Pourquoi Israël pourrait bien attaquer l'Iran

Chasseur F15 de l'aviation israélienne / REUTERS

Chasseur F15 de l'aviation israélienne / REUTERS

Cette fois, les rumeurs d’une attaque israélienne contre l’Iran sont crédibles. Explication en quatre points.

David Ignatus, chroniqueur au Washington Post, a récemment semé l’émoi en relayant les propos de Leon Panetta, secrétaire américain à la Défense; selon ce dernier, Israël pourrait attaquer l’Iran et son complexe nucléaire «en avril, en mai ou en juin». L’article d’Ignatus était moins surprenant qu’exaspérant.

Lorsqu’un secrétaire à la Défense en exercice –qui a accès à des informations rarement connues du grand public– avance ce type de prédiction, les observateurs ont de bonnes raisons de tendre l’oreille. Mais voici bientôt dix ans que la communauté internationale est directement confrontée à la question du nucléaire iranien, et on a déjà vu l’anticipation d’une attaque aller crescendo –sans jamais se concrétiser. Pourquoi les choses seraient-elle différentes cette fois-ci?

Ajoutons qu’une attaque aérienne d’Israël contre l’Iran semblerait aujourd’hui terriblement imprudente –et inutile: les nouvelles sanctions internationales visant les banques et le marché du pétrole iranien sont d’une sévérité spectaculaire.

Pourtant, aux yeux d’Israël, le temps de la réflexion est désormais écoulé. Les sanctions contre l’Iran sont venues trop tard. Et lorsque les stratèges israéliens font l’inventaire de leurs avantages et des alternatives possibles, le choix de l’attaque aérienne apparait viable: regrettable et risqué, certes; mais certainement pas imprudent.

Voilà pourquoi:

1. L'urgence

Dans sa chronique, Ignatius écrit qu’une offensive aérienne israélienne devrait certainement avoir lieu avant la fin du printemps 2012. Pourquoi attaquer si tôt? Après tout, le programme iranien est encore sous la supervision des inspecteurs de l’AIEA, et rien n’indique que l’Iran se soit effectivement lancé dans la production d’uranium hautement enrichi de qualité militaire.

Mais, comme l’indique un récent rapport du Bipartisan Policy Center, l’initiative d’enrichissement de l’uranium iranien continue de progresser, et ce même après l’attaque informatique Stuxnet et l’assassinat de plusieurs scientifiques iraniens du nucléaire. Selon ce rapport, l’Iran serait en train d’installer –avec succès– des centrifugeuses perfectionnées d’enrichissement d’uranium à haut rendement. Ceci laisse présager une forte augmentation de sa capacité d’enrichissement et de production dans un futur proche.

Autre motif d’inquiétude pour Israël: l’Iran installe désormais ses cascades de centrifugeuses dans la montagne de Fordow, près de Qom –bunker trop profond pour être touché par ses bombes.

Des inspecteurs de l’AIEA supervisent la production de combustible nucléaire iranienne sur le terrain; si l’Iran venait à en faire une utilisation militaire, ils le signaleraient aussitôt. Téhéran sait qu’un tel franchissement du seuil nucléaire (renvoyer les inspecteurs, puis enrichir l’uranium au plus vite pour atteindre la qualité militaire) représenterait un cas de guerre, sans doute suivi d’attaques aériennes israéliennes.

Le gouvernement israélien estime peut-être qu’une fois opérationnel, le site de Fordow permettrait aux Iraniens de franchir ce seuil en toute impunité, et que l’Iran dispose d’assez d’uranium faiblement enrichi pour alimenter plusieurs bombes. Si l’on en croit le rapport du Bipartisan Center, Téhéran sera dans cette position à la fin de l’année. Selon le New York Times, les prévisions des responsables américains et israéliens diffèrent quant à l’entrée dans cette «zone d’immunité». L’estimation des stratèges d’Israël est la plus prudente –ce qui est compréhensible, leur position étant la plus précaire.

2. Les alternatives à l’action militaire ne sont pas assez efficaces

Les dirigeants israéliens savent parfaitement qu’il est risqué de partir en guerre. Aussi un rejet des solutions pacifiques doit-il être justifié par des raisons convaincantes.

Les sanctions internationales qui pèsent sur les banques et l’industrie du pétrole iraniennes font du tort à l’économie du pays, et nuisent visiblement au régime sur le plan politique. Mais elles n’ont pas ralenti le programme nucléaire, et n’auront sans doute aucun effet sur le calendrier décrit plus haut. Et tant que la Russie, la Chine et l’Inde (entre autres pays) continueront de soutenir l’Iran économiquement et politiquement, les sanctions ne seront sans doute pas assez sévères pour modifier l’estimation israélienne des risques –du moins pas dans un laps de temps significatif.

L’arsenal nucléaire israélien est tenu secret, mais la plupart des membres de la communauté internationale estime qu’il existe bel et bien; pourquoi ne suffirait-il pas à dissuader une éventuelle attaque nucléaire iranienne? La population et le territoire israélien sont si réduits qu’il suffirait d’une seule ogive pour leur porter un coup dévastateur. Israël ne demande rien si ce n'est de disposer d’une capacité de riposte de seconde frappe –capable de survivre à la première attaque, et de nature à équilibrer le rapport de force.

Pendant la Guerre froide, les Etats-Unis et l’Union soviétique s’étaient dotés de cette capacité en créant des flottes de sous-marins équipés de missiles balistiques; des sous-marins toujours en patrouille, qui faisaient planer une menace constante sur les principales cités de l’adversaire. Or Israël ne dispose que de peu de sous-marins, et aucun de ses appareils n’est alimenté à l’énergie nucléaire –qui permet de patrouiller en immersion pendant de longues périodes. Par ailleurs, ses stratèges comme son système de commandement et de contrôle pourraient ne pas survivre à la première frappe nucléaire iranienne.

Même si l’Iran cherchait à se doter de l’arme nucléaire dans le seul but d’obtenir son propre arsenal dissuasif, la région s’en trouverait fortement déstabilisée –et l’un des deux pays finirait certainement par lancer une attaque préventive (le gouvernement iranien affirme que son programme nucléaire n’a aucune finalité militaire).

La durée de vol très réduite des missiles, la fragilité des systèmes d’alerte rapide et de commandement et l’absence de dispositifs de seconde frappe (pouvant survivre à une première attaque) instaurerait une dynamique explosive: chacun des deux pays serait tenté de faire feu le premier. Si Israël attaquait l’Iran dans les prochains mois, ce serait donc avant tout pour prévenir un tel cas de figure.

3. Les avantages de l’escalade de la violence

Toute attaque visant le complexe nucléaire iranien pousserait l’armée de l’air israélienne dans ses retranchements. Les cibles importantes se trouvent à la limite de la portée des chasseurs-bombardiers israéliens. L’espace aérien irakien –qui se trouve sur la trajectoire la plus courte entre Israël et l’Iran– n’est pour l’heure pas défendu; les dirigeants israéliens y voient une raison supplémentaire de frapper aussi vite que possible.

Tsahal dispose d’un arsenal limité de bombes anti-bunker; elles pourraient endommager l’usine souterraine d’enrichissement d’uranium de Natanz, mais n’auraient probablement aucun effet sur le complexe montagnard de Fordow. L’Iran a par ailleurs sans doute disséminé et caché nombre d’autres installations nucléaires. Une frappe israélienne n’aurait donc très certainement qu’un effet limité –et temporaire– sur le programme nucléaire iranien.

Quel serait dès lors l’intérêt d’une telle attaque –qui pourrait à elle seule déclencher une guerre plus étendue? En réalité, les dirigeants israéliens pourraient avoir des raisons d’espérer initier un conflit plus large et plus intense –et ce tout particulièrement avant que l’Iran ne devienne une puissance nucléaire.

Dans cette hypothèse, c’est Israël qui déclencherait les hostilités, et ce en lançant des attaques ciblées sur les installations nucléaires iraniennes. Les dirigeants israéliens pourraient alors –paradoxalement– espérer une riposte iranienne, qui leur permettrait de justifier de nouveaux assauts visant l’industrie du pétrole, le réseau de distribution d’électricité et les systèmes de communication.

Mieux encore: l’Iran pourrait réagir en fermant le détroit d’Ormuz ou en attaquant les forces américaines stationnées dans la région, ce qui entraînerait le Commandement central américain dans le conflit; les Iraniens en pâtiraient alors d’autant plus. Les dirigeants israéliens pourraient estimer profiter d’une «maîtrise de l’escalade de la violence»; juger qu’une intensification du conflit serait bien plus néfaste à l’Iran qu’à Israël.

Tsahal avait déjà frappé les programmes nucléaires irakiens (1981) et syriens (2007). Saddam Hussein et Bachar al-Assad n’avaient alors pas riposté –sans doute parce qu’ils savaient qu’avec son armée de l’air, Israël maîtriserait l’escalade de la violence. Les dirigeants israéliens ont aujourd’hui de bonnes raisons de penser que Téhéran aboutira à la même conclusion.

Qu’en est-il des roquettes du Hezbollah et du Hamas, forces iraniennes de substitution, basés au nord et au sud des principaux centres de population israéliens? Les dirigeants israéliens pensent peut-être qu’ils sont mieux armés face à cette menace qu’ils ne l’étaient en 2006 –les forces du Hezbollah avaient alors mises à mal celles de Tsahal. Rien ne permet d’affirmer que le Hezbollah et le Hamas obéiraient si Téhéran leur ordonnait d’attaquer; ils savent à quel point la riposte de la nouvelle armée israélienne pourrait être dévastatrice.

Le Hezbollah pourrait en outre avoir une excellente raison de faire preuve de prudence. Si le régime d’Assad s’effondrait à Damas, le mouvement perdrait son principal protecteur et risquerait d’être vite isolé et entouré d’ennemis. Il serait donc particulièrement peu judicieux de provoquer une attaque des forces terrestres israélienne au Sud-Liban.

4. Gérer la fin de partie

Une attaque israélienne visant le complexe nucléaire iranien ne suffirait sans doute pas à provoquer l’effondrement irrémédiable du programme. L’Iran pourrait dégager les points d’entrée du site de Fordow, puis établir de nouvelles installations secrètes de recherche et de production –dans des bunkers enfouis sous des zones résidentielles, par exemple. En 1981, Israël avait gravement compromis le programme irakien en détruisant le réacteur Osirak, alors en construction. Saddam Hussein avait relancé le projet en secret. Israël peut s’attendre à la même persévérance en Iran.

Israël peut-il sortir de cette crise en position de force? Les dirigeants israéliens envisagent peut-être une guerre d’usure à long terme contre le programme iranien. Objectif: ralentir au maximum sa progression en attendant un changement de régime à Téhéran.

En décidant d’opter pour des frappes sporadiques et répétées sur des cibles nucléaires, Israël pourrait tenter de démoraliser les employés de l’industrie, d’interrompre ses opérations et de faire grimper le coût du programme. Peut-être les dirigeants israéliens espèrent-ils voir cette tactique d’usure (qui prendrait la forme de bombardements occasionnels) paralyser le programme nucléaire; pendant ce temps, les sanctions internationales affaibliraient l’économie civile et priveraient progressivement le régime actuel de soutien politique.

Pour Israël, l’issue la plus stable et la plus favorable passerait par l’abandon du programme nucléaire iranien ou par une rébellion au sein du régime; mais c’est là plus une affaire d’espoir qu’une question de mesures convaincantes. Son objectif le plus important demeure l’arrêt du programme; l’urgence est grande, ici plus que partout ailleurs.

Si Israël passe à l’offensive, Téhéran se défendra avec énergie. L’Iran cherche sans doute à se procurer des systèmes chinois ou russes de défense anti-aériens. Il tentera de s’attirer le soutien de la communauté internationale face à une agression israélienne; et il s’efforcera de faire lever les sanctions qui le frappent pour les faire se reporter sur Israël. Les frappes de Tsahal perturberaient les marchés pétroliers et financiers, nuisant par là même à l’économie mondiale. Israël serait pointé du doigt, ce qui aurait des conséquences politiques et économiques défavorables.

Il y a cependant bien peu de chance pour que ces conséquences dissuadent Tsahal d’attaquer. La puissance nucléaire est une ligne rouge –et Israël a déjà empêché deux de ses adversaires de la franchir. L’Iran n’échappera pas à la règle. Tout comme en 1981 et en 2007, les dirigeants israéliens ont de bonnes raisons de penser que leur maîtrise de l’escalade de la violence leur permettra d’échapper aux pires aspects des habituelles représailles. Enfin –et c’est peut-être l’élément le plus important– Israël est dans une situation d’urgence extrême; il devra donc se lancer seul dans le conflit, qui promet d’être une guerre à la fois longue et particulièrement éprouvante.

Robert Haddick

Directeur de la rédaction du Small Wars Journal

Traduit par Jean-Clément Nau