PresidentielleFrance

Twitter a-t-il censuré les comptes anti-Sarkozy?

Mathieu Perisse, mis à jour le 22.02.2012 à 12 h 56

Plusieurs comptes parodiant Nicolas Sarkozy ont été suspendus depuis le lancement de sa campagne. Une censure pour les uns, la simple application du règlement pour les autres. Explications.

Capture d'écran de Twitter, le 21 février 2012

Capture d'écran de Twitter, le 21 février 2012

» Retrouvez tous nos articles de la rubrique L'explication ici.

D

Depuis le 15 février, la question de la désactivation de comptes Twitter parodiques envers Nicolas Sarkozy fait débat entre les équipes web des deux principaux candidats et le service de micro-blogging, qui compte 5,2 millions d'utilisateurs en France. Eclairage.

Que s'est-il passé?

Plusieurs comptes parodiques ou critiques à l’égard de Nicolas Sarkozy ont été suspendus depuis le mercredi 15 février, date du lancement de la candidature et du compte Twitter du président de la République. Inutile de chercher à lire les messages de @mafranceforte, @fortefrance, @sarkozycaSuffit, et @sarkozycestfini, ils sont désormais inaccessibles.

Le cas de [email protected]

Le compte @_NicolasSarkozy a lui aussi été désactivé quelques jours. En activité depuis plus d'un an, ses créateurs ont largement communiqué autour de leur cas. Travaillant dans la pub et désireux de s’amuser «à la pause déjeuner», ils ont décidé de créer une série de personnages parodiques sur Twitter. «On a lancé ça sur le modèle des Guignols, sans orientation politique», explique Bertrand Pichot, l'un des deux amis.

Dans leur galerie @_NicolasSarkozy côtoie ainsi un @FrançoisHolland (sans «e»), un @_DSK_, ou encore un @Domi_deVillepin, toujours actifs. Toutes ces parodies sont regroupées sous un compte unique, @Kaboul_fr, dont le descriptif ne laisse pas place au doute quant aux intentions des auteurs: «Journal débile. Tweets de fausses personnalités».

Mardi 21 février, le compte @_NicolasSarkozy a été réactivé «contre l’engagement de modifier le nom d’utilisateur» qui a été renommé «Nicolas Sarkozy Fake», ont fait savoir ses titulaires. Dans le mail-type envoyé à Bertrand Pichot, Twitter indique qu’un «utilisateur s’estimait victime d’une usurpation d’identité». (1)

Quelle a été la réaction du PS?

Le PS, d'abord muet sur la question, a publié le 20 février une lettre ouverte «pour la liberté sur Twitter», demandant au réseau social, soupçonné d'oeuvrer en faveur de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy,  des éclaircissements sur ces fermetures:

«Une telle décision de suspension est déjà peu compréhensible dans le cas d'un compte parodique se présentant comme tel. […] Mais elle devient inexplicable quand elle frappe un compte qui ne peut aucunement être soupçonné d'usurper l'identité d'un individu réel et qui se contente de diffuser un message politique, par son identifiant et son contenu.»

L’équipe de François Hollande ajoute que ces suspensions sont d’autant plus anormales que «d'autres comptes similaires, mais dirigés contre François Hollande, continuent de fonctionner normalement». «Nous ne sommes pas demandeurs d’une suspension des comptes parodiant François Hollande», explique Vincent Feltesse, le responsable de la web-campagne de François Hollande, pour qui «ce que fait Nicolas Sarkozy est contraire au bon débat démocratique».

Même analyse pour Najat Vallaud Belkacem, porte-parole de François Hollande: «Une fois de plus la droite cherche à restreindre la neutralité du Net [...] après avoir organisé la surveillance de l'Internet avec la loi Hadopi», déclare-t-elle dans un communiqué.

Les socialistes ont-ils toujours adopté cette position?

Il y a quelques mois, le PS se montrait en apparence plus réservé à l’égard des parodies sur internet. Durant la primaire socialiste, Martine Aubry avait été violemment attaquée par @droledegauche, un compte réputé proche des Jeunes Populaires.

En août 2011, le PS avait même entamé une procédure juridique pour demander l'identification des animateurs de @droledegauche. Le document vient de réapparaître sur Internet: «une grossière manipulation» destinée à «prouver que le PS veut, lui aussi, exercer une censure sur le net» selon Emile Josselin, coordinateur web du PS. Sur ce sujet, Vincent Feltesse se défend de toute incohérence: «Nous avons effectué cette démarche car ce compte utilisait la calomnie, et non pas l’ironie», explique-t-il.

Quel rôle a joué l'UMP dans ces suspensions de comptes?

Pour que Twitter procède à la suspension d'un compte, il faut qu'un signalement ait été effectué au préalable.  Contacté par Le Monde, un «responsable de l’équipe Internet de Nicolas Sarkozy» explique avoir effectivement demandé la fermeture des comptes utilisant le nom et le prénom du candidat qui «pouvaient prêter à confusion les internautes cherchant à suivre Nicolas Sarkozy sur Twitter».

Il n'est pas forcément le seul à avoir fait cette démarche: n’importe qui peut signaler l’usage abusif d’un compte Twitter tiers, en remplissant un formulaire en ligne dans lequel il déclare qu’il y a un compte «usurpé» (nul besoin d’être la personne usurpée pour déposer cette plainte ni d’avoir un compte Twitter) ou en signalant un compte Twitter comme étant du spam (pour cela, il faut pouvoir le suivre sur Twitter donc avoir soi-même un compte).

Ce qu’il faut comprendre, c’est que si l’équipe de François Hollande avait procédé à un signalement des comptes parodiant le candidat socialiste à l’élection présidentielle, les comptes auraient sans doute été suspendus aussi, Twitter réagissant a posteriori sur signalement.

Le responsable de la campagne de Nicolas Sarkozy cité par Le Monde assure en revanche ne pas avoir entrepris de démarche dans ce sens pour les autres comptes n’utilisant pas le nom du candidat de la majorité (@mafranceforte…), estimant qu’ils participent d’un «droit à la dérision».

Quelle est la politique de Twitter sur ces comptes parodiques?

Le 22 février, Twitter a tenu à rappeler sa position, assurant sur son blog que la pratique de la parodie est «tolérée et encouragée», à condition de remplir «non pas certaines, mais toutes les conditions énumérées dans nos règles». Sur sa version française, l’entreprise précise qu’un «utilisateur suspendu peut (lui) demander à tout moment d’annuler la suspension de son compte. Dans la majorité des cas, une seconde chance de suivre les règles lui sera accordée». Malgré tout, le 22 février, seul @_NicolasSarkozy était réactivé, les autres comptes parodiques restant inaccessibles.(1) 

En vertu de ses conditions d’utilisation, le site «tolère les comptes de parodie», par respect pour «la liberté d’expression», mais plusieurs conditions doivent être respectées:

  • Le nom d'utilisateur «ne doit pas être le même que celui de la personne faisant l'objet de la parodie» (exit donc le compte @_NicolasSarkozy, qui reprend le nom de l'intéressé en y ajoutant simplement un tiret initial). De même le compte «ne doit pas contenir le nom exact de la personne parodiée sans un préfixe "pas", "faux" ou "fan"», précise le règlement. Concernant la suspension des comptes dits anti-Sarkozy, c'est surtout ce critère qui a été retenu, expliquent à Slate.fr les équipes de Twitter.
  • La biographie (les quelques lignes à remplir à côté du nom de l'utilisateur et sa photo) doit annoncer la couleur en «précisant "ceci est une parodie", "ceci est une page de fan", "n'est pas associé à..."».
  • Enfin, concernant le contenu des tweets, il est interdit de «tromper ou faire croire que l'auteur du compte est la personne parodiée». Dans ce cadre, l'écriture de tweets écrits à la première personne du singulier peut-être source de confusion. 

Twitter a-t-il le droit de suspendre des comptes de sa propre initiative?

Deux critères président à la décision d’intervenir de Twitter:

  • Est-ce que le compte fait l’objet d’un signalement? L’usage veut que, dès qu’un compte est signalé, le réseau social procède à sa suspension s’il y a effectivement un doute sur son utilisation. En revanche, tant qu’un compte ne fait pas l’objet d’un signalement, il n’y a a priori pas de risque qu’il soit suspendu. Ainsi, le compte @sarkozycasuffit a été supprimé, mais celui intitulé @Sarkocasuffit —a priori non signalé— existe bel et bien.
  • Est-ce que le compte viole les règles de Twitter? Ces règles interdisent l'usurpation d'identité, mais aussi la diffusion de données privées, la diffamation, l'incitation à des activités illégales (vente d'armes, prostitution), les spams ou les comptes pornographiques. En cas d'infraction à ces règles, Twitter se réserve le «droit de suspendre tout compte qui violerait les règles» du réseau social, indique à Slate.fr son équipe, en pointant vers un document en ligne qui recense ces règles.

Qu'est-ce que la politique de vérification des personnes de Twitter?

Il s'agit de «vérifier si une personne est bien celle qu'elle dit qu'elle est», qu'il s'agisse d'un homme politique, d'un patron d'entreprise, d'une star ou d'un joueur de foot, précise l'équipe de Twitter à Slate.fr. Cela va sans dire, ce service ne concerne que les VIP, pas le grand public.

Si le compte est attesté, un badge bleu apparaît à côté du nom de la personne, sorte de label apposé sur le profil. Celui de Nicolas Sarkozy a été authentifié de la sorte dès sa création. «Nous avons fait la demande et avons été certifiés rapidement», affirme de son côté Ariane Vincent, en charge du profil officiel de François Hollande (@fhollande). Attention, insiste Twitter, cette fonctionnalité ne vérifie que le compte du VIP et «pas les autres comptes», y compris parodiques, qui concerneraient ce même VIP.  

Mathieu Perisse (avec Alice Antheaume)

(1) Cet article a été mis à jour le 22 février avec la réactivation du compte @_NicolasSarkozy et le post de blog de Twitter France.

Vous vous posez une question sur l'actualité? Envoyez un mail à explication @ slate.fr

» Retrouvez tous nos articles de la rubrique L'explication ici.


Mathieu Perisse
Mathieu Perisse (47 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte