Economie

Travail des femmes: les images ont la vie dure

Catherine Bernard, mis à jour le 02.03.2012 à 6 h 52

Dans les années 1960 et 1970, l'arrivée en masse des femmes dans des métiers parfois masculins bouleversait les certitudes des hommes. Quelques décennies plus tard, la bataille pour l'égalité professionnelle passe par la masculinisation des métiers féminins.

Capture d'écran de Gisèle et le béton armé.

Capture d'écran de Gisèle et le béton armé.

«Les femmes ont des qualités très particulières. La patience par exemple. Elles sont capables de réaliser des travaux extrêmement répétitifs qui lassent les hommes. Comme de mettre des enveloppes sous bande.» 

Les images sont parfois cruelles. Celles du patron de l'imprimerie Laroche Joubert, filmé dans les années 1960 à l'occasion d'un court métrage intitulé La main d'oeuvre féminine, paraissent aujourd'hui particulièrement politiquement incorrectes.

Tout comme le cri du coeur d'un syndicaliste étudiant, lâchant un «ah non, je n'épouserai jamais une syndicaliste. Je ne peux pas me l'imaginer faisant la popotte ou reprisant les vêtements»

Des remarques aussi choquantes qu'est touchant, à l'inverse,  ce constat d'une femme chef d'entreprise, filmée à la même époque et à qui l'on demandait quel était l'aspect le plus difficile dans son métier: «La solitude», répondait-elle.  Une solitude partagée par Gisèle, une jeune ingénieure du bâtiment, qui avait dû s'entêter pour trouver un emploi sur les chantiers. «Toucher du béton, c'est sale pour une femme», justifiait l'un de ses potentiels employeurs. Qui confronté à la question «mais laver une couche, n'est-ce pas sale aussi?», répondait: «Oui, mais c'est une vocation!» 

Personne aujourd'hui ne se permettrait de parler ainsi, face à la caméra. Et pourtant: aussi surannés paraissent-ils, ces témoignages en bobines sont moins datés qu'il n'y paraît. «Les hommes d'alors avaient au moins le mérite de la franchise. Aujourd'hui, nous sommes sans doute plus hypocrites», commente Gilles Heude de l'Anact (agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail) qui organisait le 8 février dernier à Poitiers, en collaboration avec le festival «Filmer le travail» , une journée spéciale intitulée «Regards sur le travail féminin».

Et de fait, 40 ou 50 ans plus tard, les préjugés sur les femmes au travail n'ont pas disparu. Que penser par exemple des affirmations de ce chef d'entreprise bien d'aujourd'hui, actif dans la formation aux métiers de la logistique, et assurant:

«Les femmes sont rentrées dans ces métiers à cause de la pénurie. Mais désormais, certaines entreprises me le disent: elles n'embaucheraient bien que des femmes! Le midi, elles préfèrent le verre d'eau au verre de pinard. Et elles sont sérieuses!»  

Est-ce là vraiment un signe d'égalité professionnelle?

Et de fait, si l'entrée massive des femmes dans le monde du travail –passées de 33,5% de la population active en 1962 à 47,3% aujourd'hui– suscite moins d'étonnement et de rejet que dans les années 1960 et 1970, leur statut n'a pas totalement changé.

La moitié des femmes actives travaillent entre femmes

Les experts le ressassent à chaque 8 mars, journée internationale des droits des femmes: elles réalisent toujours l'essentiel des tâches domestiques, ce qui les oblige à jongler avec les horaires de travail. Et elles sont moins payées. Mais surtout, les mondes du travail féminins et masculins restent largement séparés.

L'arrivée d'une brillante femme «soudeuse» justifie encore la réalisation d'un (beau) court métrage (Marine, la flamme d'une soudeuse). «La moitié des femmes actives se concentrent dans 12 des 86 métiers recensés, métiers où elles travaillent quasi-exclusivement entre elles», constate ainsi Régine Bercot, chercheuse au CNRS et professeure à Paris 8. Les services à la personne, les employés du commerce, les professions intermédiaires du secteur santé et social, regorgent par exemple de femmes. Et quand elles progressent, c'est souvent dans ces métiers-là –plus souvent, du reste, précaires et moins syndiqués que les univers masculins– où elles dirigent donc... d'autres femmes.

Les femmes éduquées actives dans des branches plus «mixtes» ne sont pas toujours les mieux loties: exactement comme pour les minorités dites «visibles», plus elles progressent dans la hiérarchie et plus la discrimination se fait, paradoxalement, sentir. Les écarts de salaires deviennent plus élevés et  l'accession aux très hautes responsabilités relève encore de l'exploit.

Et si on masculinisait les métiers féminins?

Longtemps, on a cru que l'égalité professionnelle entre hommes et femmes se ferait en féminisant des métiers masculins. Aujourd'hui, une nouvelle tendance se fait jour, inspirée des pays nordiques: il s'agit de «masculiniser» les professions féminines. «Et de fait, à quoi sert-il que les hommes et les femmes travaillent à égalité si la garde des enfants dans les crèches est, à 97%, réalisée par des femmes?», s'étranglait il y a quelques mois l'éditorialiste du quotidien suédois GD.

Deux grands sujets de recherches intéressent actuellement les chercheurs suédois en sociologie du travail: le ressenti des hommes travaillant dans des métiers de femmes; et le ressenti de leur public (parents, patients dans le domaine de la santé, personnes âgées en maison de retraite, etc.). Histoire de mieux mettre en évidence les stéréotypes... antimasculins!

Catherine Bernard

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