Monde

L'avenir de l'Europe est entre les mains de la Grèce

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.02.2012 à 9 h 12

Toutes les guerres en Grèce ont eu pour sujet l'unité. Nous y sommes. La sortie ou le fédéralisme.

La façade de la banque de Grèce le 13 février 2012 après la nuit de violence à Athènes.  John Kolesidis / REUTERS

La façade de la banque de Grèce le 13 février 2012 après la nuit de violence à Athènes. John Kolesidis / REUTERS

L'Europe de l'ère classique, comprenez «moderne», est née là, au Ve siècle avant Jésus-Christ, dans une guerre victorieuse contre les Perses. En 2011, tout se rejoue là, à nouveau, pour l'Europe.

Ou bien elle remporte cette nouvelle bataille de Grèce en refondant son unité, sa solidarité, ses armes face aux nouveaux Perses que sont les Chinois (pour résumer), et elle entre dans l'ère postmoderne, ou elle se perd, se divise et se fait rayer de l'Histoire. Le sort de l'Europe au XXIe siècle dépend, à nouveau, d'Athènes.

En vérité, le conflit est un peu plus compliqué, comme toujours avec les Grecs. S'opposent deux ligues, deux stratégies.

Pour le premier camp, la Grèce est trop perse, orientale. On n'aurait jamais dû la faire entrer dans la zone euro. Son Etat n'existe pas, elle est incapable de se mettre en ordre pour accepter et faire accepter à sa classe politique et à son peuple la discipline indispensable qu'impose une union monétaire. En outre, son art de la guerre à elle, la Grèce, qui a toujours fait face à des ennemis plus grands qu'elle, a toujours reposé sur la ruse. Or cette culture de la ruse, c'est justement ce à quoi elle doit renoncer, à commencer par ne plus tricher avec le fisc.

La culture de la ruse

Bref, depuis deux ans, ces 10 millions de Grecs mettent en péril les 300 millions d'habitants des autres pays membres, sans jamais se soumettre à ce qu'on leur demande. Qu'ils partent! Cette ligue de la «sortie» compte de plus en plus de membres parmi les dirigeants européens, dont les Allemands, excédés.

Pour l'autre camp, l'imposition d'une discipline commune est précisément l'objet du conflit. Ou bien l'Europe arrive à imposer ses règles à ces récalcitrants minoritaires (3% de sa population et 2% de son PIB) ou bien elle doit renoncer, et dès lors tout est fichu.

La défaite en Grèce montrerait qu'une union monétaire de peuples si disparates, aux cultures si fortes et si enracinées, repose sur une adhérence factice: de l'euro chacun veut les avantages sans les devoirs. La zone euro est une chimère. Pour éviter le drame d'une explosion et préserver le rêve européen, il faut aller jusqu'à mettre la Grèce sous le joug d'une véritable tutelle.

Est-ce antidémocratique? Mais parlons-en de la démocratie, c'est-à-dire de l'union politique sur laquelle doit reposer l'union monétaire! Que ne l'a-t-on pas fait plus tôt ce saut vers un fédéralisme dans lequel, pour citer Thucydide, «le droit de la masse s'impose à la minorité». Le défi grec est posé en réalité aux autres Européens et singulièrement à la classe politique française: voulez-vous, oui ou non, que l'Europe ait plus de pouvoir sur les nations? Répondre non, c'est être grec, c'est refuser ce qu'impose l'euro.

Le conflit est plus compliqué aussi parce qu'il est économique. Il partage les économistes, qui ont pour culture d'être au moins autant divisés que les Grecs.

Pour un premier camp qui fait alliance avec le premier camp politique, les Grecs ont doublé leur niveau de vie depuis leur entrée dans la zone euro le 1er janvier 2001. Doublé en dix ans! Un enrichissement totalement injustifié par le niveau de la production et de la productivité du pays.

Une austérité excessive

Que les plans d'austérité européens forcent à couper de 30% ou même de 50% le pouvoir d'achat n'est dramatique qu'en apparence, le gain de l'euro pour les Grecs reste important. En outre, une sortie de l'euro ferait sûrement redescendre les revenus beaucoup plus bas. Qu'ensuite les plans soient injustes et mal faits, qu'ils tapent trop fort sur telle ou telle catégorie, épargnent les plus riches armateurs exilés à Chypre, que l'Eglise ne verse aucun impôt mais n'économise pas ses larmes sur la douleur du pauvre peuple, tout cela est affaire de choix. Affaire justement de politique: entrer dans l'euro impose de changer aussi la façon de faire de la politique et d'abandonner prébendes, corruptions et lâchetés.

Les autres économistes, la grande majorité il est vrai, soulignent, eux, que cette austérité est excessive, que la Troïka plonge le pays dans une spirale de la dépression.

La crise grecque est plus large: il faut parler croissance et construire, en parallèle à l'union politique citée plus haut, une union économique. Il faut annuler une part plus grande de la dette des Grecs, traiter le cas du Portugal et, simultanément, aider la Grèce à reconstruire une économie plus solide. La question des eurobonds est, pour ce camp, centrale (1).

Toutes les guerres en Grèce ont eu pour sujet l'unité. Nous y sommes. La sortie ou le fédéralisme.

Eric Le Boucher

Chronique également publiée dans Les Echos

(1) On lira à ce sujet l'excellent dossier de «Confrontation Europe» n° 97.

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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