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Le sperme humain était-il meilleur avant?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 24.02.2012 à 14 h 32

Le nombre et la performance des spermatozoïdes baissent régulièrement dans l’Hexagone. Les éjaculats recueillis à Lille, Caen et Tours sont nettement différents de ceux de Rennes Bordeaux et Toulouse. Pourquoi? Comment savoir?

Kai Green, champion américain de bodybuilding lors d'une compétition à Mumbai (Inde) en septembre 2011. REUTERS/Vivek Prkash

Kai Green, champion américain de bodybuilding lors d'une compétition à Mumbai (Inde) en septembre 2011. REUTERS/Vivek Prkash

Le sperme humain était-il meilleur avant? Les hommes d’avant la Seconde Guerre mondiale enfantaient-ils plus aisément que ceux d’aujourd’hui?

Généralement la réponse est oui: les chiffres des biologistes de la reproduction laissent souvent supposer que la fertilité masculine irait en décroissant. De là à supposer que la clé du déclin réside dans un environnement dégradé il n’y a qu’un pas, souvent franchi sans preuve. Une publication du dernier Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut national de la veille sanitaire (InVS) actualise ce qui constitue l’une des énigmes biologiques durables de notre temps.

La France dispose sur ce sujet de précieux outils d’observations et de comparaisons grâce à l’activité des Centres d’étude et de conservation des oeufs et du sperme humains (Cecos). Ces structures publiques, créées à partir de 1973, ont pour objectif principal de fournir une réponse aux couples dont l’homme est atteint de stérilité. Recueillant sous diverses conditions (biologiques et éthiques) le sperme de donneurs volontaires, elles ont permis le développement encadré de la pratique de l’insémination artificielle avec sperme de donneur (IAD).

Elles ont permis de développer des études qui, comme d’autres menées à l’étranger, ont conclu à une décroissance de la qualité du sperme chez les candidats au don; qualité évaluée à partir d’une série de paramètres biologiques associés au caractère naturellement fécondant.

Intitulée «Évolution temporelle et géographique des caractéristiques du sperme en France et dans le monde. Quo vadis?», la publication du BEH est signée de Louis Bujan (Cecos Midi-Pyrénées, CHU de Toulouse) et de  Jacques Auger (Cecos, Hôpital Cochin, Paris). 

1.Que sait-on aujourd’hui de l’évolution dans le temps des caractéristiques du sperme humain?

 Tout ou presque s'amorce aux Etats-Unis dans les années 1970 quand on commence à évoquer une éventuelle diminution de la qualité du sperme et des spermatozoïdes. Progressivement, la question apparaît comme étant d’une importance toute particulière. La reproduction de  notre espèce était-elle ou menacée? Et si oui, pourquoi? Vint ans plus tard une publication danoise qui devait faire date dans la communauté scientifique et médicale spécialisée. Elle analysait les 61 articles publiés entre 1938 et 1990 rapportant les valeurs moyennes du volume de l’éjaculat et de la concentration en spermatozoïdes, autorisait chez près de 15.000 hommes en bonne santé.

Conclusions de l’équipe du Pr Skakkebaek (Righospitalet, Copenhague):  en un demi-siècle la concentration des spermatozoïdes diminuait de 1% environ par an. L’analyse microscopique des éjaculats et le comptage des cellules sexuelles masculines démontraient que l’on était passé  de 113 millions/ml en moyenne dans les années 1930 à 66 millions/ml en moyenne 50 ans plus tard.

Grosse émotion et critiques sur la qualité du travail. Les confrères dénoncèrent les biais concernant la sélection des sujets, l’hétérogénéité géographique des populations considérées, les erreurs de mesure etc.

L’étude fut par la suite réactualisée avec inclusion de 40 publications et une plus longue période d’observation. Elle confirma la baisse de la concentration spermatique, et ce aussi bien en Amérique du Nord qu’en Europe.

2. Qu’en est-il en France?

 Trois études ont été menées en France grâce aux données recueillies et conservées en mémoire au sujet des Cecos. Une mémoire difficile à mettre en défaut: depuis 1973, ces centres recrutent sur des critères invariables: hommes en bonne santé ayant déjà prouvé leur paternité, volontaires pour effectuer des dons (anonymes et bénévoles) de sperme; et ce dans le seul but d’aider des couples dont le partenaire mâle est infertile à devenir parents. Sans oublier une méthodologie commune des différents centres pour analyser les caractéristiques des éjaculats.

La première étude a été réalisée par le Cecos de Paris-Bicêtre. Au milieu des années 1990, elle étudia les caractéristiques du sperme de 1.351 hommes candidats à un don entre 1973 et 1992. Conclusions: la concentration de spermatozoïdes baissait d’environ 2,1% par an chez ces hommes ayant par ailleurs fait la preuve de leur fécondité (de 89 à 60 millions/ml).

Quant au nombre total de spermatozoïdes dans l’éjaculat (meilleur reflet du rendement de la production spermatique), c’était pire: diminution d’un tiers au cours de la période d’étude. Il existait en outre une diminution significative du pourcentage de spermatozoïdes mobiles et du pourcentage de spermatozoïdes morphologiquement normaux.

En usant de méthodes statistiques sophistiquées, les auteurs de cette étude montraient par ailleurs que ces phénomènes étaient négativement associés à l’année de naissance des hommes: à âge égal et délai d’abstinence sexuelle égal, plus les hommes étaient nés récemment, moins la qualité de leur sperme était bonne. Exemple: à une concentration en spermatozoïdes de 102 millions/ml chez un homme âgé de 30 ans  né en 1945 répondait une concentration de 51 millions/ml chez un homme comparable né en 1962.

La seconde étude (302 hommes résidant dans le Sud-ouest; 1977-1992) a été réalisée au Cecos de Toulouse. Contrairement à l’étude parisienne, elle ne devait pas conclure à une de diminution temporelle de la concentration de spermatozoïdes. Avec toutefois une concentration moyenne notablement plus basse qu’à Paris (83,1 millions versus 98,8).

La troisième étude vient d’être publiée. Elle a été menée à Tours (114 donneurs; 1976-2009). Sur une période de 34 ans, on voit le  nombre de spermatozoïdes passer en moyenne de 443,2 à 300,2 millions dans chaque éjaculat. Avec des taux de spermatozoïdes mobiles passant de 64 à 44% et de spermatozoïdes vivants de 88 à 80%.

3. Qu’en est-il des différences géographiques dans l’Hexagone?


Une étude rétrospective réalisée au sein de huit Cecos a mis en évidence des différences régionales dans les paramètres du sperme. Cette étude a inclus 4.710 hommes féconds, en bonne santé, candidats au don de sperme. Elle a inclus le délai d’abstinence, sexuelle avant le don, l’âge du donneur et l’année du don.

En utilisant comme valeurs de référence (décision totalement arbitraire) celles trouvées dans le Cecos parisien, le volume du sperme apparaît significativement le plus élevé en Basse-Normandie (4,3 ± 1,8 ml) et le plus bas dans le Sud-Ouest (3,2 ± 1,7 ml). Le nombre total de spermatozoïdes dans l’éjaculat est significativement plus élevé dans le Nord (398 ± 376 millions ) et le plus bas dans le Sud-Ouest (259 ± 183 millions). Le pourcentage de spermatozoïdes à la fois mobiles en progression (vers leur cible ovocytaire) est significativement plus élevé dans la région bordelaise (69 ± 12%), et plus bas en Touraine (59 ± 15%).

4. Et dans le monde?

Au-delà des seuls donneurs, différentes études épidémiologiques «de type transversal» ont été menées afin de rechercher s’il existe des variations géographiques de la production et de la qualité spermatique pouvant être mises en relation avec éléments d’explication : antécédents médicaux, style de vie, facteurs environnementaux etc. La première recherche rigoureuses sur le sujet a été financée par l’Union européenne et a été menée dans quatre villes européennes : Turku (Finlande), Copenhague (Danemark), Édimbourg (Royaume-Uni) et Paris. Les hommes recrutés étaient tous «partenaires de femmes enceintes» (et donc ayant, en principe, fait peu auparavant la preuve de leur fertilité).

La quantité des spermatozoïdes est apparue être la plus faible à Copenhague et la plus élevée à Turku. Quant à la mobilité, elle était plus faible à Paris que dans toutes les autres villes étudiées. Plusieurs autres enquêtes ont été menées. Toutes où presque reflètent des différences géographiques importantes de production et de qualité. Et rien ne permet d’établir des associations statistiques avec de possibles facteurs de l’environnement.

5. Que conclure?

On peut au choix adopter plusieurs attitudes. Par exemple, se rassurer en estimant que ces différentes études sont sans véritable valeur du fait des nombreux biais qu’elles portent en germe (biais de sélection des populations, des taux de participation, des méthodes d’analyse du sperme etc.).

On peut aussi juger que ces variations dans le temps et dans l’espace de la qualité du sperme réclament une explication. Quels sont les facteurs pouvant en être la cause? Contrairement aux convictions  de nombre de militants écologistes l’environnement dégradé du fait des activités humaine ne semble pas devoir être tenu pour le coupable ;  à l’exception  peut-être des expositions professionnelles à un pesticide (le DBCP ou dibromochloropropane) à des doses probablement élevées et ce dans les années 1970.  On suspecte aussi les expositions professionnelles au plomb inorganique ou à d’autres composés chimiques (éthers de glycol, dibromure d’éthylène,  disulfide de carbone).

Les rayonnements ionisants, les augmentations répétées  de la température du scrotum, le stress sous toutes ses formes sont aussi à l’étude. Il en va de même de certains «styles de vie», du surpoids, de l’exposition au tabac ou à l’alcool durant la vie intra-utérine des fœtus mâles. Sont aussi scrutés à la lunette épidémiologique le «bisphénol A», les «phtalates», les «retardateurs de flamme polybromés», les «composés perfluorés» et autres «parabènes». On cherche ce qu’il peut en être chez les animaux de la faune sauvage mis en cage pour expérimentations. Sans oublier les aliments ingérés dans leur ensemble, de même que l’air inspiré.

Tout ceci sans résultats scientifiquement bien convaincants. Les auteurs du BEH rappellent, pour finir, que le spermatozoïde est une cellule sans équivalent, résultat d’un processus se mettant en place avant la naissance et se poursuivant à l’âge adulte. A ce titre, il pourrait être le fidèle reflet de bien des perturbations, d’origine environnementales ou strictement intimes ; strictement biologiques ou profondément psychiques. Il devrait alors être regardé comme un symptôme, un précieux indicateur de santé publique. Mais est-il bien vrai qu’il faille désormais le regarder de la sorte?

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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