noir du sud profond des années 1920 abominablement racistes, a réussi à s'en sortir.

Byrd nous explique qu'une famille blanche, les Gamble, prenait soin d'Hoskins, en «lui offrant de la nourriture, des vêtements et un endroit où dormir, en échange de quoi il devait se charger du courrier, du charbon, des cochons à la ferme et de quelques bricoles ici ou là (…) il faisait aveuglément confiance aux Gamble».

Hoskins était tout particulièrement proche de M. Gamble. Si on l'appelait par divers noms en ville –Eugene, Gene, James, et Jim– il détestait qu'on l'appelle par ce dernier sobriquet, exclusivement réservé à M. Gamble.

Quand quelqu'un d'autre l'appela un jour «Jim» et lui demanda d'apporter des seaux d'eau à une maison qui brûlait un peu plus loin «il rechigna et refusa de bouger». Quand Byrd lui demanda ses raisons, Hoskins répondit: «Spa à moi qu'on parlait –j'suis pas Jim

J'ai voulu en savoir davantage sur la vie d'Hoskins, y compris sur son arrivée chez les Gamble. Ce qui fait qu'après quelques renseignements pris auprès d'un historien local par e-mail, il y a quelques semaines, j'ai décidé de me rendre à Oxford pour consulter les archives du comté. Les Gamble possédaient semble-t-il une petite boutique près de la gare, qui sustentait les voyageurs épuisés et les nouveaux étudiants. Selon le recensement de 1920, la famille vivait dans une rue voisine.

Une passion pour les trains

Des éléments qui concordent parfaitement avec d'autres indices de l'autisme d'Hoskins – son obsession des trains. Byrd nous explique que le sujet de son étude se trouvait souvent autour de la gare, un endroit évoquant le chèvrefeuille et le charbon, et qui fut, pour des générations de voyageurs de l'Illinois Central, synonyme de correspondance chaotique.

«Un jour, je m'entretenais avec lui quand une locomotive siffla. Il sortit de la pièce quasiment comme un diable hors de sa boîte. Je lui ai demandé hier s'il allait voir tous les trains. Il m'a répondu par la négative, et m'a parlé des deux ou trois fois où il avait raté les trains.»

Byrd décrit ce jour où, devant quitter Oxford par un train prévu entre 3h et 4h du matin, transi de froid, il croisa Hoskins, seul, sur la plate-forme. Il était probablement affairé à griffonner des numéros de locomotives sur son carnet –un objet d'étude scientifique pour Byrd, qui allait user d'une «pression subjective» pour jeter un œil à l'intérieur et s'en emparer.

Mon hypothèse, c'est que les Gamble se sont progressivement pris de tendresse pour ce jeune homme constamment affairé devant leur magasin à murmurer d'obscurs itinéraires ferroviaires ou à gribouiller dans son carnet, tout en demandant à des voyageurs ébahis de lui dire leur date de naissance, et que c'est ainsi qu'il le prirent sous leur aile et lui ouvrirent les portes de leur foyer.

Une telle passion pour les itinéraires des transports publics –ou d'autres «intérêts circonscrits» non-sociaux– est un trait autistique bien connu. Les trains, les avions, les cubes, les appareils ménagers, les composants électroniques, les panneaux de signalisation et autres équipements sportifs ont tous été identifiés comme des sujets d'un «grand intérêt autistique».

Il est clair qu'Hoskins n'était pas un simple fana des trains; son carnet révèle une obsession absolue pour les numéros de locomotives et les horaires d'arrivée, à l'exception de toute autre chose.

Byrd remarqua aussi chez Hoskins l'incapacité qu'ont les autistes savants à résoudre des problèmes simples s'ils sont extérieurs à leur domaine d'expertise limité. «Il faisait les choses les plus étonnantes et les plus contradictoires», observe Byrd. «Il a beau posséder une mémoire aussi merveilleuse des dates, il n'arriva jamais à répéter une suite de cinq chiffres.» (Ce que sait généralement faire un enfant de 7 ans).  «A des [tests d'intelligence spatiale], ses résultats étaient supérieurs... Dans tout ce qui avait trait aux âges et aux dates, il était parfait. Mais il ne pouvait interpréter une image qu'en termes d'énumération, ne pouvait définir les objets qu'en termes d'usage, et il pensait que maison rimait avec journée.» De ces résultats, Byrd conjecture à Hoskins un âge mental entre 8 ans et 9 ans.

Aucune photo pour témoigner

A Oxford, j'ai visité la vieille gare qui, après des années d'abandon, a été achetée en 2001 par l'université  et magnifiquement restaurée quelques années plus tard. Aujourd'hui, le bâtiment fait office de salle polyvalente pour la ville. Cela fait longtemps que la voie ferrée a été recouverte d'asphalte et les anciens rails vont se perdre dans un carrefour de facture bien plus récente, mais en me tenant à l'endroit précis où Hoskins faisait si souvent le pied de grue, j'ai eu l'impression d'être revenu sous la présidence Harding.

S'il existe des images de lui, il est fort probable qu'elles survivent dans de quelconques archives photographiques de la gare. Peut-être qu'un étudiant zélé débarquant en ville dans les années 1920 a pris un ou deux clichés de ses camarades de classe et de leurs habits flambant neufs, et a, par hasard, fixé l'image –un peu hors-cadre, un peu floue– d'un grand homme noir et élancé, un carnet à la main et les yeux rivés sur les rails, l'air impatient.

S'il est possible qu'une telle photo dorme dans un album de famille oublié dans un grenier des alentours, les seules images d'époque de la gare sur lesquelles j'ai pu mettre la main à la bibliothèque ne montraient pas un seul homme noir; il n'y avait que des sudistes blancs, aux regards surannés et bourgeois, pour me dévisager.

Peu après la rédaction de son étude sur Hoskins, Byrd quitta Ole Miss pour l'Université d'Alabama, où il fut embauché comme directeur de leur premier département d'hygiène. Il publia un livre en 1922, titré Forty Notifiable Diseases (Quarante maladies remarquables), mais la trace de ses citations s’évanouit ensuite. 

En même temps, c'était le destin d'Hoskins qui m'intéressait le plus, et j'avais un avantage dans ma recherche: son nom. 

Aujourd'hui, une étude de cas similaire décrierait son sujet comme un «homme afro-américain de 24 ans» ou quelqu'un «vivant dans le sud des États-Unis». Mais dans les années 1920, les psychologues ne faisaient pas grand cas de l'anonymat de leurs sujets humains.

Hoskins a d'ailleurs peut-être formulé quelques réserves sur une telle publicité. «Au final, j'ai réussi à toucher son point sensible», écrit Byrd après plusieurs semaines à apprivoiser l'homme via l'entremise des Gamble.

«Après des compliments faits sur ses talents inhabituels, je lui ai demandé pourquoi il ne mettait pas tout ça par écrit. Je lui ai dit que je pouvais le faire, s'il le voulait. "Mais comme ça tou'monde va voir", a-t-il répondu. Je n'ai donc pas insisté

La piste de Coldwater

En 1918, la carte d'identité militaire d'Hoskins liste un «P.T. Gamble» comme son employeur. En vérifiant sur le recensement de 1920, j'ai pu confirmer le nom du patron d'Hoskins, Patton T. Gamble. Mme Gamble s'appelait Annie, et le couple vivait alors avec ses trois enfants, Baskin (26 ans), Lillian (19 ans) et Jewel (16 ans). J'ai pu remonter la trace de Baskin Gamble jusqu'à Memphis, où il  dirigeait une station service dans les années 1940, avant d'y mourir en 1963.

Les archives montrent que, pendant ce temps, Hoskins, aurait pu habiter de temps en temps à Coldwater, dans le Mississippi, à environ une heure au nord d'Oxford, où il liste un demi-frère, un certain Thomas Ellis, comme son plus proche parent. Selon le recensement de 1930, il était pensionnaire non loin de là et habitait chez un couple «nègre», Sam et Hatti Lee. Mais Hoskins finit un jour par retourner à Oxford. Selon son numéro de sécurité sociale, c'est là qu'il est décédé, à 75 ans.

Assis dans la bibliothèque municipale d'Oxford, j'ai feuilleté la liste d'un millier d'âmes disparues dans les registres des cimetières réservés aux noirs de la ville. Pas le moindre signe de la carcasse d'Eugene, ni d'avis de décès dans les journaux. Dans l'annuaire, j'ai trouvé plusieurs Hoskins habitant aujourd'hui à Coldwater et Oxford. Il y a même une «rue Hoskins» à Coldwater.

A l'autre bout du fil, les individus qui m'ont répondu m'ont écouté patiemment et poliment tandis que je leur racontais l'histoire d'Eugene, mais il demeurait un mystère entier pour eux; ils n'avaient connaissance d'aucune histoire d'autisme dans leurs familles, et même les plus âgés n'avaient absolument jamais entendu parler d'un cousin bizarre marmonnant des histoires de trains et de calendriers.

L'autisme est considéré comme un trouble héréditaire, et les chercheurs ont même trouvé que les antécédents professionnels d'une lignée donnée se recoupent souvent avec les caractéristiques non-sociales de l'autisme –avec une abondance, par exemple, d'ingénieurs ou de mathématiciens dans une même famille. Mais spontanément, tous ces gens m'ont eu l'air d'être très sociables.

C'était comme si le «nègre faible d'esprit avec une mémoire phénoménale» de Byrd s'était progressivement évanoui dans l'histoire d'une ville légendaire qui a vu tellement de changements en un demi-siècle, pour disparaître comme s'il n'avait jamais existé sous le chaud soleil du Mississippi.

L'étrange personnage de William Faulkner

Pendant l'une de mes promenades dans Oxford, je suis passé par hasard à côté de la maison où William Faulkner vécut un temps avec sa jeune épouse, Estelle, tout en écrivant Tandis que j'agonise, dans un tour de force littéraire de six semaines, en 1929.

Cela faisait des années que je n'avais pas lu Faulkner, et s'il était inévitablement dans un coin de ma tête alors que j'errais à la recherche du fantôme d'Hoskins, son imposante structure néoclassique m'a poussé dans un type d'enquête totalement différente.

Il ne fait guère de doute que Faulkner ait pu connaître Hoskins et que leurs destins se soient croisés. Non seulement il s'agissait de deux phénomènes dans cette petite ville des années 1920 (Faulkner était célèbre pour sa descente et ses histoires, Hoskins pour ses excentricités), mais Faulkner fit aussi un passage remarqué au morne service postal de l'université, entre 1921 et 1924.

L'une des ses tâches quotidiennes consistait précisément à aller déposer du courrier à la gare. Si Hoskins laissa une impression aussi forte sur Faulkner que sur Byrd et d'autres habitants de la ville, retrouve-t-on un peu de son éclat dans l’œuvre de Faulkner?

Il a été démontré depuis longtemps que Faulkner trouva l'inspiration de son «faible d'esprit» le plus célèbre, Benjy Compson du Bruit et la fureur (1929), dans un homme blanc d'une trentaine d'années nommé Edwin Chandler. Chandler, que Faulkner avait souvent observé enfant, beuglant et trépignant derrière le portail en fer de la  grande demeure coloniale où sa riche famille habitait en centre-ville, souffrait apparemment du syndrome de Down, et les ressemblances sont flagrantes.

Mais l'histoire ne s'arrête peut-être pas là. En discutant de mes recherches avec Jay Watson, professeur d'Anglais à Ole Miss et président de la William Faulkner Society, il me fit remarquer que la situation compliquée de Benjy rappelle à bien des égards celle des noirs à l'époque: comme un esclave, Benjy est privé de son nom et on lui réassigne un nom biblique; il est castré après avoir été accusé de l'agression d'une fille blanche; son «domaine» est une ancienne plantation; et ainsi de suite.

A un moment du livre, le personnage de Versh dit même à Benjy qu'il se transforme en «gencives bleues», un ancien terme péjoratif désignant les noirs. Si Jay Watson n'avait jamais entendu parler d'Eugene Hoskins, l'idée d'un lien possible avec Faulkner l'a intrigué.

Une voix autistique

Après plusieurs jours passés dans le Sud profond, à chercher les traces d'Hoskins et à rendre visite à des amis, mon partenaire et moi (et nos deux chiens) avons repris la route pour Ithaca, dans l’État de New York, et pendant ce trajet retour prodigieusement long, nous avons écouté, dans leur version audio et intégrale, les 9 heures du Bruit et la fureur, ouvrant nos oreilles à la moindre évocation d'Eugene.

Il n'y avait pas la moindre mention de calculateurs calendaires, ni d'experts en locomotives, mais Faulkner semble avoir quand même doté Benjy –peut-être sans le vouloir– d'une voix qui, par rapport aux données scientifiques actuelles, sonne distinctement comme autistique. Uniquement rassuré par ses petites manies –fixer la cheminée, tenir le coussin de sa mère ou se rester debout derrière le portail à regarder les écolières– Benjy vit dans un monde de chaos et de mouvement perpétuels.

Dans tous ces êtres qui jacassent et s'agitent autour de lui, il ne voit souvent que des actions imprévisibles et effrayantes. Avec Benjy, Faulkner raconte l'autisme archétypique, le fragile vaisseau d'un esprit qui n'analyse et n'accède au monde que de manière littérale.

Aujourd'hui, de retour à la maison, mon regard se perd dans les champs enneigés du nord de New York, mais mes pensées sont toujours avec Hoskins, seul et debout près du dépôt ferroviaire.

Je me demande s'il était là le jour où l'Illinois Central ferma la gare d'Oxford au public, en 1941. Est-il quand même retourné sur ses quais désaffectés, a-t-il fixé les vieux rails rouillés, recouverts de mauvaises herbes? La prévisibilité de ces locomotives numérotées et leurs sifflements à travers la ville offrirent à Hoskins un objectif et le sentiment d'un ordre à tenir pendant des décennies.

En tant qu'étude de cas précoce sur l'autisme savant, nous pouvons aujourd'hui jeter un œil rétrospectif sur son existence et comprendre qu'elle eut une véritable utilité. Et je me rassure à l'idée qu'en vivant encore dans le corpus scientifique, ou même dans l'histoire de la littérature américaine, cet homme oublié depuis longtemps ne disparaîtra jamais complètement.

Jesse Bering

Traduit par Peggy Sastre

Jesse Bering
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