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César 2012: le cinéma français ne fait pas de place aux noirs

Omar Sy. REUTERS/Vincent West.

Omar Sy. REUTERS/Vincent West.

Omar Sy est devenu le 24 février le premier acteur noir à remporter le César du meilleur acteur. Une exception ou une promesse en ce qui concerne la place accordée aux noirs dans les films français?

Vendredi 24 février, 36 ans après la première cérémonie des César, Omar Sy est devenu le premier Noir à remporter le prix du meilleur acteur pour le film Intouchables. Aux Etats-Unis, dix noirs américains ont déja reçu un Oscar depuis 1929, le premier dans la catégorie meilleur acteur ayant été décerné à Sydney Poitier pour son rôle dans Le Lys des champs en 1964. Il succédait ainsi à Hattie McDaniel, qui avait ouvert la voie avec son Oscar du meilleur second rôle féminin dans Autant en emporte le vent en 1940.

En France, beaucoup connaissent Pascal Légitimus, Mouss Diouf et Firmine Richard. Plus récemment, on a découvert Aïssa Maïga, nominée en 2007 au César du meilleur espoir féminin pour son rôle dans le film Bamako du réalisateur malien Abderrahmane Sissako. Ou Lucien Jean-Baptiste, plus sollicité pour du doublage que pour son jeu, réalisateur du film à succès La Première étoile, nominé en 2010 pour le César du premier film, et dans lequel il s'offre le premier rôle à défaut de se le voir proposer ailleurs. Mais il existe d’autres acteurs noirs français moins connus, parfois obligés de s'exporter pour pouvoir aspirer à de plus grands rôles, voire à des récompenses, à l'image d'Isaac de Bankolé, Alex Descas ou Eriq Ebouaney.

Si aux Etats-Unis, porter sur grand écran des personnages joués par des acteurs noirs n'a rien de nouveau ni d'extraordinaire, cela ne passe pas inaperçu en France, comme le montre la déferlante médiatique qui entoure Omar Sy.

Un décalage qui peut s’expliquer en partie par la démographie des deux pays: les noirs ont constamment représenté entre 10% et 20% de la population américaine depuis 1790 alors qu’en France, ils n’étaient encore qu’environ 177.000 (une estimation approximative étant donnée l’interdiction des statistiques ethniques) en 1964 sur 50 millions d’habitants. Mais pas seulement. Selon Olivier Barlet, directeur des publications d'Africultures, il y a aussi et surtout un blocage français d'origine politico-historique:

«C'est lié à la définition de notre récit national, qui puise dans l'Histoire républicaine, puisque c'est la République qui a fait les colonies. Et tant qu'on a au pouvoir des gens qui n'arrêtent pas d'appuyer sur la carte extrême droite on n'avancera pas : la question de l'identité nationale ou celle sur les effets positifs de la colonisation bloquent le débat. Si les politiques ne soutiennent pas l'évolution des mentalités, on n'évoluera pas.»

Un avis partagé par Régis Dubois, docteur en cinéma. Selon lui, les noirs n'ont pas leur place au cinéma «pour des raisons politiques, culturelles, économiques, des questions de racisme inconscient en rapport avec les tabous de l'esclavage et de la colonisation».

Une histoire de France difficile à réaliser

Difficile de trouver des scénaristes ou des réalisateurs dont le travail tourne autour de la question afro-française. Sauf peut-être Euzhan Palcy, réalisatrice noire, et Claire Denis, cette dernière ayant aidé à faire d'Isaac de Bankolé une des figures afro du cinéma français dans les années 1980.

Le Français Eriq Ebouaney symbolise ce que l'on pourrait appeler «la fuite des afros». Cet acteur noir a été nommé dans la catégorie meilleur acteur indépendant aux Black reel awards (Etats-Unis) en 2002 pour son premier rôle dans Lumumba, un film franco-belge, mais pas en France. Le film, qui retrace la carrière de Patrice Lumumba, figure de l'indépendance du Congo belge, est passé inaperçu dans notre pays, d’après lui parce que «c'est un film qui faisait énormément peur aux distributeurs, de par le sujet qui pourrait être sensible autour de toute cette période de la colonisation et de la décolonisation, une période que l'on n'a pas envie d'aborder telle qu'elle s'est déroulée, ni dans les livres d'histoire ni dans le cinéma en France».

Rachid Bouchareb, réalisateur franco-algérien des films Indigènes, pour lequel il a reçu le César du meilleur scénario original en 2007, et Hors-la-loi, évoque la présence maghrébine dans l'histoire coloniale française. «On trouve chez tous les Français une envie d'entendre dire l'Histoire telle qu'elle a été», affirmait-il dans un entretien pour l'Express. Le succès de ces films à grand budget et de leurs acteurs est indéniable. Reste alors au cinéma français à trouver son «Rachid Bouchareb noir», celui qui racontera à son tour cette histoire mais dans ses relations avec l'Afrique noire, en y impliquant des acteurs afro-français.

Rue89 relève cette meilleure représentation des Français d’origine arabe dans le cinéma, et pas seulement dans les films historiques. Omar Sharif (2004) et Tahar Rahim (2010) ont tout deux reçu un César dans la catégorie meilleur acteur, Roschdy Zem a lui été nommé trois fois pour le meilleur second rôle, suivi de Jamel Debbouze (deux fois). Kad Merad et Sami Bouajila (nommé en 2012 pour le César du meilleur acteur face à Omar Sy) ont eux, décroché le César dans cette catégorie respectivement en 2007 et 2008.

L'argent est le nerf de la guerre

Malgré cette peur de raconter des épisodes importants de l’histoire des noirs en France au cinéma, le public se rue dans les salles obscures pour voir Morgan Freeman dans Invictus (3,1 millions d'entrées), Will Smith dans Ali ou Denzel Washington dans Malcolm X. Mais les décideurs français ne semblent pas croire au potentiel économique de films équivalents en France. Régis Dubois explique:

«Au niveau économique, les producteurs pensent que les acteurs ne sont pas “bankables”, qu'ils ne rapportent pas d'argent, que les français qui sont blancs ne vont pas aller voir les films s'il y a des acteurs noirs, ce qui est une aberration parce que les films hollywoodiens avec des acteurs noirs marchent.»

Eriq Ebouaney dans Lumumba. REUTERS

Eriq Ebouaney pense aussi que «le public est suffisamment intelligent» mais qu'effectivement, ce sont les gens du métier qui ne sont «pas assez courageux voir même frileux» notamment pour des raisons financières, parce qu'un acteur connu attirera plus de monde dans les salles:

«On dit souvent qu'il n'y a pas d'acteur “bankable” noir mais pour qu'il y ait un acteur “bankable” noir il faut qu'il y ait un rôle qui permette à cet acteur de l'être. Et ces rôles n'existent pas.»

Régis Dubois partage l’idée que les scénaristes ont aussi leur part de responsabilité.

«Quand les scénaristes écrivent des rôles pour un film français, ils pensent à un blanc pas à un noir. Parce que l'idée de faire une équation entre français et noir n'est pas évidente pour tout le monde.»

Mettre un acteur blanc serait donc une question de facilité. «Ce sont les mentalités qui bloquent parce qu'on n'est pas encore prêt à admettre qu'en France on puisse être noir et français», analyse Eriq Ebouaney. Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires (Cran) abonde dans ce sens:

«Ce qui bloque ce sont les préjugés des producteurs ou des intermédiaires qui pensent que le spectateurs n'accepteraient pas. A l'image des partis politiques qui ont peur de perdre des électeurs s'ils intègrent des membres issus de la diversité. C'est la logique de la France, les gens disent qu'ils ne sont pas racistes mais que comme les autres le sont, il faut anticiper.»

Les acteurs noirs occupent des rôles de noirs

Les noirs ne sont pas complètement absents du cinéma français, mais ils occupent rarement les premiers rôles. «Le noir est en général celui qui fait rire. Quand il est représenté, c'est très souvent à travers des stéréotypes», explique Louis-Georges Tin. Quand les noirs ne sont pas figurants, ils occupent les seconds rôles, à condition que celui-ci s'appelle Mamadou ou Banania, nom du tirailleur africain ayant survécu à la Première Guerre mondiale joué par Eriq Ebouaney dans Les Enfants du marais de Jean Becker. Un rôle cliché à souhait, significatif de l'esprit général qui règne dans le cinéma français, nous explique l'acteur:

«Récemment je me suis fait refouler d'une audition française parce que l'on trouvait que je n'étais pas suffisamment africain. Ce qui est différent sur les productions anglo-saxonnes c'est que les personnages sont beaucoup plus riches, ils ne sont pas que dans le cliché, faisant des apparitions très épistolaires. Les acteurs noirs y jouent des personnages qui ont une dimension et qui offrent des choses à défendre.»

Aux Etats-Unis, les acteurs noirs occupent eux-aussi des rôles stéréotypés mais en marge de ce phénomène, beaucoup d'acteurs connaissent un grand succès justement parce qu'ils n'incarnent pas des rôles spécifiquement destinés à des acteurs noirs. Leurs personnages existent sans avoir besoin de mettre en avant une couleur ou une appartenance ethnique, à l'image des rôles incarnés par Will Smith dans À la recherche du Bonheur ou Sept vies par exemple.

Des rôles «normaux» que l’on commence à peine à retrouver en France, comme celui de JoeyStarr, nominé aux César 2012 —pour le meilleur second rôle— dans Polisse. «La génération des 30-40 ans a grandi dans une époque où les noirs commençaient à être visible dans les médias, pour eux ce sont des évidences, c'est plus naturel de filmer des noirs ou des arabes que la génération d'avant qui vient d'une France un peu plus blanche», explique Régis Dubois. Des comédiens issus de la diversité dans des rôles «classiques», portés par des réalisateurs issus de la jeune génération, c'est une des équations qui fera qu'à l'avenir, le cinéma français prendra des couleurs de façon naturelle.

Le cinéma français peut encore découvrir ses noirs

Au cinéma comme dans beaucoup de domaines, pour régler cette question d'inégalité des chances, certains pensent qu'il faudrait instaurer des quotas ethniques, déjà présents aux Etats-Unis depuis le Civil Right Act de 1964. Bertrand de Labbey, directeur de la plus grande agence artistique européenne, qui ne compte par ailleurs que 8 afros parmi les 308 comédien(ne)s qu'elle représente, s'exprimait en ce sens en 2010 dans un article de L'Express. La très renommée culture française va-t-elle à son tour devoir faire de la discrimination positive pour régler un problème d'un autre âge? Alexandre Michelin, directeur de la Commission Image et diversité, espère que non et veut croire en un cinéma français capable de s'élever par lui-même:

«Aujourd'hui la question c'est d'entraîner les décideurs, on ne va pas faire évoluer le cinéma français en leur mettant des quotas, on doit leur montrer que c'est leur intérêt de porter sur grand écran des gens issus de la diversité. C'est ça le vrai avantage de cette approche, elle est beaucoup plus longue et beaucoup plus lente mais elle permet de faire avancer le fond.»

La télévision elle, laisse un peu plus de place aux acteurs noirs. Alexandre Michelin explique que «les documentaires comme Noirs de France ont fait quelque chose de formidable d'un point de vue social» et évoque dans cette même idée d'évolution, des programmes tels que la série Scènes de ménages dans lequel un couple mixte est mis en scène chaque soir devant des millions de téléspectateurs.

C'est l'histoire de Jamel Debbouze repéré dans H sur Canal+ et primé dix ans après à Cannes pour son rôle dans le film Indigènes, mais aussi celle de Jean Dujardin, parti de la série télévisée Un gars/Une fille pour arriver au Golden Globes du meilleur acteur pour le film The Artist. «Ils viennent de la télé et amènent avec eux des univers et une popularité, un nouveau public dans les salles», explique Alexandre Michelin.

On ne peut alors s'empêcher de faire le rapprochement avec Omar Sy, humoriste depuis plus de dix ans avec son compère Fred Testot notamment dans le SAV de Canal+ et qui a fait rire plus de 19 millions de Français dans Intouchables. Il prouve que les noirs, comme les arabes ou les afro-américains, sont en mesure de rassembler les Français, et que plutôt que de se contenter d'un Césaire, ils peuvent à leur tour viser un César. Louis-Georges Tin temporise cependant:

«Il ne faudrait pas qu'Omar Sy soit l'arbre qui cache la forêt mais plutôt l'hirondelle qui annonce le printemps, le printemps de la diversité qui n'est pas encore arrivé en France. Le film Intouchables est très intéressant, mais il est plutôt l'exception que la règle. Il montre que quand le cinéma s'ouvre à la diversité ça amène les plus gros succès.»

Un avis que partage le principal intéressé, Omar Sy, puisqu'il a récemment déclaré ne pas vouloir être «le noir à la mode».

Aurélia Morvan

Merci à Jean-Michel Frodon pour son aide.

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