Ce que le Net a dit de Slate.fr

Narvic, mis à jour le 14.02.2009 à 11 h 14

Backlinks, une chronique insider/outsider de Narvic

Je peux vous le dire maintenant, Jean-Marie, Jacques et les deux Eric (au fait, on se dit "tu" ? Ça se fait sur le web, vous savez? En ligne, c'est moins formel que dans la presse tradi...), quand on a parlé de votre projet de Slate «à la française», Johan et moi, il y a de ça quelques semaines autour d'un café, mon premier réflexe, c'est que j'ai eu peur pour vous...

Mais qu'est-ce qu'ils viennent faire sur Internet? Qu'est-ce qu'ils y connaissent d'abord? Sont-ils prêts à jouer le jeu du web: le ton, l'interactivité, la réactivité, les commentaires et les liens, le buzz, les fakes et les smileys...?

Mais surtout, me suis-je dis avec une petite pointe d'angoisse (pour vous ;-) ), comment vont-ils se faire recevoir? Jean-Marie, Jacques et les deux Eric, vous n'êtes pas précisément des inconnus. Vous débarquez en ligne avec des valises pleines, pleines des anciens médias, pleines d'un autre... monde, celui de la presse écrite, de la télé et de la radio, et pour certains des palais du Pouvoir...

Vu ce que je connais du web, son côté souvent impertinent et rebelle, et même pas toujours très poli, ça n'allait pas être simple cette affaire, que je me suis dit. Mais ça devenait du coup très intéressant à observer... Voilà comment est née l'idée de cette chronique inside/outside, un pied dans Slate et l'autre dans le reste du web: une chronique dans Slate sur Slate. Ça s'appellera Backlinks, et ça commence aujourd'hui.

Les échos d'un «slow opening»

Ce fut donc un «slow opening», un démarrage à petit régime... La formule est de Johan (il l'a dit à Annick Rivoire, sur Poptronics): le gros œuvre du site est en place, on peut écrire et commenter, mais les finitions restent à faire, et la déco «provisoire» est... à revoir. Tout le monde vous le dit d'ailleurs. Le graphiste Gabyu vous a même déjà refait la façade. Il vous propose un «remix» graphique de la page d'accueil plus à son goût... Ça va vite le web... Au passage, Antonin Sabot sur son blog, vous signale aussi qu'il y a des choses à revoir avec le traitement de la photo. La photo, c'est important, peut-être trop délaissée en ligne. En tout cas, Antonin y tient, et surtout il y croit. Le message est passé, Johan est allé le lui dire en commentaire.

Dans la presse en ligne, les échos de votre lancement sont... classiques pour un lancement. Vos confrères vous ont appliqué le tarif «confraternel», sans plus ni moins. Vous vous êtes répartis les tâches pour faire la tournée des popotes: Jean-Marie avait fait un petit teasing fin janvier sur Electron Libre, il a remis ça avec l'AFP; l'un des Eric s'est chargé de L'Express et Johan du Figaro. Les autres médias ont repris et fait tourner, poliment mais sans commentaire. Un petit mot de bienvenue sur Rue89, une petit tournée des échos sur la toile par lepost.fr... Et puis Arrêt sur images, qui a essayé quand même de trouver un petit truc qui fâche. On ne se refait pas...

Premiers tirs de snippers

Du côté des internautes, dans les blogs et les commentaires, et sur Twitter... ça n'a pas été tout à fait le même ton. Va falloir vous y faire: en ligne, on se dit tout. Bon, l'écho général est plutôt favorable, attentiste, mais positif et curieux. Sauf quelques snippers, qui n'ont pas hésité à tirer d'emblée, sans sommation. Dès lundi, Marc Vasseur tire le premier :«Les vieux attaquent». Du Rose dans le Gris ajuste la même cible: «Encore du journalisme à la papa». Raveline (Big Blogger) élargit le champ de tir: «Slate, le dernier tiers du Monde», relayé par Embruns, qui n'allait tout de même pas rater ça. :-) Bon, Johan et Versac (oui, il est dans le coup lui-aussi. «Versac is back» sur Slate.fr, il l'a dit à Fluctuat.net ) sont montés en première ligne un peu partout dans les commentaires pour défendre l'idée (et ça débat vraiment — magie du web, notamment chez Raveline...), mais faut avouer que la critique préalable était attendue: des vieux qui débarquent en ligne pour refaire Le Monde... Alors, Jean-Marie, Jacques et les deux Eric, vous voilà prévenus. Vous êtes attendus au tournant...

Pour toi, Jacques : quelques messages personnels

Pour toi Jacques, tout spécialement, j'ai relevé quelques messages personnels... Quoi qu'on en dise, le web a de la mémoire, et le blogueur ABCDetc. te le rappelle immédiatement: c'est au regard de ce que tu as fait, dit, écrit, hors du web auparavant, qu'il te lit sur Slate.fr aujourd'hui. Sur le sujet de l'économie et de la crise, il attendait une "remise en question" de ta part, qu'il ne trouve pas. Je t'ai passé le mot. A toi de voir... Grégoire, sur Barbablog, est un peu sur la même ligne que les précédents (Slate.fr : "Du neuf avec des vieux"), mais il en profite pour t'envoyer un message personnel. Oui, à toi Jacques : il avait un truc à te dire, alors il a cherché ton adresse Twitter et il ne l'a pas trouvée. Il se demande même si tu sais te servir d'un clavier (c'est pas méchant, il rigole!). Mais il te passe le mot quand même sur son blog, tu peux aller répondre là-bas si tu veux...

Je te signale aussi au passage que Laurent, sur Embruns, a été content d'apprendre que tes affaires s'arrangeaient avec la justice, puisque le procureur de la République n'a finalement rien à te reprocher dans le procès de l'Angolagate et demande ta relaxe. Je dis ça juste parce qu'Eric nous a dit qu'on en parlerait pas sur Slate.fr, et que moi je trouvais ça dommage. Parce que c'est quand même une bonne nouvelle.

J'ai noté aussi, pour ma part, Jacques, que Google avait été facétieux avec toi sur Slate.fr... Sous ton premier billet, Google me proposait des publicités contextuelles (ça s'appelle comme ça). En l'occurrence, le contexte, c'était toi, Jacques. Et qu'avait donc Google à me vendre à ton sujet? Il me proposait de m'inscrire à des super-conférences que tu donnes, paraît-il, en plusieurs langues dans une sorte d'école dont j'ignorais l'existence. Il n'y avait pas de tarif, juste une indication de la «catégorie» de prix. Il parait que ça coûte €€€€€€. Je sais bien que tu n'y es pour rien, Jacques, et Slate.fr non plus. Mais ça m'a fait un peu drôle tout de même.

Puisqu'on est dans les messages personnels, Markhy, sur Twitter, se donne comme «objectif 2009» d'«être cité sur Slate.fr». Il va falloir qu'il en trouve un autre, parce que celui-là, c'est fait.

La «question Sarkozy»

Et puis il y a cette question des rapports de Slate.fr avec Sarkozy... Là, j'avoue, c'est moi qui ai mis les pieds dans le plat sur novövision la semaine dernière. Quand j'ai vu émerger cette rumeur, sur un site en anglais plutôt confidentiel (Editors Weblog) — enSlate.fr serait un sous-marin de Sarkozy, une arme contre Rue89 et Mediapart, à vrai dire, j'attendais aussi un coup comme ça... On ne sait toujours pas vraiment d'où c'est venu, mais bon, c'était l'occasion de «tester le marché» en vraie grandeur, alors j'y suis allé de bon coeur. :-)

Qu'en dire? D'une que vous avez plutôt bien réagi: en répondant (dans vos interviews à la presse, déjà cités, et sur Slate.fr aussi dès le premier jour: «Qui sommes-nous?», «Vos questions, nos réponses»), sobrement et sans monter sur vos grands chevaux: «nous sommes indépendants»... La polémique n'a pas pris, en fait.

Certains ont cru que je lançais une croisade contre Slate.fr (c'était drôle), mais personne n'a eu l'air vraiment convaincu de cette histoire. Garçon (sur Café-Croissant) nous a détaillé d'ailleurs, depuis la Californie, la ligne politique de Slate.com aux Etats-Unis: pas franchement sarko-compatible, faut reconnaître. Certains ont même été jusqu'à compter les liens dans la revue web de Slate.fr, pour vérifier la tendance : quatre sites de gauche pour un de droite, paraît-il... Je n'ai pas refait les comptes... Mry, sur lepost.fr, en est même déjà sûr : «Slate va se positionner comme l'alternative gratuite à gauche des Mediapart et autres Arrêts sur Images». C'est son avis... Voir débarquer François Hollande sur le site, puis le premier «papier» de Jean-Marie sur Sarkozy, ont achevé, semble-t-il, de tordre le cou au canard... Pour le reste, les commentaires sont plutôt clairs : on jugera sur pièce...

Alors ? Slate.fr, qu'est-ce que c'est?

Une fois purgés tous ces préalables, et vous voyez, Jean-Marie, Jacques et les deux Eric, qu'il y en avait quelques uns, on en vient à ce qui est tout de même l'essentiel: Slate.fr, qu'est ce que c'est? Certains ont du mal à comprendre où vous voulez en venir : Nadia Tiourtite, sur Blog Oh Blog vous a «bêta testés»: «ça ressemble à première vue davantage à une plateforme de blogueur version 2000, qu’à un projet Presse online nouvelle génération.» Bref, «le projet n’a pas accouché du futur du journalisme». Mathieu Martinière, sur Haut Courant, cerne autrement le projet. C'est pour lui de «l'information à l'américaine», dans laquelle K.sCouade vous voit même entrer par «la grande porte». Vous avez affiché la couleur dans la profession de fois de Slate.fr, publiée le premier jour ("Qui sommes-nous ?"), mais je vais plutôt la reformuler à ma manière (c'est ma chronique après tout, je peux aussi donner mon avis) : Slate.fr, c'est une série de paris sur l'information, et sur le journalisme. Des paris pas franchement faciles a relever, certainement pas gagnés d'avance, et c'est ce qui rend ce projet intéressant pour moi.

Un «pure player» de l'info en ligne

La formule semble s'imposer. 20minutes.fr en fait même le thème de son papier pour vous présenter: «Les pure players s'imposent sur le Net français». Il faut entendre par là que Slate.fr apparaît d'emblée comme appartenant à la famille des Mediapart, Rue89, Lepost.fr, E24 ou Bakchich..., ces médias lancés sur Internet par des journalistes, mais qui ne sont pas la déclinaison d'un média traditionnel, de la presse écrite, radio ou télévisée.

Slate.fr se lance ainsi dans une stratégie «pur web», sans s'offrir la possibilité de synergie entre médias de nature différente, tant sur la production des contenus (pas de "convergence multi-support" ou de "cross-media", comme on dit), que sur le financement : pas de «subvention» du projet internet par un autre média, comme c'est le cas des sites web des médias «traditionnels», dont il semble bien qu'aucun ne soit aujourd'hui rentable et que tous vivent donc pour le moment «aux crochets» de la maison-mère... Ce n'est déjà pas facile pour eux. Vous placez juste la barre... un peu plus haut.

S'implanter, quand on n'est pas le premier venu

C'est un second défi à relever, et un défi à deux étages. Il y a déjà du monde sur la place. Il faut faire son trou : trouver un créneau (j'y reviens dans un instant) et puis comme le dit Eric à L'Express: «Construire notre crédibilité». Alors, il y a bien une marque, Slate.com. Très connue aux Etats-Unis : 5e site d'information en ligne et premier des pure players. Il est la propriété du prestigieux Washington Post, qui met de l'argent dans votre affaire et croit au projet. The Washington Post voudrait même, répond Johan à Editors Weblog (tiens ! On n'est pas fâchés alors?), «tester le modèle du site à l'étranger et voir s'il fonctionne hors des Etats-Unis». Soit, mais qui connaît ici ? Il y a certes vos «marques personnelles». Vos noms sont connus. Ce n'est tout de même pas rien, mais c'est à double tranchant, on l'a vu....

Mais il y a une «botte secrète»... Eric le dit sans détours à L'Express: «Bien que peu connu du grand public slate.com est très célèbre dans la blogosphère, ce qui permet d'attirer les meilleurs blogueurs ». C'est pour Versac, ça! Et aussi pour moi, alors? (chic !) Et sûrement aussi pour ceux qui sont déjà arrivés sur Slate.fr ces derniers jours : Frédéric Filloux, de Monday Note ; Matthieu Josse et Nora Bouazzouni, de BienBienBien, Giuseppe de Martino... Et ceux qui vont arriver encore...

Le créneau de l'analyse et du commentaire, avec du blogueur dedans

Votre projet prend là une tournure un peu plus inédite en effet dans le paysage français. Ce créneau était peut-être libre: jouer clairement l'analyse et le commentaire «haut de gamme», plutôt que l'actualité en direct (le «canon à dépêches»), ou l'enquête de terrain et le reportage (plutôt Mediapart et Rue89). Jouer des grandes plumes «tradi» et en même temps l'ouverture au web, mais avec des blogueurs déjà là et sélectionnés (ce qui n'est pas tout à fait le «communautaire» du post.fr, ou celui de Rue89)... Il y a un peu de la stratégie de Marianne2 là-dedans, finalement... Mais sans Marianne1, et avec un positionnement différent... Bref, ça me semble bel et bien quelque chose de nouveau, et ça n'a pas encore été vraiment tenté jusqu'à maintenant... Reste à convaincre. Se bâtir «une réputation» (c'est comme ça qu'on dit en ligne). Et ça demande du temps... «Plusieurs années», dit Eric. Faut ça.

Et le modèle économique dans tout ça?

Vous connaissez Eric Dupin, de Presse-Citron? Je me doute un peu que dans les couloirs du Monde on ne devait pas trop savoir qui c'est. Mais en ligne, c'est une vraie star, je vous assure. C'est «notre» blogueur professionnel national. C'est à dire qu'il tient un blog, très lu (notamment de moi)... et que, lui, il en vit. Tout ça pour vous dire que le modèle économique après lequel courent tous les sites de journalistes, que ce soient des pure players ou pas... il existe, en tout cas Eric en a trouvé un (il sait donc peut-être un peu de quoi il parle...). C'est d'ailleurs à peu près ce que vous dit Eric, dans le billet de bienvenue à Slate.fr qu'il vous a écrit gentiment sur Presse-Citron (un site qui doit avoir aujourd'hui, dans le genre, 100 fois l'audience du vôtre!) et c'est intéressant: «Slate.fr, modestement». «C’est là d’ailleurs toute la différence culturelle (et financière) entre une approche “traditionnelle” du média en ligne, même pure player, et celle d’un webzine issu de la longue traîne et des communautés internet. Le média traditionnel entre par le haut, avec une équipe, des coûts, des actionnaires et des partenaires financiers, un plan de communication, et accepte un modèle classique d’investissement avant d’atteindre une hypothétique rentabilité. Le webzine (ou blog) fait exactement l’inverse : une personne, pas de frais, l’acquisition progressive de visibilité, puis, si tout va bien, d’une certaine notoriété, qui éventuellement pourra ensuite être monétisée.» Bref, y a un truc qui marche déjà. On le sait parce qu'on le voit. C'est plus que du pure player, c'est du pur web. C'est né dedans et ça a grandi à l'intérieur. Et puis y a un truc qui marchera peut-être... On l'espère. Eric vous le souhaite en tout cas... Et c'est un truc qui vient quand même un peu d'ailleurs... Certes, il y a bien le slate.fr pure player, du blogueur inside et toussa. Mais ce que j'entends dans le commentaire d'Eric, c'est que ça reste tout de même finalement très «tradi», cette approche... Il n'a pas tort. Vous ne croyez pas?

Je dis ça juste pour vous rappeler que le profil «modeste» que vous avez choisi pour arriver en ligne, et c'est en effet tout à votre honneur, Jean-Marie, Jacques et les deux Eric, votre choix de ne pas la ramener, peut tout aussi bien être vu comme une preuve... d'une certaine... lucidité.

Et moi, qu'est-ce que je viens faite là-dedans?

Le côté défi — presque — impossible de votre aventure me séduit (au fond, j'aime bien Mediapart et Rue89 pour ça aussi). Il s'agit bien pour vous, Jean-Marie, Jacques et les deux Eric, d'une prise de risque et ça demande du courage. Dans cette génération des journalistes qui sont «nés dans le papier» et qui découvrent le web (j'en fais partie moi aussi), vous serez donc montés dans le premier train des pure players, ceux qui se jettent sans filet (même si vous n'êtes pas tout à fait dans les premiers wagons).

Vous faites partie en tout cas du premier train des journalistes «à l'ancienne» qui prennent vraiment le web au sérieux. C'est un peu ce que j'essaie de dire moi-aussi de mon côté, sur mon p'tit blog. Vous voir arriver me dit que ces idées progressent un peu et ça me plaît bien. Alors, Jean-Marie, Jacques et les deux Eric, chapeau les vieux et bienvenue à bord ! Votre aventure, j'en suis. A la semaine prochaine sur slate.fr...

Narvic
Narvic (3 articles)
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