Monde

Le pape dans la ville trois fois sainte

Henri Tincq, mis à jour le 12.05.2009 à 15 h 47

Jérusalem est une ville sacrée pour le judaïsme, le christianisme et l'islam.

Le pape est arrivé lundi 11 mai à Jérusalem, la ville trois fois sainte, ville sacrée pour les juifs, pour les chrétiens, pour les musulmans. Chaque croyant peut y vivre sa religion, sans laisser l'autre contester ou partager des droits acquis, de longue date, par le sol et par le rite.

Lundi soir, la première étape du pape devait être pour Yad Vashem, le mémorial de l'holocauste qu'avait déjà visité Jean Paul II en mars 2000. Ce n'est pas un «lieu saint» proprement dit, mais le lieu de la mémoire juive meurtrie. Il rappelle l'horreur et les étapes de la shoah perpétrée au cœur de l'Europe pendant la seconde guerre mondiale, dans laquelle ont péri au moins six millions de juifs. Ce lieu fait mémoire de leurs tortures et de leur assassinat dans les camps de concentration et, a contrario, grâce à des plantations d'arbres, il loue les pays qui ont abrité les «Justes des nations», ceux qui, au péril de leur vie, ont abrité des juifs.

La visite du pape allemand à Yad Vashem était très attendue: Benoît XVI vient du pays qui a conçu et commis ce terrible génocide. En visite à Auschwith en mai 2006, il avait refusé de souscrire à la thèse de la culpabilité globale du peuple allemand, entre 1933 et 1945, et mis en cause «une bande de criminels nazis». Il est aussi celui qui, en janvier 2009, a levé l'excommunication de Mgr Richard Williamson, un évêque catholique intégriste négateur de la shoah, ce que le pape ignorait selon une lettre d'excuses qu'il a adressée à tous ses évêques. Benoît XVI, enfin, est un admirateur du pape Pie XII (1939-1958), qui passe pour être resté trop «silencieux» sur le génocide. Les portraits de ce pape à Yad Vashem sont accompagnés de légendes au ton négatif et nul ne savait, avant sa visite, comment Benoît XVI réagirait.

L'Esplanade des mosquées

Le pèlerinage du pape aux lieux saints proprement dits de Jérusalem commencera mardi matin 12 mai à l'Esplanade du Temple, encore appelée Esplanade des mosquées (ou haram es-sherif). Après sa récente visite du samedi 9 mai à la mosquée du roi Hussein à Amman en Jordanie, ce sera le deuxième rendez-vous de Benoît XVI avec l'islam. Près de la célèbre mosquée Al-Aqsa, il pénètrera dans le Dôme du Rocher, deuxième mosquée de la ville, troisième lieu saint de l'islam (après La Mecque et Medine en Arabie saoudite), dont la coupole dorée domine de sa hauteur toute la cité de Jérusalem.

Pour comprendre le noeud de passions que représente cette Esplanade, il faut se souvenir que s'élevait là, jusqu'à sa destruction par l'empeur Titus en 70 après J-C, le Temple de Jérusalem, lieu du sacrifice d'Isaac par son père Abraham devenu le coeur de la vie religieuse juive pendant un millénaire. Mais le haram es-sherif est désormais le joyau d'Al-Qods, la «sainte Jérusalem» que vénèrent tous les musulmans. Elle a gardé les dimensions - 500 mètres sur 300 - du Temple d'Hérode, mais aussi les souvenirs de Jésus conversant avec les docteurs de la Loi ou chassant les marchands accusés de souiller le Temple. Mais sur cette esplanade, il ne reste aujourd'hui aucun signe de vie juive ou chrétienne. Ouvrir une Bible y suscite même un rappel à l'ordre et le guide non musulman est sous surveillance.

Contre les extrémistes juifs qui veulent rebâtir le troisième Temple (après ceux de Salomon et d'Hérode), l'esplanade ne souffre dans l'esprit des musulmans aucune idée de récupération ou de partage. Et contre les chrétiens et leur dogme de la Trinité, des versets du Coran ornent encore le dôme du Rocher que Benoît XVI ne pourra éviter: «Vous, les gens du Livre, reconnaissez les limites de votre religion. Le Messie Jésus n'est qu'un envoyé de Dieu, un esprit né de lui. Croyez donc en Dieu et en ses envoyés, mais ne dites nullement trois. Cela serait mieux ainsi. Dieu est le seul Dieu. Loin de lui dans sa gloire d'avoir engendré un Fils.»

Dans le Dôme que visitera Benoît XVI, les musulmans vénèrent un banc de rocher qui, dans l'ordre de sainteté islamique, arrive juste après la pierre de la Kaaba à La Mecque. Selon les juifs, c'était l'emplacement de l'autel des sacrifices à l'entrée du Temple. Dans la tradition musulmane, ce rocher a valeur eschatologique et symbolise le jugement dernier. Il abrite l'empreinte supposée du pied du prophète Mahomet dont tout l'édifice célèbre l'ascension nocturne vers le paradis. L'art, enrichi par les occupations musulmanes (omeyyade, fatimide, mamelouk, ottomane), éclate dans la rigueur de cette mosquée octogonale attribuée au calife Omar, dans l'harmonie qui relie la coupole dorée et la mosaïque bleue des façades, dans la lumière tamisée par les trente-six vitraux qui remontent à Soliman le Magnifique.

Mur des lamentations

Le pape se recueillera ensuite, mardi 12 mai, au Mur des lamentations, que les habitants de Jérusalem et la communauté juive préfèrent appeler kotel ou Mur occidental. En mars 2000, la prière de Jean Paul II au Mur était restée le moment le plus émouvant de son voyage. Il avait glissé un petit rouleau de papier, conformément à la tradition du lieu, demandant pardon pour les fautes commises dans l'histoire chrétienne contre les juifs. Avant de rencontrer les deux grands rabbins (ashkénaze et séfarade) d'Israël, Benoît XVI devra trouver les mots justes et les gestes qui donneront sa touche personnelle à sa visite au kotel.

La longue histoire du peuple juif est gravée sur les quelques arpents de ce mur du Temple d'Hérode encore debout. Ce Mur est le coeur qui aspire et refoule encore aujourd'hui toute la ville juive. On y accède par des rues dallées, dont chaque fenêtre renvoie l'écho des leçons chantées dans les écoles voisines. Ces ruelles s'élargissent vers l'esplanade du Mur vénérée par tous les juifs de la terre: «C'est seulement au lieu choisi par votre Dieu pour y faire habiter Son Nom que vous viendrez», écrit le livre biblique du Deutéronome. Autrement dit, le Temple est le seul lieu saint du judaïsme, son sanctuaire unique. Il n'y en a pas d'autres, au risque, redouté entre tous, de l'idolâtrie.

Dans ce temple à ciel ouvert, la liturgie est permanente. «Shema Israël, écoute Israël...»: le juif pieux parle avec Dieu, récite, étudie les Ecritures. Le front collé aux pierres sacrées, il les embrasse, s'incline comme pour mieux scander les versets. Dans les orifices, il glisse des billets garnis d'actions de grâce et de prières. Autour des estrades, des hommes s'appellent et se regroupent par dix pour avoir le miniane, nombre minimum d'hommes (dix) pour que la prière juive soit valide. D'autres ajustent leur châle à franges, à bandeaux bleus et blancs et, sur leur poignet et leur front, réajustent les petites boîtes de cuir noir, appelées phylactères.

Jérusalem est le lieu de la résurrection d'une langue, d'une culture, d'un pays, d'une religion. Les musulmans ont Jérusalem, disent les juifs, mais aussi Medine et La Mecque. Les chrétiens ont Jérusalem, mais aussi Rome ou Genève. Nous, nous n'avons que Jérusalem. Et à ceux qui s'étonnent de l'intransigeance israélienne sur le statut de la ville — «capitale éternelle d'Israël», ils s'entendent répondre qu'un juif est capable de tout donner, mais pas sa Ville sainte.

Ensuite, viendront les lieux saints chrétiens qui accompagneront le pèlerinage de Benoît XVI dans la ville trois sois sainte, où il martèlera un discours de concorde et de dialogue pour isoler les intégrismes religieux. Le pape sera présent, mardi 12 mai en fin de matinée, au Cénacle de Jérusalem, le lieu présumé du dernier repas (la Cène) de Jésus avant son arrestation, des premières réunions d'apôtres, de la Pentecôte (descente du Saint-Esprit sur les apôtres) et de la Dormition (mort) de la Vierge.

Pourtant, aucun culte chrétien ne peut y être célébré. A quelques mètres en dessous, des juifs vénèrent le cénotaphe du roi David. Et la salle du Cénacle proprement dite, construite par les croisés, est devenue mosquée au XIVème siècle, après que les franciscains en furent chassés. Aujourd'hui encore, un superbe mihrab indique la direction de La Mecque et des calligraphies musulmanes décorent le chapiteau de piliers... gothiques. Y a-t-il meilleur site que le Cénacle, à Jérusalem, pour mesurer à Jérusalem l'enchevêtrement des religions, des héritages, des cultures et des passions ?

Après la dernière Cène, sortant de Jérusalem, les Evangiles racontent que les disciples de Jésus ont descendu le long de la vallée du Cédron en direction du mont des Oliviers et d'un site connu sous le nom de Gethsémani. C'est le lieu de la trahison de Judas, de l'arrestation de Jésus, du reniement de l'apôtre Pierre, du début de la Passion vénéré chaque année le vendredi-saint. Jésus est conduit devant le grand prêtre Caïphe, puis devant Pilate, le procurateur romain. C'est en ce lieu sacré que Benoît XVI ira aussi prier mardi soir.

De Bethléem à Nazareth

Mercredi 13 mai, il ira à Bethléem, ville palestinienne à une dizaine de kilomètres de Jérusalem, lieu de naissance supposé de Jésus-Christ. Le pape ira se recueillir dans la basilique de la Nativité, avant d'être reçu par Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne. Il visitera aussi un hôpital pour enfants et se rendra dans le camp de réfugiés palestiniens d'al-Aïda (4.500 réfugiés).

Le jeudi 14 mai, le pape se rendra à Nazareth en Galilée, au nord d'Israël, où le Christ passa son enfance, son adolescence et commença sa prédication. C'est là, dans un couvent franciscain, que Benoît XVI rencontrera Benyamin Netanyahou, nouveau chef du gouvernement israélien. Il priera à la grotte de l'Annonciation (l'Ange annonce à Marie qu'elle va être mère) et à la basilique du même nom.

Le Saint-Sépulcre

Enfin, vendredi 15 mai, avant de clore sa semaine de visite en Terre sainte, Benoît XVI se rendra au Saint-Sépulcre, lieu saint le plus vénéré par les chrétiens du monde entier et de toute confession, grotte supposée avoir recueilli le corps du Christ, crucifié au Golgotha, avant sa Résurrection - qui aurait eu lieu, selon la tradition chrétienne, trois jours plus tard, un jour de Pâque juive.

Le Sépulcre est à la fois un musée un peu anarchique, encombré de reliques, et un éclatant témoignage de foi qui remonte à l'empereur Constantin et sa mère Hélène et qui, depuis, a traversé tous les siècles. Un lieu de prières et de superstitions, un brassage de cultures et de traditions. Le lieu le plus symbolique est la pierre de l'onction, cette dalle où, selon la tradition, le corps de Jésus, après sa descente de croix, fut déposé, a subi la toilette funéraire, avant d'être recouvert d'un linceul et porté au tombeau.

Le premier geste des pèlerins qui, par grappes entières, pénètrent dans le Saint-Sépulcre, consiste à s'agenouiller devant cette pierre et à l'embrasser longuement, puis à la caresser d'un mouchoir humecté, y déposer médailles, reliques, chapelets et tous objets de piété.

Dans un déambulatoire, une cloche annonce la procession des religieux franciscains, gardiens traditionnels des lieux saints chrétiens. Corde blanche à trois noeuds autour de la taille et de la bure marron — pour rappeler les troix voeux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, ils fendent les rangs des touristes et des pèlerins. Ils chantent les psaumes, se prosternent devant l'autel du Golgotha, puis devant la pierre de l'onction et la rotonde de l'Anastasis (le Tombeau).

Suit la procession des arméniens, jeunes diacres portant la barbe, stricts dans leur soutane noire, l'étole croisée à l'orientale sur la poitrine. Leur arrivée est annoncée par le grelot qui pend à leurs encensoirs et qui rythme leur pas et leur chant. Au premier rang, un prêtre porte un évangéliaire protégé par un linge blanc.

Les pèlerins suivent ce manège sans comprendre. Les accords dits «de statu quo» garantissent en effet depuis le XIXe siècle les droits historiques des treize différents rites chrétiens qui se disputent ce haut lieu du christianisme. Leurs processions dans le Sépulcre sont donc inspirées moins par la dévotion que par l'ardente obligation, pour chaque rite, de marquer son territoire.

Et si un jour, les latins, les grecs et les arméniens — qui disposent déjà de larges périmètres réservés dans l'édifice — cessaient leur quadrillage des parties communes, ils y perdraient leurs droits de prier. Ils en viennent parfois aux mains... Le discours convenu de Benoît XVI sur les vertus de l'œcuménisme aura bien du mal à convaincre dans un tel lieu.

Henri Tincq

Photo: Le mur des lamentations à Jérusalem. Reuters

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