Culture

La Chine fait les yeux doux au reste du monde

Sébastien Le Belzic, mis à jour le 16.03.2012 à 12 h 46

[LE SOFT POWER ASIATIQUE 3/3] Quand la télévision publique chinoise CCTV ouvre des bureaux à Washington et à Nairobi, ce n’est pas pour mieux informer mais pour mieux vendre son image au reste de la planète. Une opération séduction qui a ses limites. Les explications du sinologue français et spécialiste des médias Renaud de Spens.

Le siège de la chaîne China Central Television (CCTV) à Pékin. REUTERS/Jason Lee.

Le siège de la chaîne China Central Television (CCTV) à Pékin. REUTERS/Jason Lee.

 Souvenez-vous, c’était en mars 2008. Quelques semaines avant les Jeux olympiques de Pékin, la Chine voyait son rêve de grandeur se transformer en cauchemar. A travers le monde, le parcours de la flamme olympique ressemblait alors à un chemin de croix: attaqués et conspués, de Paris à Londres en passant par San Francisco, les porteurs chinois devaient voyager sous forte escorte et les images de cette flamme olympique sous haute protection faisaient le tour du monde.  

«C’est le naufrage de l’idée chinoise de soft power, explique Renaud de Spens, ancien diplomate en poste en Chine, sinologue et rédacteur en chef du site internet Sinomedia. Beaucoup d’intellectuels chinois et d’hommes politiques ont alors pris conscience que la Chine faisait peur et qu’elle avait un déficit d’image important. L’opinion publique a découvert que son pays était détesté du monde entier, mais elle ne comprenait pas pourquoi. Pour le régime, c’est une véritable crise de communication.» 

C’est à cette époque qu’est né le soft power chinois, qui se traduit par ruan shili, pouvoir culturel. L’objectif n’était pas, comme aux Etats-Unis, de servir les intérêts du pays à l’étranger, mais davantage de rayonner culturellement:  

«L’enjeu pour le gouvernement était d’abord de parvenir à la stabilité en Chine. Mais aussi, et réellement, de mieux communiquer.»

Et comme la Chine a les poches bien profondes, près de 5 milliards d’euros sont mis sur la table avec des investissements tous azimuts dans le cinéma, la télévision, les instituts Confucius pour l’enseignement du mandarin et la création d’un quotidien en langue anglaise, le Global Times.

Et puis, récemment encore, la chaîne nationale CCTV inaugurait deux bureaux à Nairobi et Washington avec pour seul objectif d’améliorer l’image du pays. «Beaucoup se posent encore des questions sur l’identité chinoise», note Renaud de Spens. «Des questions qui peuvent paraître dérisoires mais, par exemple, certains voudraient abandonner le dragon comme symbole de la Chine pour lui préférer le panda, beaucoup plus doux et pacifique.»

«Tout cela reste de la propagande»

Quatre ans après le lancement de cette opération séduction, le bilan reste mitigé:  

«Bien sûr, cette machine médiatique chinoise se heurte à la censure. La culture bureaucratique chinoise est toujours extrêmement présente et on voit que le bureau politique du Parti communiste n’a jamais vraiment complètement lâché la bride aux médias. Personne en Occident ne peut prendre au sérieux les informations diffusées par CCTV ou publiées dans le China Daily ou le Global Times. Surtout que les Chinois ont toujours eu beaucoup de difficultés à écrire pour les étrangers. Tout cela reste donc uniquement de la propagande.»

Le soft power chinois est-il donc aussi faible que nous l’expliquait récemment le New York Times? Cette opération séduction est en fait loin d’être un échec, par exemple en ce qui concerne les instituts Confucius, centres culturels qui enseignent le mandarin dans le monde entier:

«Tout le monde est intéressé par la culture chinoise et valoriser cette richesse historique de la Chine est extrêmement intelligent. En revanche, il faut bien noter que ce ne sont pas des valeurs communistes qui sont mises en avant dans ce soft power, mais des images de la Chine impériale. Il y a donc un risque de retour de bâton.»

Utilisation énorme des réseaux sociaux

Entre péril jaune et fascination pour l’Orient, on retrouve donc aujourd’hui dans cette puissance douce chinoise tous les éléments d’un mélodrame qui se joue depuis des siècles. Un seul élément pourrait faire pencher la balance: Internet. «La Chine compte aujourd’hui plus d’un demi-milliard d’internautes et ils utilisent énormément les réseaux sociaux comme Weibo. C’est bien plus riche et développé que Twitter [qui est de toute façon bloqué en Chine, tout comme Facebook, NDLR]. Je pense que ces réseaux sociaux chinois peuvent s’étendre en dehors de la Chine et servir de soft power au pays. En plus, ils donnent une image positive du pays, complètement à rebours de la propagande chinoise et de l’image véhiculée par les médias étrangers.»

Prenez ces petites vidéos rafraichissantes qui circulent sur Weibo, où l’on voit de jeunes Chinoises un peu ploucs faire du karaoké: vidéos les plus commentées sur les réseaux sociaux chinois, elles rapprochent la Chine du village global. Les célèbres Back Dorm Boys, duo postant des vidéos les montrant reprendre en lip sync dans leur chambre des tubes occidentaux, ont ainsi été le phénomène chinois sur le web de ces dernières années.

Plus fort que le CNN chinois, les pandas ou encore l’arrivée d’Anelka à Shanghai, ces petites vidéos sans prétention vont-elles donner à l’Empire du Milieu cette image de douceur qui lui manque tant? «On n’en est pas encore là, malheureusement. Même si les réseaux sociaux chinois mériteraient d’être plus connus dans le reste du monde, ils ne le peuvent pas à cause de la censure. Finalement, le seul obstacle à la puissance chinoise, et notamment au développement de Weibo, c’est encore une fois la censure.»

Le «prendrisme» au secours du soft power

Cette force de la propagande et de la censure explique aussi ce rappel à l’ordre de Hu Jintao, qui a mis en garde début janvier contre une occidentalisation de la Chine. Un texte abondamment discuté dans les médias internationaux, mais que notre sinologue trouve tout à fait cohérent avec la politique du Parti:

«C’est un discours constant de l’idéologie chinoise, on l’entendait beaucoup dans les années 80 et 90. C’est juste un peu étonnant de l’entendre en 2012 car ce n’est plus du tout en phase avec la population chinoise. Mais il y a quand même bien une part de vérité. L’adhésion des Chinois au contrat social est défiée par l’irruption de nouvelles valeurs comme la démocratie, la consommation, la marchandisation et l’individualisme. Tout cela va à l’encontre des valeurs socialistes. Même l’esthétisme s’occidentalise… Malgré tout, c’est un discours d’arrière-garde. Il est complètement dépassé. On pourrait le comprendre en Corée du Nord, mais pas en Chine.

Moi je conseillerais au Parti de faire plutôt du "prendrisme". C’est à dire d’accepter tout ce qui vient de l’extérieur et l’utiliser en espérant que son soft power pourra résister. Si un Chinois veut un iPad, qu’il l’achète, tant que ça ne le fait pas descendre dans la rue pour manifester et tant que les applications en chinois se développent. Alors, tout le monde est content.»

Sébastien Le Belzic

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