Nucléaire iranien: Washington et Jérusalem en conflit ouvert

Des F-15 israéliens et un avion ravitailleur Baz Ratner / Reuters

Des F-15 israéliens et un avion ravitailleur Baz Ratner / Reuters

Obama veut croire aux sanctions et à la diplomatie tandis que pour Netanyahou le président américain ne comprend rien au Moyen-Orient et met l'existence même d'Israël en danger.

Les Américains et les Israéliens font le même diagnostic depuis longtemps sur le problème du programme d'armement nucléaire iranien, il est dangereux et il faut l'arrêter, mais ils divergent de plus en plus sur les moyens à utiliser pour le stopper. Israël est convaincu que les sanctions occidentales ne donneront aucun résultat et s’étonne que Mahmoud Ahmadinejad puisse narguer les occidentaux en s’affichant à la télévision, le 15 février, en train de charger les barres de combustible de son réacteur nucléaire.

Le Président iranien répondait ainsi au premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, qui s’était exprimé à la Knesset en déclarant que : «si l'agression de l'Iran n'est pas stoppé, elle finira par se propager à d'autres pays». Au même moment, le porte-avions américain USS Abraham Lincoln et son escorte venait de traverser le le détroit d’Ormuz. Téhéran avait affirmé qu'il empêcherait les navires de guerre américains de traverser le détroit et s'est contenté de faire naviguer non loin de la flotille américaine ses navires de guerre et tournoyer ses hélicoptères.

Mahmoud Ahmadinejad a annoncé le remplacement des 9.000 centrifugeuses du centre de Natanz, détruites par le virus informatique Stuxnet,  qui lui permettrait selon ses propos d’enrichir l’uranium à 20% et de se rapprocher du seuil de 90% nécessaire pour construire une bombe nucléaire. Il a dévoilé une quatrième génération de centrifugeuses, de fabrication locale, enfouies dans des bunkers inaccessibles à l’aviation israélienne. Cette mise en scène coïncide avec l’annonce des sanctions européennes visant à interdire l’importation de pétrole iranien. Mais les Iraniens se donnent les moyens de contourner ses sanctions puisque la Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie et la Corée du Sud qui représentent 65% des exportations iraniennes continueront à s'approvisionner auprès de Téhéran et refusent l’offre saoudienne de se substituer à l’Iran.

La Grande-Bretagne a par ailleurs alerté ses alliés sur les liens qui se renforcent entre l’Iran et al-Qaida qui auraient conclu un pacte d’agression contre les Israéliens à l’étranger. Elle précise que le cerveau d'al-Qaida, Mustafa Setmariam Nasar, qui a combattu le régime syrien durant plus de trente ans et a été remis en liberté en décembre, s’est installé à Téhéran, le mettant ainsi à l’abri d’une opération des services secrets israéliens. Tout est réuni pour une confrontation, mais l'administration Obama et le gouvernement Netanyahou  s'opposent sur la stratégie à suivre et ont des priorités très différentes de politique intérieure et extérieure.

Divergences stratégiques et politiques

Barack Obama n'a surtout pas l'intention de se laisser entraîner dans un conflit armé en pleine campagne présidentielle et a pour ambition de terminer les guerres engagées par son prédecesseur George Bush en Irak et en Aghanistan. Netanyahou est sur une toute autre trajectoire. Il  joue son avenir politique sur l'affrontement avec Téhéran, considère qu'Israël ne peut pas prendre le pari, trop risqué pour son existence, d'une République Islamique disposant de l'armée nucléaire et enfin qu'Israël a besoin de faire la preuve de sa capacité de dissuasion.

Les divergences sont profondes. Le président Barack Obama est persuadé qu’il peut éviter la guerre grâce à la reprise de négociations internationales. Les services de renseignements font état de contacts secrets entre américains et turcs avec des envoyés spéciaux de l’Ayatollah Khamenei qui pourrait accepter d’ouvrir des négociations. Cette information semble confirmée par l’article de l’ancien conseiller américain Dennis Ross dans le New-York Times du 16 février dans lequel il révèle que «l’Iran est prêt à discuter». Cet article a eu le don d’exaspérer les Israéliens qui ne croient nullement dans la volonté de négociation des Iraniens. Ils y voient pour preuve les attentats attribués aux Iraniens, contre des cibles israéliennes à l’étranger, à New Delhi et dans la capitale géorgienne de Tbilissi. Pour autant, les services de renseignements ne sont pas convaincus que l’Iran ait pu autoriser des actions en territoire indien, allié de Téhéran. Ils attribuent donc les attentats à des extrémistes iraniens cherchant à saborder la coopération diplomatique avec les États-Unis et le leader iranien qui pourrait accepter de suspendre son programme nucléaire.

Benjamin Netanyahou n'a pas l'intention de laisser les occidentaux et les Américains tergiverser et permettre à Téhéran de devenir une menace mortelle pour son pays. Le premier ministre israélien ne croit pas du tout à l’efficacité des sanctions et a manifesté sa colère à l’occasion de sa visite  à Chypre le 16 février. Il a affirmé que «jusqu'ici les sanctions n'ont pas marché et nous sommes face à un régime qui viole toutes les règles. La visite guidée du président iranien dans l’usine nucléaire est la preuve que les sanctions n’ont pas paralysé les efforts de l’Iran de développer des capacités nucléaires». Les Israéliens considèrent que Téhéran cherche à gagner du temps en feignant de négocier avec Barack Obama et qu’ils seront contraints à une action militaire pour stopper le programme nucléaire iranien tout en mesurant bien les conséquences imprévisibles d’une guerre au Moyen-Orient qui effrayent Washington.

Accusation de «trahison»

La tension est telle entre les deux alliés que le président Obama a estimé nécessaire d’envoyer d’urgence son conseiller à la Sécurité Nationale, Tom Donilon, pour une visite en Israël le 18 février. Ce dernier doit s’entretenir avec les dirigeants israéliens «sur les questions régionales, y compris la Syrie et l'Iran».  La Maison Blanche a précisé qu’il s’agit «de la dernière d'une série de consultations périodiques, de haut niveau entre les États-Unis et Israël, conformément à notre partenariat bilatéral fort, et à notre engagement inébranlable envers la sécurité d'Israël».  Une tentative claire pour tenter de calmer le jeu avec Benjamin Netanyahou. Mais il n'est pas sûr que cela soit suffisant.

Les Israéliens ont seulement appris par leurs services de renseignements l'existence de contacts secrets avec l’Iran et ont qualifié de «trahison» cette diplomatie clandestine. C’est un mot fort qui caractérise les liens actuels entre les deux alliés et qui tend à discréditer l’administration d’Obama aux yeux de l’État juif. Le lobby pro-israélien a été mis en alerte puisque des sénateurs des deux partis, démocrate et républicain, ont manifesté ouvertement leur opposition à ces négociations secrètes avec l’Iran. Dans une lettre signée par une douzaine de sénateurs des deux partis, ils craignent que l'Iran n’utilise une reprise des pourparlers avec les puissances mondiales sur son programme nucléaire pour gagner du temps et pour diminuer la pression internationale: «Ces manœuvres tactiques sont une distraction dangereuse et ne devraient pas être tolérées».

Du temps pour une opération militaire

Dans le même temps, les Israéliens ne semblent pas vouloir se hâter dans la prise de décision d’une frappe contre l’Iran, malgré les déclarations enflammées de certains chefs militaires ou politiques. Les experts sont formels: le danger n’est pas immédiat car les ingénieurs iraniens et leurs conseillers étrangers n’ont pas encore rétabli la totalité du fonctionnement des centrifugeuses de Natanz. Ils considèrent que l’Iran bluffe en soutenant qu’il a résolu les problèmes du virus Stuxnet. Par ailleurs, les éliminations de savants nucléaires ont désorganisé les usines et porté un coup à la crédibilité des services de sécurité iraniens.

Israël préfère, pour l’instant, utiliser des méthodes clandestines qui ont l’avantage de limiter les risques et les pertes civiles sans soulever d’opposition frontale de la part des occidentaux. Mais le travail de sape n’est pas terminé et il continue à utiliser ses sous-traitants à Téhéran pour semer le trouble. La NBC avait rapporté que l’organisation clandestine iranienne «Moudjahidine Halak» serait à l’origine de l’élimination en série des savants iraniens liés au programme nucléaire et aurait été financée et entraînée par les services secrets israéliens. Elle aurait aussi fourni des renseignements aux américains sur le programme nucléaire ce qui mesure le degré de coopération entre la CIA et le Mossad.

Risques militaires

Et puis l'opposition internationale a une attaque contre les sites nucléaires iraniens est considérable. «Une attaque israélienne contre l'Iran risque de déboucher sur un conflit nucléaire et sur une catastrophe globale», a estimé le président russe Dmitri Medvedev dans une interview à la chaîne de télévision américaine ABC News. Dans le même temps, Charles Krauthammer, chroniqueur politique américain au Washington Post proche des Républicains, est favorable à une attaque qu'il juge inévitable. Il estime par ailleurs qu'elle n'aura pas de conséquences catastrophiques et ne voit pas la Russie ou la Chine intervenir militairement en faveur de l’Iran, tant qu’Israël s’en prend uniquement aux usines nucléaires.

Les analystes israéliens estiment aussi qu'une frappe limitée contre les installations nucléaires ne conduirait à aucune guerre généralisée. En revanche, Israël ne minimise pas les difficultés et les risques d’une action militaire bien qu’il dispose de la capacité technologique pour la réaliser. Les experts ont persuadés qu’une intervention ponctuelle n’entrainerait pas de coup d’arrêt définitif du programme nucléaire de Téhéran. L’ancien secrétaire à la Défense, Robert Gates, avait abondé dans ce sens en précisant qu’une action de l’aviation militaire israélienne ne retarderait l’échéance que de trois ans.

Le chef d'état-major interarmées américain, le général Martin Dempsey, qui mesure avec inquiétude l’impatience des israéliens, estime dans une interview à la CNN, diffusée le 19 février, qu'une frappe israélienne contre les installations nucléaires iraniennes «déstabilisera la région et n'atteindra pas ses objectifs à long terme». Il a ajouté: «Je ne dirais pas que nous avons réussi à les convaincre que nous avons raison et qu'ils agissent suivant de mauvaises considérations».

Israël décidera si et quand il interviendra contre l’Iran mais recherchera l’appui des puissances occidentales avant d’agir. L'Iran a préparé les infrastructures nécessaires au fonctionnement des centrifugeuses de nouvelle génération dans le site souterrain de Fordo, près de Qom. Le nouveau dispositif permettra d'accélerer l'enrichissement d'uranium. Les infrastructures électriques, les canalisations et le matériel annexe, nécessaires à l'activation de ces nouvelles centrifugeuses, ont déjà été installés sur place, mais pas encore les centrifugeuses. Il reste un peu de temps.

Jacques Benillouche

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