Monde

Les «super nightclubs» libanais: entre bordels et bars à strip-tease

Foreign Policy et Sulome Anderson, mis à jour le 21.10.2015 à 10 h 29

Plongée dans les coulisses de la vie nocturne beyrouthine

Soirée dans un hôtel de Beyrouth. Jamal Saidi / REUTERS

Soirée dans un hôtel de Beyrouth. Jamal Saidi / REUTERS

Beyrouth, Liban. Jad est assis sur un canapé dans le hall d’un hôtel de Maameltein. L’air est saturé d’une vieille odeur de tabac froid, et les murs tachés et craquelés sont recouverts de miroirs. Un crucifix en or brille sur sa poitrine. Un grand cahier est posé sur la chaise devant lui. De temps à autre, une séduisante jeune femme à l’air slave s’approche, et il ouvre son cahier afin qu’elle puisse inscrire son nom. «Je dois m’assurer qu’elles signent le registre avant de quitter l’hôtel, explique Jad (le nom a été changé). Sinon, les services de l’Immigration me feront payer une amende.»

Jad tient l’un des 130 «super nightclubs» que compte environ le Liban, la plupart étant situés dans la ville de Maameltein, à seulement 20 minutes des clubs fastueux et des boutiques de luxe de Beyrouth. Ni tout à fait bars à strip-tease ni tout à fait bordels, les «super nightclubs» représentent l’envers mal-fâmé de la fameuse vie nocturne libanaise. Les propriétaires importent des femmes, la plupart du temps de l’Europe de l’Est ou du Maroc, pour travailler dans leurs établissements avec un visa d’«artiste». De toute façon, chacun sait que le terme «artiste» n’est qu’un euphémisme pour «prostituée».

La loi libanaise stipule que ces femmes ne peuvent émigrer qu’après avoir signé un contrat de travail, lequel doit être visé par la Direction de la Sûreté Générale. Bien que ces femmes viennent de leur plein gré, il est difficile de savoir combien d’entre elles comprennent quelle sera la nature exacte de leur travail. Selon Jad, la plupart savent dans quoi elles mettent les pieds. Une fois au Liban, toutefois, leurs passeports leur sont généralement confisqués jusqu’à la fin de leur contrat.

Des nightclubs théoriquement illégaux

Il n’y a pas de données précises sur les revenus générés par les «super nightclubs», mais Jad estime son bénéfice mensuel à 30.000 dollars au maximum. En 2009, le magazine Executive rapportait que les «super nightclubs» drainaient officiellement au moins 23 millions de dollars de revenus annuels. Cependant, cela pourrait bien n’être que la partie émergée de l’iceberg, puisque cette industrie génère aussi des revenus illégaux du fait de la prostitution. Même si la prostitution est techniquement légale au

Liban sous un régime fixé par une loi de 1931, elle est permise uniquement dans le cadre de maisons closes enregistrées... Pour lesquelles le gouvernement a cessé de délivrer des licences en 1975. Donc, théoriquement, la prostitution dans les «super nightclubs» est illégale.

Par conséquent, ces établissements sont le théâtre d’un manège compliqué pour ne pas enfreindre la loi. Les clients dépensent environ 80 dollars pour une bouteille de champagne (sur lesquels le gouvernement prélève 10% de taxes) et une heure sur place le soir-même avec l’une des hôtesses. Les femmes restent toujours habillées, et s’il est permis d’embrasser, tout contact plus poussé est strictement interdit. Toutefois, l’achat d’une bouteille vous donne aussi droit à un «rendez-vous» au cours de la semaine suivante. Même s’il existe des établissements qui autorisent les clients à prendre une femme pour le soir-même moyennant un supplément, Jad assure que c’est très rare car les amendes pour de telles infractions sont lourdes. «Un faux pas, et les services d’immigration peuvent couler votre affaire»,  dit-il. «Ca ne vaut pas le coup d’enfreindre les règles, même si ça rapporte beaucoup, car si vous vous faites prendre, ça peut vous coûter beaucoup plus».

Au début, Jad reste évasif lorsqu’on lui demande si les «rendez-vous» incluent des prestations sexuelles. «Nous ne vendons pas de filles», soutient-il. «Nous ne tenons pas des bordels. Nous vendons du temps avec les filles. Je ne gagne de l’argent que sur les transactions dans la boîte. Mais je n’ai pas mis un GPS sur chaque fille. Si elles veulent le faire, c’est leur affaire. Personne ne les y oblige».

Au fil de la conversation, pourtant, Jad concède que la plupart du temps, le «rendez-vous» est censé se terminer dans la chambre d’un des hôtel miteux de Maameltein. Il insiste cependant sur le fait que les filles sont libres de dire non, et il maintient que le secteur souffre d’une mauvaise réputation. «Tout le monde pense que les gens qui travaillent dans les boîtes sont les rebuts de Maalmentein», regrette-t-il. «Mais en réalité c’est nous les plus clean… Je ne suis pas en train de dire que nous sommes des saints, mais nous avons des règles».

«La pire erreur de ma vie»

Bien que le Liban soit généralement considéré comme l’Etat le plus permissif du Moyen-Orient, de larges pans du pays demeurent culturellement conservateurs. D’après Jad, la plupart de ses clients sont des hommes d’âge moyen, en bonne santé, musulmans, cherchant à contourner les restrictions de la société libanaise. «Les Libanaises n’aiment pas sortir et s’amuser parce qu’elles ont peur d’être prises pour des putes, dit-il. Les Libanais aiment les Russes parce qu’elles aiment s’amuser. Si un homme veut embrasser une Libanaise, elle va sans doute se mettre à parler mariage et après il aura affaire à sa famille».

Lorsque je lui demande s’il serait possible de m’entretenir avec l’une des filles, Jad se montre d’abord réticent, mais il semble se détendre à mesure que l’entretien avance. A un moment, il est interrompu par son téléphone et, après une brève conversation en russe, il m’annonce qu’une des employées va descendre pour répondre à quelques questions, mais qu’il veut être présent. Peu après, une grande blonde platine entre dans le hall vêtue d’un pyjama. Elle frotte ses yeux encore pleins de sommeil et s’assoit à côté de lui.  Elle s’appelle Lina et elle vient d’Ukraine. Même si elle se montre méfiante au départ, il apparaît bien vite qu’elle a un tout autre point de vue sur cette industrie. Etonnamment, Jad la laisse parler.

«Venir ici a été la pire erreur de ma vie, confie-t-elle immédiatement. Dans mon pays, j’ai ma maison, ma famille. Mais c’est dur de se faire de l’argent. J’ai travaillé avec mon frère dans son entreprise, mais à cause de la crise économique, il a fait faillite». Lina allume une cigarette et soupire.

«J’ai fait pas mal de métiers dans ma vie, mais je déteste le système libanais». Elle poursuit: «Je croyais que je venais ici pour travailler dans une boîte de nuit, mais à mon arrivée, quand j’ai découvert la réalité, j’ai été choquée. Les filles m’ont prévenue de ce que ce serait, mais elles ne m’avaient dit la vérité qu’à moitié. J’ai pensé que je serais libre d’aller seulement avec ceux qui me plaisaient… J’attends la fin de mon contrat pour pouvoir rentrer chez moi».

Ses yeux se remplissent de larmes et elle regarde au loin. «Je déteste quand quelqu’un me choisit, dit-elle doucement. J'ai l'impression d'être une marchandise sur un étal, que n’importe qui peut montrer du doigt en disant : "je veux ça"». Jad l’interrompt. «Tu n’es pas contente d’être venue au Liban?»

Elle plonge son regard dans le sien et sourit tristement. «Je suis heureuse pour une seule raison. Tu sais laquelle». Après son départ, Jad se renverse dans son fauteuil et reste un moment silencieux. «Je suis amoureux d’elle, dit-il peu après. Mais je ne peux pas l’épouser, parce que si je le fais, je devrais abandonner ce business, et je ne peux pas pour l’instant. Ce business n’est pas fait pour elle et je la respecte pour ça

Un système qui profite à toute la société

Tous les acteurs de ce secteur ne sont pas aussi accueillants que Jad. Toros Siranossian, représentant des «super nightclubs» au sein du Syndicat de la restauration, des cafetiers, des boîtes de nuit et des pâtissiers du Liban, qui sert d’intermédiaire entre les investisseurs, les propriétaires et le gouvernement, met un certain temps à admettre qu’il est impliqué d’une quelconque façon dans ce secteur.

Siranossian, un grand-père au regard noir et vif, semble approcher des 70 ans. A chaque question directe, son anglais parfait lui fait soudain défaut. Quand finalement, malgré sa réticence, il accepte de parler de l’industrie des «super nightclubs», il souligne que c’est un système qui profite à toute la société libanaise.

«Le Liban est un pays touristique, et pour cette raison, on ne peut pas inviter les gens à venir seulement voir les églises et les mosquées, dit-il. On doit tout avoir. Il vaut mieux avoir des «super nightclubs» pour que les gens puissent sortir avec des étrangères plutôt que des Libanaises. Ca leur coûterait une fortune de sortir avec des Libanaises, et beaucoup de Libanaises deviendraient des prostituées.»

Selon Siranossian, le secteur a connu des temps difficiles ces dernières années. «Se procurer des filles coûte de plus en plus cher, explique-t-il. Après avoir payé le ministère du Tourisme et la police, il reste beaucoup de dépenses… Maintenant, à moins que les «super nightclubs» ne se lancent dans des affaires louches, comme obliger les filles à coucher avec les clients, ils ne ramasseront pas assez d’argent».

Ces récentes difficultés mises à part, les «super nightclubs» ont toujours leur fidèle clientèle parmi les Libanais. Tony, la petite quarantaine, musclé et sûr de lui, jean et pull ras-du-cou, est un habitué. Bien que chrétien, Tony – le prénom a été changé – ne se considère pas comme religieux.  Il explique que cette industrie est une spécificité libanaise.

«Ces clubs ne resteraient pas ouverts un seul jour dans un autre pays, assure-t-il. Ils constituent une catégorie en soi. C’est vrai, tout cela est tellement formel – on ne peut même pas prendre une fille pour le soir-même. Mais ça marche ici, peut-être à cause de la culture, qui est ouverte de bien des façons mais toujours très conservatrice dans d’autres».

Pour Tony, le secteur des «super nightclubs» porte en lui-même sa rédemption. «Le système a des avantages, dit-il. Les filles doivent être testées, et elles sont généralement bien protégées. Mais il y a aussi des inconvénients. En gros, elles vivent dans une prison. Enfermées dans leur hôtel la plupart du temps, elles ne sortent pas, sauf si elles ont un client. Toutes les filles que j’ai rencontrées dans ces clubs sont totalement déprimées. Ce n’est pas vraiment excitant».

Tony assure que le gouvernement tolère cette industrie parce qu’il peut la taxer et parce que les pouvoirs publics préfèrent contenir et réguler la prostitution plutôt que de la voir s’étendre dans tout le pays. «Maameltein est devenu le quartier chaud du Liban».

La nature complexe de l’industrie des «super nightclubs» est typique du Liban, un pays qui possède plus que son lot de contradictions. Au volant, alors que défilent les néons des hôtels borgnes et des clubs miteux de Maameltein, il est presque impossible de ne pas faire de comparaison avec l’éclat et le glamour de la nuit beyrouthine. Chaque samedi soir, tandis que des élégantes toutes de Dior vêtues sirotent des cocktails aux terrasses luxueuses des boîtes de nuit, à vingt minutes de là, les femmes des «super nightclubs» enfilent leurs dos-nus et leurs mini-mini-jupes et se préparent à aller travailler.

«C’est comme Jésus et Judas, résume Jad en touchant son crucifix. Dieu a envoyé Judas sur la terre pour tuer Jésus. Les «super nightclubs» remplissent leur office. Le Liban a besoin de nous, mais il nous juge quand même.»

Sulome Anderson

Sulome Anderson a été récemment diplômée de l'Ecole de Journalisme de l'Université de Columbia, et collabore au Daily Star, journal anglophone de Beyrouth.

Traduit par Florence Boulin

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