Le Vieil Homme et la Mer d'Hemingway: qu'est-ce qu'une traduction?
Qu’est-ce qui fait la qualité d’une traduction? Comment évolue-t-elle? Le traducteur est-il un auteur? Après la polémique entre François Bon et Gallimard, quatre traducteurs de Slate offrent leur version d'extraits du roman.
- Sur une plage grecque. REUTERS/Yannis Behrakis -
En proposant sur son site —sous forme numérique— sa propre traduction du roman d’Hemingway Le Vieil Homme et la Mer, l’éditeur et écrivain François Bon posait deux questions: une sur ce qui fait la qualité d’une traduction, une autre sur la propriété des droits d’édition.
Cette dernière question a été largement débattue, sur Slate comme ailleurs, notamment parce que Gallimard, qui revendique les droits du roman, a accusé Bon de contrefaçon. Il ne s’agit pas de revenir ici sur la polémique et de nous repencher sur le labyrinthe du domaine public qui évolue en privilégiant les rentiers et les gestionnaires du patrimoine au détriment des créateurs.
L’autre remarque soulevée par l’éditeur —peut-on proposer une traduction alternative à celle de Jean Dutourd («lourdingue», selon les mots de Bon)— n’a en revanche reçu que peu d’échos. Qu’est-ce qui fait la qualité d’une traduction? Comment évolue-t-elle? Le traducteur est-il un auteur?
Plutôt que vous proposer un article classique qui tenterait d’éclairer ces questions, nous avons préféré, sur une idée du blogueur Embruns, demander à certains de nos traducteurs de se prêter au jeu lancé par François Bon. A eux de traduire le passage du Vieil Homme et de redonner vie, avec leurs mots, à ce texte. François Bon écrit : «Traduire c'est reprendre un texte comme du gravier, lentement.»
Voici les petites pierres des traducteurs de Slate. Quatre passages choisis parmi le roman d'Hemingway. A chaque fois, vous pourrez comparer le texte original, la traduction de Jean Dutourd, celle d'un(e) traducteur(rice) de Slate et celle de François Bon (*).
Johan Hufnagel
1. Il rêva de l'Afrique de son enfance...
Iles Canaries. REUTERS/Santiago Ferrero
Hemingway, en VO
He was asleep in a short time and he dreamed of Africa when he was a boy and the long golden beaches and the white beaches, so white they hurt your eyes, and the high capes and the great brown mountains. He lived along that coast now every night and in his dreams he heard the surf roar and saw the native boats come riding through it.
He smelled the tar and oakum of the deck as he slept and he smelled the smell of Africa that the land breeze brought at morning.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Peggy Sastre, traductrice pour Slate
Il s'endormit rapidement et rêva de l'Afrique, l'Afrique de son enfance avec ses longues plages dorées et ses plages blanches, si blanches qu'elles vous faisaient mal aux yeux, et ses hautes falaises et ses grandes montagnes brunes. C'est au bord de ce rivage qu'il vivait toutes les nuits maintenant et dans ses rêves, il entendait le grondement des flots, il voyait les bateaux indigènes partis les chevaucher.
Dans son sommeil, il sentait le goudron et l'étoupe venus du pont, et le matin il sentait les senteurs de l'Afrique portées par la brise terrestre.
Hemingway, en VO
Usually when he smelled the land breeze he woke up and dressed to go and wake the boy. But tonight the smell of the land breeze came very early and he knew it was too early in his dream and went on dreaming to see the white peaks of the Islands rising from the sea and then he dreamed of the different harbours and roadsteads of the Canary Islands.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Peggy Sastre, traductrice pour Slate
D'habitude, quand il sentait la brise terrestre, il se levait et s'habillait et allait réveiller le garçon. Mais cette nuit, ses odeurs arrivèrent très tôt; il sut dans son rêve qu'il était trop tôt et il continua à rêver pour voir les pointes blanches des Îles se dresser sur la mer, et pour rêver encore des calanques et des ports des Canaries.
Hemingway, en VO
He no longer dreamed of storms, nor of women, nor of great occurrences, nor of great fish, nor fights, nor contests of strength, nor of his wife. He only dreamed of places now and of the lions on the beach. They played like young cats in the dusk and he loved them as he loved the boy. He never dreamed about the boy. He simply woke, looked out the open door at the moon and unrolled his trousers and put them on. He urinated outside the shack and then went up the road to wake the boy. He was shivering with the morning cold. But he knew he would shiver himself warm and that soon he would be rowing.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Peggy Sastre, traductrice pour Slate
Il ne rêvait plus de tempêtes, ni de filles, ni de grands événements, ni de gros poissons, ni de rixes, ni de concours de force, ni de sa femme. Aujourd'hui, il ne rêvait plus que de lieux et des lions sur la plage. Ils jouaient comme jouent de jeunes chats dans la nuit tombante et ils les aimaient comme il aimait le garçon. Il ne rêvait jamais du garçon. Il se réveilla et, rapidement, s'enquit de la lune à travers la porte ouverte, déplia son pantalon et l'enfila. Il sortit de la cabane, urina et gravit la route pour aller réveiller le garçon. Il frissonnait dans le froid du matin. Mais il savait qu'il se réchaufferait bien vite et que bien vite il serait à la rame.
Hemingway, en VO
The door of the house where the boy lived was unlocked and he opened it and walked in quietly with his bare feet. The boy was asleep on a cot in the first room and the old man could see him clearly with the light that came in from the dying moon. He took hold of one foot gently and held it until the boy woke and turned and looked at him. The old man nodded and the boy took his trousers from the chair by the bed and, sitting on the bed, pulled them on.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Peggy Sastre, traductrice pour Slate
La porte de la maison où vivait le garçon n'était pas fermée à clé et il l'ouvrit et il entra, sans faire de bruit, les pieds nus. Dans la première pièce, il aperçut le garçon qui dormait sur un lit de camp et le vieil homme pouvait le voir distinctement dans les dernières lueurs de la lune. Il lui tira doucement un pied et le garda dans sa main jusqu'à ce que le garçon se réveille et se tourne vers lui. Le vieil homme hocha la tête et le garçon prit son pantalon posé sur la chaise près du lit et, s'asseyant sur le lit, il l'enfila.
Hemingway, en VO
The old man went out the door and the boy came after him. He was sleepy and the old man put his arm across his shoulders and said, «I am sorry.»
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Peggy Sastre, traductrice pour Slate
Le vieil homme ressortit, le garçon derrière lui. Il était mal réveillé. Le vieil homme passa son bras autour de ses épaules et lui dit: «Je suis désolé.»
***
2. Mai, le mois de la pêche

REUTERS/Petr Josek
Hemingway, en VO
"What do you have to eat?” the boy asked.
“A pot of yellow rice with fish. Do you want some?”
“No. I will eat at home. Do you want me to make the fire?” “.No. I will make it later on. Or I may eat the rice cold”
“May I take the cast net”
“Of course.”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Florence Nguyen, traductrice pour Slate
— Qu'est-ce que t'as à manger? demanda le gamin.
— Une potée de riz au safran avec du poisson. T'en veux?
— Non. Je mangerai à la maison. Tu veux-t-y que je fasse du feu?
— Non. J'en ferai plus tard. Peut-être que je mangerai le riz froid.
— Je peux-t-y prendre le filet à sardines?
— Bien sûr.
Hemingway, en VO
There was no cast net and the boy remembered when they had sold it. But they went through this fiction every day. There was no pot of yellow rice and fish and the boy knew this too.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Florence Nguyen, traductrice pour Slate
Il n’y avait pas de filet, le garçon se rappelait quand ils l’avaient vendu. Mais tous les jours, ils faisaient semblant. Il n’y avait pas de riz jaune au poisson non plus, le garçon le savait.
Hemingway, en VO
“Eighty-five is a lucky number,” the old man said. “How would you like to see me bring one in that dressed out over a thousand pounds?”
“I’ll get the cast net and go for sardines. Will you sit in the sun in the doorway?”
“Yes. I have yesterday’s paper and I will read the baseball.”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Florence Nguyen, traductrice pour Slate
«Quatre-vingt cinq, ça porte bonheur, comme numéro, dit le vieil homme. Qu’est-ce que tu dirais si j’en ramenais un avec cinq cents kilos de chair?
— Je prends le filet et je vais chercher les sardines. Tu m’attends au soleil, sur le pas de la porte?
— Oui. J’ai le journal d’hier, je vais lire le base-ball.»
Hemingway, en VO
The boy did not know whether yesterday’s paper was a fiction too. But the old man brought it out from under the bed.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Florence Nguyen, traductrice pour Slate
Le garçon ne savait pas si le journal d’hier était également une invention. Mais le vieil homme le tira de sous son lit.
Hemingway, en VO
“Perico gave it to me at the bodega,” he explained.
“I’ll be back when I have the” sardines. I’ll keep yours and mine together on ice and we can share them in the morning
“When I come back you can tell me about the baseball.”
“The Yankees cannot lose”
“But I fear the Indians of Cleveland.”
“Have faith in the Yankees my son. Think of the great DiMaggio”
“I fear both the Tigers of Detroit and the Indians of Cleveland.”
“Be careful or you will fear even the Reds of Cincinnati and the White Fox of Chicago.”
“You study it and tell me when I come back.”
“Do you think we should buy a terminal of the lottery with an eighty-five? Tomorrow is the eighty-fifth day.”
“We can do that,” the boy said. “But what about the eighty-seven of your great record?”
“It could not happen twice. Do you think you can find an eighty-five?”
“1 can order one”
“ One sheet. That’s two dollars and a half. Who can we borrow that from?”
“That’s easy. I can always borrow two dollars and a half.”
“I think perhaps I can too. But I try not to borrow. First you borrow. Then you beg.”
“Keep warm old man,” the boy said. “Remember we are in September.”
“The month when the great fish come,” the old man said. “Anyone can be a fisherman in May.”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Florence Nguyen, traductrice pour Slate
«Perico me l’a donné à la bodega, expliqua-t-il.
— Je reviens dès que j’aurai attrapé les sardines. Je les mettrai avec les miennes sur de la glace, on se les partagera demain matin. À mon retour, tu me raconteras ce que tu as lu sur le base-ball.
— Les Yankees sont invincibles.
— Je me méfie des Indians de Cleveland.
— Aie confiance dans les Yankees, fiston. Pense au grand DiMaggio.
— Je me méfie des Tigers de Détroit comme des Indians de Cleveland.
— Si tu continues, tu vas finir par craindre même les Reds de Cincinnati et les White Sox de Chicago.
— Lis bien tout ça, tu me raconteras à mon retour.
— Tu crois qu’on devrait acheter le billet de tombola numéro quatre-vingt-cinq? Demain, ce sera le quatre-vingt-cinquième jour.
— Pourquoi pas, dit le garçon. Ou alors le quatre-vingt-sept, comme ton grand record?
— Ça n’arrivera pas deux fois. Tu crois que tu peux en dégoter un avec le numéro quatre-vingt-cinq?
— Je le commanderai.
— Une grille. Ça fait deux dollars cinquante. À qui pourrait-t-on les emprunter?
— C’est pas dur. Je peux les emprunter sans problème.
— Moi aussi, j’imagine. Mais j’essaie de ne pas emprunter. On commence par emprunter, et on finit par mendier.
— N’attrape pas froid, vieil homme, dit le garçon. Souviens-toi qu’on est en septembre.
— Le mois des grosses prises. En mai, n’importe qui peut pêcher.
***
3. Tu ne peux pas pêcher et ne pas manger
Hemingway en VO
When the boy came back the old man was asleep in the chair and the sun was down. The boy took the old army blanket off the bed and spread it over the back of the chair and over the old man’s shoulders. They were strange shoulders, still powerful although very old, and the neck was still strong too and the creases did not show so much when the old man was asleep and his head fallen forward. His shirt had been patched so many times that it was like the sail and the patches were faded to many different shades by the sun. The old man’s head was very old though and with his eyes closed there was no life in his face. The newspaper lay across his knees and the weight of his arm held it there in the evening breeze. He was barefooted.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction d’Antoine Bourguilleau, traducteur pour Slate
Lorsque le gamin revint, le vieil homme s’était assoupi sur sa chaise et le soleil s’était couché. Le gamin alla tirer la vieille couverture de l’armée du lit et l’étendit sur le dossier de la chaise, en la passant sur les épaules du vieux. Il avait des épaules étranges, toujours puissantes malgré leur grand âge, et si sa nuque était forte, elle aussi, ses plis n’étaient pas tant visibles lorsque le vieil homme dormait et que sa tête penchait en avant. Sa chemise avait été tant de fois reprisée qu’elle ressemblait à une voile, aux pièces chamarrées décolorées par le soleil. Mais le visage du vieil homme était marqué par les ans et, avec ses yeux clos, on ne pouvait y déceler nulle trace de vie. Le journal était posé sur ses genoux et le poids de son bras l’y maintenait dans la brise du soir. Il était pieds nus.
Hemingway en VO
The boy left him there and when he came back the old man was still asleep.
“Wake up old man,” the boy said and put his hand on one of the old man’s knees”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction d’Antoine Bourguilleau, traducteur pour Slate
Le gamin le laissa là et lorsqu’il revint, le vieil homme dormait toujours.
– Réveille-toi, le vieux, dit le gamin et il posa sa main sur un des genoux du vieil homme.
Hemingway en VO
The old man opened his eyes and for a moment he was coming back from a long way away. Then he smiled.
“What have you got?” he asked.
“.Supper,” said the boy. “We’re going to have supper”
“I’m not very hungry”
“Come on and eat. You can’t fish and not eat.”
I have,” the old man said getting up and taking the newspaper and folding it. Then he started to fold the blanket.
“Keep the blanket around you,” the boy said. “You’ll not fish without eating while I’m alive.”
Then live a long time and take care of yourself,” the old man said. “What are we”
Eating?”
“Black beans and rice, fried bananas, and some stew”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction d’Antoine Bourguilleau, traducteur pour Slate
Le vieil homme ouvrit les yeux et, pendant un moment, il sembla s’en revenir de très loin. Puis il sourit.
- Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il.
- Le dîner, dit le gamin. Nous allons dîner.
- J’ai pas très faim.
- Viens manger. Tu ne peux pas pêcher et ne pas manger.
- Ça m’est déjà arrivé, dit le vieil homme en se levant, ramassant le journal et le pliant. Il commença alors à replier la couverture.
- Garde la couverture sur toi, dit le gamin. Tu ne pêcheras pas sans manger tant que je serai vivant.
- Alors longue vie et prend soin de toi, dit le vieil homme. Qu’est-ce qu’on mange?
- Des haricots noirs et du riz, des bananes frites et un peu de ragoût.
Hemingway en VO
The boy had brought them in a two-decker metal container from the Terrace The two sets of knives and forks and spoons were in his pocket with a paper napkin wrapped around each set.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction d’Antoine Bourguilleau, traducteur pour Slate
Le gamin les avait apportés dans une barquette métallique à deux étages, qui venait de la Terrasse. Les deux jeux de couteaux, fourchettes et cuillères étaient dans sa poche, une serviette en papier enveloppant chacun des deux jeux.
Hemingway en VO
“Who gave this to you”
“Martin. The owner.”
“.I must thank him”
“.I thanked him already,” the boy said. “You don’t need to thank him.”
“I’ll give him the belly meat of a big fish,” the old man said. “Has he done this for us
more than once?
“.I think so”
“I must give him something more than the belly meat then. He is very thoughtful for us.”
“He sent two beers”
“.I like the beer in cans best”
“.I know. But this is in bottles, Hatuey beer, and I take back the bottles.”
“That’s very kind of you,” the old man said. “Should we eat?”
“I’ve been asking you too,” the boy told him gently. “I have not wished to open the container until you were ready.”
“I’m ready now,” the old man said. “I only needed time to wash.”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction d’Antoine Bourguilleau, traducteur pour Slate
- Qui t’a donné ça?
- Martin. Le patron.
- Il faut que je le remercie.
- Je l’ai déjà fait, dit le gamin. Tu n’as pas besoin de le remercier.
- Je lui donnerai la viande d’un gros poisson, dit le vieil homme. Ce n’est pas la première fois qu’il fait ça pour nous?
- Il me semble.
- Alors, je dois lui donner davantage que la viande d’un poisson. Il nous traite très bien.
- Il nous a fait porter deux bières.
- Je les préfère en boîte.
- Je sais. Mais elles sont en bouteille. De la Hatuey, et il faut que je lui ramène les bouteilles.
- C’est très gentil de ta part, dit le vieil homme. On mange?
- C’est que je t’ai proposé, lui dit gentiment le gamin. Mais je ne voulais pas ouvrir la barquette avant que tu sois prêt.
- Je le suis, dit le vieil homme. Il fallait juste que je me lave.
***
4. Le vieil homme rêvait des lions
Un lion à Prétoria. REUTERS/Enrique Marcarian
Hemingway en VO
“I will have everything in order,” the boy said. “You get your hands well old man.”
“I know how to care for them. In the night I spat something strange and felt something in my chest was broken.”
“Get that well too,” the boy said. “Lie down, old man, and I will bring you your clean shirt. And something to eat.”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Bérangère Viennot, traductrice pour Slate
«Je m’occupe de tout», dit le garçon. «Soignez vos mains, le vieux.»
«Je sais quoi y faire. Pendant la nuit j’ai craché un machin bizarre et j’ai senti quelque chose de cassé dans ma poitrine.»
«Ça aussi, soignez-le», dit le garçon. «Couchez-vous, le vieux, je vais vous donner votre chemise propre. Et quelque chose à manger.»
Hemingway en VO
“Bring any of the papers of the time that I was gone,” the old man said.
“You must get well fast for there is much that I can learn and you can teach me everything. How much did you suffer?”
“Plenty,” the old man said.
“I’ll bring the food and the papers,” the boy said. “Rest well, old man. I will bring stuff from the drugstore for your hands.”
“Don’t forget to tell Pedrico the head is his.”
“No. I will remember.”
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Bérangère Viennot, traductrice pour Slate
«Rapporte-moi n’importe lequel des journaux de quand j’étais parti», dit le vieil homme.
«Il faut guérir vite car je peux apprendre encore des tas de choses, et vous pouvez tout me montrer. Vous avez beaucoup souffert?»
«Énormément», répondit le vieil homme.
«Je reviens avec la nourriture et les journaux», dit le garçon. «Reposez-vous bien, le vieux. Je vais rapporter quelque chose du drugstore pour vos mains.»
«N’oublie pas de dire à Pedrico que la tête est pour lui.»
«Non. Je m’en souviendrai.»
Hemingway en VO
As the boy went out the door and down the worn coral rock road he was crying again.
That afternoon there was a party of tourists at the Terrace and looking down in the water among the empty beer cans and dead barracudas a woman saw a great long white spine with a huge tail at the end that lifted and swung with the tide while the east wind blew a heavy steady sea outside the entrance to the harbour.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Bérangère Viennot, traductrice pour Slate
Le garçon franchit la porte et emprunta la route en corail durci et usé en pleurant de nouveau.
Cette après-midi là, il y avait un groupe de touristes au Terrace. Alors qu’elle regardait dans l’eau, au milieu des canettes de bière vides et des barracudas crevés, une femme vit une grosse et longue arête dorsale blanche, terminée par une énorme queue, soulevée et balancée par la houle tandis que le vent de l’est agitait constamment la mer devant l’entrée du port.
Hemingway en VO
“What’s that?” she asked a waiter and pointed to the long backbone of the great fish that was now just garbage waiting to go out with the tide.
“Tiburon,” the waiter said. “Eshark.” He was meaning to explain what had happened.
“I didn’t know sharks had such handsome, beautifully formed tails.”
“I didn’t either,” her male companion said.
Up the road, in his shack, the old man was sleeping again. He was still sleeping on his face and the boy was sitting by him watching him. The old man was dreaming about the lions.
THE END.
La traduction telle que vous l'avez toujours lue, par Jean Dutourd
La traduction de Bérangère Viennot, traductrice pour Slate
«C’est quoi ça?», demanda-t-elle à un serveur en montrant du doigt la longue arête dorsale du grand poisson qui n’était plus à présent qu’un déchet attendant d’être évacué par la marée.
«Tiburon», répondit le serveur. «Erequin.» Il avait l’intention d’expliquer ce qui était arrivé.
«Je ne savais pas que les requins avaient des queues aussi belles, aussi joliment formées.»
«Moi non plus», dit l’homme qui l’accompagnait.
Au bout de la route, dans sa cabane, le vieux s’était rendormi. Il gisait de nouveau sur le ventre et le garçon, assis à côté de lui, le regardait dormir. Le vieil homme rêvait de lions.
FIN
Slate.fr
(*) Evidemment, si Gallimard, qui revendique les droits de ce texte, souhaite que nous les retirions, nous le ferions. Avec regret. Nous estimons que nous n’allons pas au delà d’une forme de travail journalistique et l’emprunt du roman d’Hemingway reste dans les clous du «fair use». Retourner à l'article
Mis à jour le 23/02/2012 à 16h08


















































“No. I will eat at home. Do you want me to make the fire?” “.No. I will make it later on. Or I may eat the rice cold”
Jean Dutour et Florence Nguyen traduisent: "Non. J'en ferai plus tard. Peut-être que je mangerai le riz froid."
En fait, la relation de cause - conséquence est: Je ferai le feu plus tard, sinon le riz risque d'être froid.
Francois Bon est déjà plus juste: "Non. Dans un moment. Ou je mangerai le riz froid."
Sa traduction cependant n'indique en rien que l'homme préfère faire le feu lui même.
Et il y en a d'autres...
J'aime beaucoup l'exercice proposé, il démontre toute la difficulté de traduire et surtout le fait que le traducteur est loin d'être neutre. Par exemple : "He urinated outside the shack" est traduit par : Dehors, il urina contre la cabane (JD) Il sortit de la cabane, urina (PS) Il pissa à l’arrière de la cabane (FB) Il urinait en dehors de la cabane (Google translate) Sait-on si le vieil homme est sorti ? Il pourrait très bien être au seuil de la cabane et uriner au dehors.
En tout cas c'est intéressant cette comparaison de traduction car elle démontre bien : - seule l'oeuvre originale (en anglais) est l'oeuvre originale (logique !) avec ses qualités et ses défauts - les traductions ne sont que des dérivés et chacune d'entre elles pourraient très bien co-exister sur le marché, libre au lecteur de choisir la traduction qu'il veut lire - La traduction de Jean Dutourd prend parfois quelques libertés, celle de François Bon exhibe une filiation avec celle de Dutourd.
That afternoon there was a party of tourists at the Terrace and looking down in the water among the empty beer cans and dead barracudas a woman saw a great long white spine with a huge tail at the end that lifted and swung with the tide while the east wind blew a heavy steady sea outside the entrance to the harbour."
Lorsque le garçon passa la porte et descendit par la route de corail usé, à nouveau, il pleura.
Cet après-midi là, se trouvait toute une bande de touristes au Terrace et, baissant la tête pour regarder dans l'eau parmi les cannettes de bière vides et les barracudas morts, une femme vit une grande arrête blanche munie d'une énorme queue, qui se soulevait et se balançait au gré de la marée, alors que le Levant poussait une mer lourde et calme au-delà de l'entrée du port.
C'est drôle, quand je lis un livre originellement en anglais, je me pose rarement la question de savoir si la traduction est correcte, s'il en existe d'autres... D'ailleurs, je crois bien qu'à l'exception de Tristan et Iseult, j'ai admis d'office que toutes les traductions dans mes mains étaient bonnes.
Bref, au vu de votre article, je pense que, sans aller jusqu'à dire qu'un traducteur est un auteur, la traduction-la bonne traduction! celle qui se veut belle, mais fidèle... - est un genre littéraire à part entière. De toute façon, comme aimait à le dire mon prof de latin: traduttore, traditore!
Soit il fera le feu plus tard, soit il mangera froid.
Contrairement à vous qui traduisez : il fera le feu plus tard sinon il mangera froid.
Je pense que se sont les traducteurs qui ont raison à cause du point. Pour moi, Jean Dutour et Florence Nguyen proposent la meilleur version car François Bon qui traduit par "dans un moment" raccourci quelque peu le sens en ne précisant pas que c'est le feu qu'il fera dans un moment (comme vous le soulignez d'ailleurs).
"D’habitude, quand il sentait cette brise de terre il se réveillait, s’habillait et partait réveiller le garçon. Mais cette nuit la brise de terre vint très tôt, il sut dans son rêve qu’il était trop tôt..." Sérieusement ?
Par contre, je ne trouve ni la traduction de Jean Dutourd lourde, ni celle de François Bon meilleure, au contraire. Le début du passage #3, en particulier, accuse plusieurs inexactitudes,bien mises en lumière par les 2 autres traductions.
En toute humilité, je n'ai pu m'empêcher de jouer à mon tour:
Lorsque l’enfant revint, le vieil homme s’était endormi sur sa chaise, et le soleil était couché. L’enfant ôta la vieille couverture militaire du lit, et l’étala sur le dos de la chaise en enveloppant les épaules du vieil homme ; d’étranges épaules, encore puissantes malgré leur grande vieillesse ; le cou aussi était encore plein de force, et semblait moins ridé quand le vieil homme dormait ainsi, le menton sur la poitrine. Sa chemise avait été rapiécée tant de fois qu’elle ressemblait à la voile : les pièces avaient plus ou moins pâli au soleil, ce qui leur donnait des nuances différentes. La tête du vieil homme, elle, accusait son grand âge, et ses yeux fermés lui donnaient l’air d’être sans vie. Le journal était posé sur ses genoux, retenu par le poids de son bras contre la brise du soir. Le vieux était pieds nus.
Il fut endormi dans un temps très short et il rêva de l'Afrique du temps qu’il était un gars et que les grandes salopes blondes et les pétasses blanches aussi, pâles comme des culs, qu’elles en heurtait les yeux et les hauts caps et aussi les grandes montagnes marronnasses. Il créchait le long de cette côte maintenant chaque nuit et dans ses rêves il entendait le moteur du surf et voyait des bateaux natifs galoper vers lui. Il sentait le goudron et l’étoupe du pont pendant qu’il roupillait et sentit l’odeur d’Afrique que la terre apportait au petit-déjeuner.
Version ampoulée.
Il tomba dans les bras de Morphée en aussi peu de temps qu’il faut pour le dire et entrevit les songes d’Afrique issus de sa jeunesse, et aussi de longs plages mordorées et des rivages immaculés, si éclatants qu’ils attentaient au regard et aussi de vertigineux promontoires et de grandes montagnes assombries. Et maintenant il revivait chaque nuit sur ce rivage, et dans ses rêves il percevait le tumulte des flots et distinguait les esquifs autochtones qui les franchissaient derechef. Il humait les fragrances de goudron et d’étoupe émanant du ponton et parfumant son sommeil, et encore les remugles africaines que la brise de terre diffusait dès le petit jour.
Version "Petit télégraphe".
Il plongea très vite et rêva d’Afrique – sa jeunesse - , longues plages dorées et sable blanc – même cauchemar de rétine -, hautes falaises et sombres pics. Chaque nuit idem – même plage et même ressac – et mêmes pirogues surfant sur les vagues. Odeur de goudron et d’étoupe, du pont à son sommeil, parfum d’Afrique que la terre apporte au matin.
L'article n'avait pas pour but d'apporter une réponse à ces questions et c'est bien compréhensible. C'est un débat vieux comme le monde et qui ne mène souvent à rien. Mais après avoir lu cet article, la question que j'ai vraiment envie de poser, c'est plutôt : « un auteur est-il un bon traducteur ? »
Le travail de traduction n'est pas un simple travail de transcription des mots d'une langue vers une autre, et c'est ça que François Bon semble oublier. Les passages de sa traduction retranscrits ici sont souvent certes plus proche de la syntaxe et du vocable employé par Hemingway, mais le résultat, loin d'être plus léger, est d'une inélégance et d'une lourdeur flagrante.
Je ne suis pas contre la critique. La traduction de Jean Dutourd peut être considérée comme « lourdingue » (point de vue que je ne partage pas ; elle reste pour moi la meilleure traduction, et de très loin, proposée sur cet article). Il n'est pas forcément nécessaire d'être capable de faire mieux pour avoir une opinion. En revanche, quand on prétend pouvoir faire mieux, la moindre des choses c'est de proposer quelque chose qui ne semble pas tout droit sorti d'un traducteur automatique.
La traduction est un métier à part entière et cet article prouve qu'il n'est pas à la portée du premier venu.
Ça ressemble à l'art du sculpteur qui s'attaque à la matière pour en extraire une forme. Il n'y a pas de raffinement ou de grâce à proprement parler, bien que certains passages fassent exceptions à mon avis.
L'art d'Hemingway frappe l'imagination du lecteur par sa netteté presque grossière, autant que par les suggestions d'un style succinct à l'extrême. C'est ce qui le rend très difficile à traduire, mais je crois que le français offre des ressources pour faire sentir quelque chose de l'original.
Coindreau s'en était ainsi plutôt bien sorti, mais il avait aussi malheureusement cédé à un souci d'élégance en modifiant le rythme des phrases à l'aide d'une ponctuation intempestive qu'il jugeait sans doute plus naturelle en français.