France

Homosexualité: le vrai problème avec Vanneste

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 22.02.2012 à 12 h 13

Il y a une semaine, le député du Nord, désormais écarté de l'UMP, faisait scandale. Mais la classe médiatique et politique a hurlé pour de mauvaises raisons. Les bonnes, pourtant, ne manquent pas: plus que les propos du député du Nord sur la déportation des homosexuels, ce sont ceux sur le mariage homosexuel qui sont préoccupants.

Nicolas Sarkozy et Christian Vanneste à la préfecture de Lille le 15 février 2012. REUTERS/Pascal Rossignol.

Nicolas Sarkozy et Christian Vanneste à la préfecture de Lille le 15 février 2012. REUTERS/Pascal Rossignol.

Des propos tenus par Christian Vanneste ont provoqué, au milieu de la semaine dernière, une véritable levée de boucliers, tant dans les médias que dans la classe politique. Ayant été alerté, comme beaucoup, sur ces propos qualifiant la déportation des homosexuels de «légende», j’ai écouté l’interview incriminée. Alors que la tempête semble s’apaiser (des sources internes à l'UMP ont annoncé, mercredi 22 février, qu'un autre candidat serait investi sur sa circonscription et que le député quitterait l'UMP), il n’apparaît pas inutile d’y revenir.

Le cadre de l’interview

L'interview était accordée à un site Internet, Liberté Politique, et présentée comme un «article rédigé (sic) par Christian Vanneste le 10 février 2012». Ce site Internet est l’émanation de l’Association pour la fondation de service politique, qui se définit comme une association de catholiques engagés en politique, mais sans étiquette, et que certains présentent comme proche de l’Opus Dei.

Le sujet de l’interview (ou article): «Favoriser la famille pour préparer l’avenir». Durant la première moitié de l’entretien, qui dure près de vingt minutes, Christian Vanneste répond à la question suivante:

«Vous êtes président de l’association Famille et liberté. Aujourd’hui, les lobbies gays semblent monopoliser le débat sur la famille. Comment l’expliquez-vous?»

Après quelques dissertations autour de ce qu’il appelle, avec un sourire gourmand «le fondement de l’homosexualité» (sans commentaire), Christian Vanneste énonce (à 4'30'' et suivantes) les propos qui ont fait couler tant d’encre et de salive:

«Il y a aussi des légendes qui sont répandues. Par exemple, il y a la fameuse légende de la déportation des homosexuels. Il faut être très clair là aussi. Manifestement Himmler avait un compte personnel à régler avec les homosexuels. En Allemagne, il y a eu la répression des homosexuels et la déportation qui a conduit à à peu près 30.000 déportés. Et il n'y en a pas eu ailleurs. Et notamment en dehors des trois départements annexés, il n'y a pas eu de déportation homosexuelle en France.»

On constate, au mieux, que la pensée de Christian Vanneste n’est pas des plus articulées. Il évoque une «légende» de la déportation des homosexuels… avant de nous dire que 30.000 homosexuels ont été déportés. De quelle «légende» parle-t-il? Celle, selon lui, de la déportation d’homosexuels en France. Y a-t-il donc une «légende» de la déportation homosexuelle en France?

Homosexuels déportés et déportés homosexuels

La meilleure manière de comprendre ce sujet complexe consiste à s’appuyer sur les travaux effectués par l’historien Mickaël Bertrand. Dans les actes d'un colloque qui s’est tenu sous son impulsion à Dijon en 2007, il déclare:

«… nous ne pouvons plus parler impunément de déportation pour motif d’homosexualité en France sans prendre la mesure de la complexité du phénomène. Des homosexuels ont certes été déportés dans des camps de concentration, mais peu l’ont été réellement pour motif d’homosexualité. Afin d’éviter les amalgames et les excès regrettables qui n’ont que trop duré, il me semble qu’il faut désormais être plus précis dans le vocabulaire utilisé. Un homosexuel déporté n’est pas un déporté homosexuel. Nous savons maintenant que les déportés homosexuels français sont en fait beaucoup moins nombreux que nous ne l’avions imaginé jusqu’à présent. Cela ne signifie pas pour autant que des homosexuels français n’ont pas été déportés.»

Mickaël Bertrand évoque également le fait qu’entre les années 1960 et 1990, les études effectuées en la matière ont été le fait de «journalistes et de militants largement préoccupés par des questions de discrimination et de conquête de droits sociaux pour une communauté en quête d’identité fédérative». Et enfonce le clou en affirmant que ses conclusions «peuvent paraître à certains égards comme un revers pour les militants qui travaillent depuis des années à la reconnaissance d’une déportation homosexuelle évaluée approximativement à plusieurs milliers d’individus».

Lorsque Christian Vanneste évoque une «légende», il feint donc d’ignorer que des travaux sont en cours sur la question et que les chiffres fantaisistes autrefois avancés ne le sont plus sérieusement par personne.

Les chiffres, parlons-en

Puisqu’ils sont placés au centre du débat, évoquons donc les chiffres actuellement disponibles (car tous les dossiers des déportés n’ont pas été dépouillés). Il ressort des études de Mickaël Bertrand et de celles effectuées par Arnaud Boulligny, effectuant ses recherches pour le compte de la Fondation pour la mémoire de la déportation, qu’une soixantaine de personnes sont concernées:

  • 22 Français ont été arrêtés dans les provinces annexées par l’Allemagne et qui relevaient des lois allemandes, dont l’article 175 du Code pénal, qui définissait l’homosexualité comme «crime contre la race». Quatre d’entre eux ont été emprisonnés, les autres ont été internés dans des camps situés en territoire annexé.
  • 32 Français ont été arrêtés sur le territoire du Reich, la plupart travaillant pour le STO. 30 ont été condamnés à de la prison en Allemagne, 2 ont été envoyés à Natzweiler (en territoire annexé).
  • 7 Français ont été arrêtés sur le territoire national (hors territoire annexé). Dans ces 7 cas, l’homosexualité est mentionnée dans l’arrestation, mais la plupart ne sont pas déportés pour ce motif. Six sont déportés en Allemagne.
  • Un Français a été arrêté dans un lieu indéterminé et transféré à Natzweiler.

Comme le dit fort bien Mickaël Bertrand, cette révision des chiffres à la baisse ne minimise en rien les souffrances endurées (13 d’entre eux sont morts en détention). Il propose donc de  «s’extraire … de la bataille des chiffres pour s’intéresser plus sereinement à une histoire sociale et culturelle des homosexuels dans le cadre plus général de la guerre et de l’Occupation».

Les délires de Christian Vanneste 

La question qui demeure ouverte, et de manière criante, est celle des objectifs de Christian Vanneste lorsqu’il se risque sur ce terrain glissant. Et à ce titre, le reste de son interview est éclairant.

Dès le début, il évoque la question du narcissisme et du «refus de l’altérité», qui se trouve au cœur, selon lui, de l’homosexualité. L’idée que la plupart des individus, homosexuels ou non, tombent rarement amoureux en dehors de leur cadre social et culturel ne l’effleure pas. L’idée que l’altérité ne se limite pas à une question de genre, pas davantage.

Pour étayer son délire, Christian Vanneste cite ainsi Oscar Wilde, qualifié pour l’occasion d’«homosexuel lucide» (sic), qui aurait déclaré: «Si Adam avait été homosexuel, nous ne serions pas là pour en parler.» Enrôler, pour illustrer son propos, un homme condamné pour homosexualité par la justice victorienne, mort en exil et qui, par ailleurs était davantage bisexuel qu’homosexuel, voilà qui ne fait pas peur à Christian Vanneste.

Qui poursuit: l’homosexualité, c’est la recherche de l’identique, car «généralement» les hommes homosexuels recherchent, dans une relation, le jeune homme qu’ils ont été (on se figure alors que le jeune homme en question doit être quant à lui en recherche du vieil homme qu’il fut dans une vie antérieure?).

C’est ce narcissisme qui, selon le député, explique que la question du mariage gay soit sans cesse mise en avant par les politiques et les médias. Car en politique, comme dans le monde des médias, nous affirme doctement Christian Vanneste, «on s’aime beaucoup soi-même».

Ce qui explique, selon lui, qu’il y a «de plus en plus» d’homosexuels dans les médias et la classe politique, qu’ils y sont beaucoup plus représentés que dans le reste de la population, et qu’ils se livrent à un véritable «bourrage de crâne» en faveur du mariage homosexuel. (Comme Christian Vanneste, nous commençons en effet à en avoir assez que Jean-Pierre Pernaud ouvre chaque journal de 13 heures de TF1 en faisant la réclame pour le mariage des homosexuels dans nos belles régions.)

Trois raisons résumées à grands traits

Or, selon lui, le mariage homosexuel n’offre quasiment aucun intérêt pour la société, pour trois raisons qu’il nous résume à grands traits, appuyées par des insertions en bas de l’écran, pour s’assurer de ne point égarer son spectateur tant la fulgurance de son génie risquerait de lui faire perdre quelques miettes de sa délicate sagesse:

1. «Les limites d’un modèle social inadapté»

«Si on commence à accepter le mariage homosexuel, pourquoi refuser par exemple la polygamie?» (on ne voit pas bien le rapport). Les homosexuels ne peuvent faire naître «la génération qui suit». Avec une moue de dégoût, Christian Vanneste, qui semble manifestement convaincu que si le mariage homosexuel est autorisé, il n’y aura plus que des mariages homosexuels, nous expose ainsi que ces couples seront contraints de faire appel à la fécondation in vitro ou à des mères porteuses (souhaite-t-il légiférer pour interdire aux couples hétérosexuels ne pouvant avoir d’enfants —stérilité, ménopause…— de se marier?)

2. «Un modèle égoïste» 

«Les Américains les… appellent les DINK, pour Double Income–No Kid»:

«Quand on a un double revenu, on vit bien, on vit même luxueusement, souvent… et quand on n’a pas d’enfant, la promotion sociale est assurée. Il y a des exemples célèbres et tout le monde les connaît.»

(Outre le fait que les couples hétérosexuels ne désirant pas d’enfants existent en nombre, et parfois avec de hauts revenus, que de nombreux couples à double revenu et sans enfants sont loin de vivre dans le luxe, on se perd dans les méandres de l’esprit de Christian Vanneste: les homosexuels veulent-ils oui ou non avoir des enfants? Tantôt oui, tantôt non. Et à chaque fois, tous.) Le député poursuit avec l’idée que même des politiques «qui se font la courte échelle» sont affligés de ce terrible fléau. Or, on ne peut «diriger» les gens (et pas les gouverner, donc) que si l’on mène la même vie qu’eux. Sans commentaire.

3. «Le mariage homosexuel, une aberration anthropologique» 

Avec deux fortes phrases, Christian Vanneste enfonce le clou («La clé même de l’humanité c’est le choix de l’autre» et «L’interdiction de l’inceste, c’est l’interdiction du même») bouclant ainsi la boucle avec ses premiers propos sur le narcissisme et comparant au passage homosexualité et inceste, ce qui explique sa peur panique de voir les homosexuels adopter des enfants.

Ces lieux communs erronés (et il y en a bien d’autres), frappés au sceau du «bon sens», pour accablants qu’ils soient, ont le mérite de répondre à la question posée en préambule: celle de ses objectifs. Car derrière l’obsession de Christian Vanneste pour la question du mariage gay transpire son obsession du déclin de la France, de l’Occident, de ses valeurs, de son patrimoine et de ses institutions, au premier rang desquelles se trouve le mariage.

L’idée d’un Occident rongé de l’intérieur par des forces obscures visant à pervertir ses mœurs pour le faire s’effondrer n’est pas neuve. Ceux qui la propagent souhaitent en revenir à un Âge d’or qui n’a jamais existé ailleurs que dans leur esprit. Le mariage des homosexuels serait alors une des premières étapes du Götterdämmerung français.

C’est à ce titre que les élucubrations de Christian Vanneste sur le mariage homosexuel me semblent bien plus préoccupantes que sa sortie floue sur la question de la déportation des homosexuels. Le deuxième sujet est un débat d’historien, le premier est un débat pour la société civile. Cette dernière ferait donc mieux de s’emparer du premier que du second. Aussi, c’est avec un certain accablement que j’ai lu et entendu la classe politique médiatique et politique crier au scandale pour, à mon sens, de mauvaises raisons, alors que les bonnes ne manquaient pas.

Pour finir, je voudrais évoquer un dernier passage de l’interview de Christian Vanneste, qui suit immédiatement ses propos sur la déportation homosexuelle:

« On peut même dire, si on veut être méchant, et monsieur Buisson l'a été lorsqu’il a parlé de la sexualité sous l'Occupation, on peut rappeler que lorsqu'un certain nombre d'intellectuels français vont présenter leurs hommages à monsieur Goebbels, il y en a quand même la moitié qui sont homosexuels.»

Qui est ce «monsieur Buisson»? Patrick Buisson, ancien rédacteur en chef de Minute, auteur d’un livre sur la sexualité durant l'Occupation, directeur de la chaîne Histoire (groupe TF1) est un des principaux conseillers de Nicolas Sarkozy, présenté comme étant à l’origine du débat autour de l’identité nationale et du discours droitier et sécuritaire du président désormais candidat. Comme quoi Christian Vanneste est un franc-tireur, mais dûment encarté.

Et avec cette anecdote, que veut-il nous dire? Que loin d’être des victimes, les homosexuels furent bien davantage des collaborateurs et qu’ils feraient mieux de faire profil bas? Que l’on sache, ce n’est pas es qualité d’homosexuels que ces personnages ont rendu visite à Goebbels –tout comme ce n’est pas es qualité d’homme affligé d’un pied-bot que Herr Goebbels se faisait l’avocat de la race supérieure. L'insinuation est aussi abjecte qu'infondée.

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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