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Anthrax: fausses attaques, vrai problème

Slate.com, mis à jour le 02.03.2012 à 14 h 42

Comment les attaques par l'envoi d'une poudre blanche inoffensive se sont multipliées jusqu'à devenir un moyen d'expression politique.

Militaires américains se préparant à entrer dans le bureau d'un sénateur lors d'une attaque à l'anthrax, février 2004. REUTERS/Stringer

Militaires américains se préparant à entrer dans le bureau d'un sénateur lors d'une attaque à l'anthrax, février 2004. REUTERS/Stringer

A première vue, les 53 lettres envoyées en octobre 2008 de la ville d’Amarillo, au Texas, à des agences de la banque américaine Chase ressemblaient à la multitude de lettres que les entreprises et les agences gouvernementales reçoivent quotidiennement. Elles étaient adressées à l'institution, et non à une personne en particulier, signe implicite de la différence de pouvoir entre le misérable expéditeur et le destinataire indifférent.

Le contenu des lettres en provenance d'Amarillo avait néanmoins pour objectif d’inverser les rôles, du moins temporairement. La première d'entre elles a été ouverte par un employé de l’agence Chase de la ville de Norman, dans l’Oklahoma, lundi 20 octobre. Une poudre blanche semblable à du talc s'est déversée de l'enveloppe, atterrissant sur le bureau de l'employé, avec le message dactylographié suivant:

«L'heure de la revanche a sonné. La poudre que vous avez respirée vous tuera dans un délai de 10 jours.»

L'employé a reculé, saisi d'effroi. Depuis que des lettres contenant des spores d'anthrax ont fait cinq victimes aux États-Unis et rendu malades 17 personnes à l'automne 2001, la découverte de poudre blanche dans les colis et courriers fait immédiatement craindre une attaque biologique. La banque a appelé les urgences. Des policiers et des pompiers se sont précipités dans le bâtiment. Une équipe d'intervention contre les substances dangereuses, portant des masques à gaz, est rapidement arrivée sur place.

64 lettres piégées envoyées simultanément

Quasi simultanément, un drame semblable se jouait dans une agence Chase située à l'intérieur d'un supermarché dans la banlieue de Denver, où un autre employé ouvrait la même lettre. Quand les services d'urgence ont donné l’ordre d'évacuer, les clients affolés ont abandonné leurs chariots dans les allées et les couloirs de passage en caisse pour se précipiter hors du supermarché.

A l'intérieur, des experts en substances dangereuses ont recueilli un échantillon de la poudre et lancé une série de tests pour vérifier s'il s'agissait d'anthrax, d’un autre agent biologique, ou d'une menace nucléaire, explosive ou chimique.

En milieu d'après-midi, la direction des Armes de destruction massive du FBI, à Washington D.C., apprenait que des scènes semblables avaient eu lieu dans plus d'une dizaine d'endroits dans le Colorado et l'Oklahoma.

L'inquiétude suscitée par ces lettres a pris fin dans les heures qui ont suivi, des tests sur le terrain révélant que la poudre était inoffensive, bien qu'il ait fallu encore 2 ou 3 jours de tests dans des laboratoires régionaux pour le confirmer.

De nouvelles lettres en provenance d’Amarillo sont arrivées dans les jours qui ont suivi: l'une d'entre elles a été ouverte par la machine d’un centre de paiement par carte de crédit Chase situé à Elgin, dans l’Illinois, envoyant la poudre blanche valser à travers la pièce.

En tout, 64 adresses ont été la cible de ces attaques aux États-Unis (notamment l'Office of Thrift Supervision, principal régulateur fédéral des caisses d'épargne américaines, et la Federal Deposit Insurance Corporation, un organisme fédéral d'assurance de dépôts bancaires), coûtant aux organismes locaux, publics et fédéraux des dizaines de milliers de dollars en ressources et en main d’œuvre déployées pour y répondre.

Le faux terrorisme, un outil de guerre psychologique

La motivation précise de l’expéditeur de ces lettres n’a été établie clairement que des mois plus tard, mais le lien avec la crise financière était évident. Ces attaques étaient en fait un acte de faux terrorisme, une forme vengeresse de protestation, entre un appel téléphonique menaçant et un véritable crime. Il s'agissait également d'une infraction pénale contre laquelle les agents fédéraux de la force publique se sont battus sans relâche ces dernières années.

En dépit de son caractère inoffensif, la poudre blanche insérée dans une lettre ou un colis est devenue, dans le monde de l'après 11-Septembre, ce qu'on pourrait appeler une arme interactive. Cette substance anodine est devenue, à cause de la peur, un agent de guerre psychologique.

Au cours de la décennie qui a suivi les attaques à l'anthrax de 2001, les fausses attaques à la poudre blanche sont devenues une épidémie aux États-Unis, perpétuées dans la plupart des cas pour faire une déclaration politique ou pour régler ses comptes.

Plus de 800 incidents sont signalés chaque année dans le pays, avec du bicarbonate de soude, du sucre, des antiacides, de la fécule de maïs, du talc, du dentifrice sec ou tout autre type de poudre blanche possible. Bien que seul un faible pourcentage d'entre eux donne lieu à une enquête fédérale, ils sont suffisamment nombreux pour que la direction des Armes de destruction massive (créée pour enquêter sur les crimes impliquant des armes de destruction massive) y consacre près de 60% de son temps.

La peur des attaques à l'anthrax

Le phénomène est apparu à la suite des courriers à l'anthrax de 2001, qui ont terrorisé un pays déjà traumatisé par les attentats du 11-Septembre. Les fausses attaques existaient bien sûr depuis longtemps (les services d'urgence ont dû à plusieurs reprises, dans les années 1990, évacuer des tribunaux à la suite d'une menace verbale ou écrite selon laquelle un agent biologique avait été lâché dans le bâtiment).

La poudre blanche a rendu ces fausses attaques plus crédibles par son caractère concret. «Cette fois-ci, vous avez une substance qui doit faire l'objet de tests», indique Donald Alway, agent du FBI travaillant à la direction des Armes de destruction massive. «Ces attaques sont rapidement devenues célèbres à cause du facteur de reproduction». Un an après les courriers originaux à l'anthrax, on comptait 50.000 incidents. «Nous avons dû spécialement créer des cabines téléphoniques pour gérer le volume», ajoute Alway.

La vague de fausses attaques a fini par cesser, mais l'idée de se servir de la poudre blanche comme d'une arme est restée et est devenue une nouvelle expression dans le dictionnaire des insatisfaits, des mécontents, des révoltés et des anarchistes.

Aujourd'hui, il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu'une attaque à la poudre blanche n'ait lieu dans un bureau gouvernemental, une entreprise, une résidence individuelle ou un lieu public.

Les agents des bureaux sur le terrain du FBI et la direction des Armes de destruction massive gèrent ces incidents avec lassitude, mais restent en état d’alerte. «A chaque fois qu'on reçoit un appel, on se dit "ça y est, ça recommence"», déclare Vahid Majidi, chimiste à la tête de la direction des Armes de destruction massive. En même temps, ajoute-t-il, chaque attaque à la poudre blanche doit être traitée comme une menace terroriste potentielle.

De la vengeance à l'expression politique

La plupart des fausses attaques à la poudre blanche sont des réaction à des situations qui vont d'un simple agacement (comme recevoir des spams d'une entreprise) à un trouble profond. Des épouses bafouées ont envoyé des lettres à la poudre blanche pour se venger, certains individus pour régler leurs comptes avec un employeur ou un patron abusif. Dans de nombreux cas, elles sont utilisées pour faire une déclaration politique.

«Chaque année, au moment des déclarations d'impôts, les gens mécontents du système fiscal renvoient leur déclaration avec de la poudre blanche et des messages de haine adressés à l'IRS (1, raconte Michael Varacelli, agent spécial du FBI. Quand le plan de relance a été adopté par le Congrès américain en 2009, les lettres à la poudre blanche à destination des législateurs et des représentants du gouvernement ont connu une forte hausse. Le débat sur le système de santé de 2010 a donné lieu à une nouvelle vague importante de courriers.

Des détenus de prisons d'Etat ont envoyé des lettres à la poudre blanche pour être accusés de crime fédéral et être ainsi transférés dans une prison fédérale, où les conditions de détention sont meilleures.

«Gagner en crédibilité en tant que rappeur»

Parfois, la personne à l'origine de l'attaque cherche simplement à se faire connaître, comme ce jeune rappeur qui a placé des enveloppes pleines de poudre blanche sur le pare-brise de 30 véhicules dans un parking d'hôpital à Miami, en avril 2009.Ces enveloppes, marquées d’un smiley au dos de chacune d’entre elles, contenaient toutes le message suivant: «trouvez si c’est de l’anthrax».

L'hôpital a été fermé pendant 12 heures après qu'une personne a découvert l'enveloppe et l'a amenée à l'intérieur du bâtiment. Le FBI a recherché l'auteur, Jerron Moffitt, âgé de 19 ans, et son complice pendant des jours. «Au final, il s'est avéré que cet individu cherchait à aller en prison pour gagner en crédibilité en tant que rappeur », raconte Greg Tarbert, agent du FBI qui a travaillé sur l'affaire. Son plan a fini par marcher: en juillet 2009, Moffitt a écopé d'une peine de trois ans de prison.

Fausses attaques, vraies victimes

Pour les victimes de fausses attaques à la poudre blanche, le prix à payer est au minimum de quelques heures d'inquiétude, tant que les tests sur le terrain n'ont pas donné leurs résultats. Durant cette période, il n'est pas rare qu'elles soient prises de symptômes psychosomatiques (l'inverse d'un effet placebo), tels que des démangeaisons, des brûlures et des difficultés à respirer.

Certaines sont même mises sous antibiotiques par précaution avant d'obtenir les résultats des tests de laboratoire, au minimum deux jours plus tard. «Même si les tests sur le terrain indiquent qu'il s'agit de bicarbonate de soude, avec un taux de certitude de 98 pourcent, pour la victime, ça ne veut quasiment rien dire», souligne Alway.

Trois jours après les premiers courriers en provenance d'Amarillo, le service d'inspection postal des Etats-Unis a annoncé une récompense de 100.000 dollars (environ 76.000 euros) pour toute information pouvant contribuer à identifier leur expéditeur. Le FBI a attribué le dossier à un agent spécial au Texas, John Whitworth, qui avait enquêté, au cours des mois précédents sur un véritable cas d'armes de destruction massive, beaucoup plus rare, lié à la vente avortée d'une importante quantité de blocs de cyanure.

«Frapper un grand coup» pour manifester son mécontement

Whitworth a rapidement trouvé le point commun entre les différentes entités visées par les attaques (JPMorgan Chase,  l'Office of Thrift Supervision et la FDIC). Le lien était Washington Mutual ou WaMu, une banque devenue la plus importante caisse d'épargne des États-Unis au cours de la dernière décennie et qui avait faillite quelques semaines avant l'envoi des lettres. Le 25 septembre 2008, l'OTS a annoncé qu'il saisissait WaMu et la plaçait aux mains de la FDIC, qui l'a ensuite vendue à un prix tellement bas à la banque Chase que les actifs de WaMu ne valaient presque plus rien. 

Whitworth a fini par remonter jusqu'à un homme de 48 ans, Richard Goyette, qui travaillait dans une centrale nucléaire d'Albuquerque et vivait dans une caravane. Actionnaire de Washington Mutual, Goyette avait perdu 65.000 dollars (49.000 euros) lors de la vente de WaMu. Les agents du FBI ont arrêté Goyette le 1er février 2009, alors qu'il s'apprêtait à embarquer pour un vol à destination de Chicago, pour un entretien d'embauche:

«Il nous a raconté qu'au départ, il avait voulu manifester son mécontentement en envoyant des lettres à son représentant au Congrès et à la FDIC, mais il a été tellement déçu et frustré par leurs réponses qu'il a décidé de frapper un grand coup».

Goyette économisait de manière compulsive, vivant comme un étudiant sans le sou, alors qu’il était à la tête d'actions valant des dizaines de milliers de dollars. Il ne s'offrait même pas de petits plaisirs, mangeant des spaghettis le week-end et des restes durant la semaine.

Même dans l'exécution de son plan, Goyette a fait preuve d'un remarquable sens de l'économie. Après avoir saisi les messages de menace et les adresses sur un ordinateur de l'université du Nouveau-Mexique, il a sauvegardé les fichiers sur un disque dur externe et s'est rendu au Central New Mexico Community College pour les imprimer. Les impressions, qui lui auraient coûté quelques centimes la page à l'université du Nouveau-Mexique, étaient gratuites sur l'autre campus. De retour dans sa caravane, il a mis des gants et saupoudré les lettres de poudre anti-fourmis qu'il avait dans un vieux container.

Condamner les auteurs: un effet dissuasif?

J'ai demandé aux agents du FBI si trouver et condamner des gens comme Goyette contribuait à ralentir la fréquence de ces incidents, ou si cela faisait des fausses attaques à la poudre blanche une source de dépenses des ressources gouvernementales plus grande qu’en temps normal? Le temps passé par les forces de police à traquer les auteurs de fausses attaques à la poudre blanche pouvait-il inciter davantage ces derniers à passer à l'acte?

Personne n'a pu me donner de réponse claire, mais les agents m'ont expliqué que le gouvernement ne pouvait en aucun cas ignorer ces fausses attaques. «Nous devons traiter toute lettre à la poudre blanche comme s'il s'agissait de la prochaine grosse attaque Amerithrax», souligne l'agent du FBI Mike Varacelli. «Il est impossible de classer l'affaire sans suite avant d'avoir passé les premières 72 heures à faire les vérifications nécessaires». Il est également convaincu qu'il faut punir les auteurs de ces attaques. «Cela a un important effet dissuasif», estime-t-il.

De plus, selon l'agent du FBI Don Alway, traquer les auteurs est quelque chose d'important pour ceux qui ont ouvert les lettres. «Si les victimes ont le sentiment d'avoir été attaquées, elles veulent souvent, en tant que victimes, que justice soit faite», explique-t-il:

«Elles ne veulent pas voir ces gens blanchis. Elles ont passé des jours ou des semaines sans savoir si elles avaient été exposées à une substance dangereuse, à prendre des antibiotiques inutilement. Ce n'était peut-être pas une substance dangereuse, mais cela n'en reste pas moins un crime.»

En effet. Le 4 juin 2009, Goyette a été condamné à 46 mois de prison après avoir plaidé coupable des deux chefs d'accusation de menace et de fausse attaque. Il a également été condamné à payer 88.000 dollars (67.000 euros) de frais de réparation aux services d'incendie, aux équipes d'intervention contre les substances dangereuses et à d'autres intervenants.

Coïncidence, la juge saisie de l'affaire avait elle-même été la cible d'une lettre à la poudre blanche en 2002. L’auteur était un détenu qu'elle avait envoyé en prison. Résultat des courses, ce dernier avait écopé de quelques années de prison supplémentaires.

Yudhijit Bhattacharjee

Traduit par Charlotte Laigle

(1) NdT : L'IRS, ou Internal Revenue Service, est l'agence du gouvernement américain qui collecte l'impôt sur le revenu et les taxes diverses. Retourner à l'article

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