Life

Rendez-nous le stylet!

Farhad Manjoo, mis à jour le 26.02.2012 à 18 h 28

Steve Jobs détestait le stylet, mais il pourrait s'avérer utile pour l'iPad et l'iPhone.

Steve Jobs lors du lancement de l'iPad à San Francisco. REUTERS/Kimberly White

Steve Jobs lors du lancement de l'iPad à San Francisco. REUTERS/Kimberly White

Steve Jobs détestait le stylet, et ce pour une simple raison : contrôler son téléphone portable avec un pseudo-stylo implique de transporter un accessoire supplémentaire, et Jobs a toujours méprisé les accessoires. «Dieu nous a donné 10 stylets – pas la peine d'en inventer un nouveau», avait-il l'habitude de dire, selon la biographie de Walter Isaacson.

Le stylet est l'une des raisons pour lesquelles Jobs a enterré le Newton, l'assistant personnel portable d'Apple dans les années 1990, et a décidé de créer l'iPhone et l'iPad. Il y a dix ans, quand Microsoft développait sa vision des tablettes, Jobs considérait l'amour de Bill Gates pour le stylet comme l'une de ses grandes faiblesses. «Dès que vous avez un stylet, vous êtes mort», estimait-il. En 2002, à l'issue de la présentation de leur nouvelle tablette par Microsoft, Jobs est entré dans son bureau et a déclaré : «Je veux créer une tablette et elle ne doit avoir ni clavier, ni stylet. J'aimerais donc que vous créiez un écran multitouche et tactile».

Jobs a enterré le stylet

Avec ce projet, Jobs a enterré le stylet pour de bon. Les années suivantes, Apple a travaillé en secret au perfectionnement de la technologie tactile et avec la mise sur le marché de l'iPhone, en 2007, Jobs a cherché à faire du tactile l'interface numérique de notre époque. «Qui veut d'un stylet?», a-t-il raillé lors de son discours de présentation de l'iPhone. «Il faut le prendre, le poser... On le perd... Personne ne veut d'un stylet. Oublions donc le stylet.»

Je pensais que Jobs avait raison. Le seul appareil à stylet que j'ai jamais eu, le PalmPilot, était un petit appareil très performant, mais je trouvais effectivement son stylet gênant. Sans véritable processeur, le PalmPilot ne pouvait pas reconnaître une écriture manuscrite normale. Il fallait donc apprendre Graffiti, un script étrange qui aidait la machine à comprendre ce que vous écriviez – ce qui ne faisait que confirmer l'argument de Jobs sur le caractère fastidieux du stylet. Le pire, c'est qu'avec le stylet, j'avais toujours besoin de mes deux mains pour me servir de mon Palm, une pour tenir l'appareil et l'autre pour le stylet. C'est un énorme défaut : on doit pouvoir se servir d'un petit appareil ultraportable, comme un assistant personnel ou un téléphone, avec une seule main, ce qui est impossible avec un stylet.

Mais ce n'est pas parce que le stylet ne marche pas sur un téléphone qu'il ne marchera pas dans d'autres cas. J'ai découvert plus tard que le stylet pouvait être très utile, et parfois même un accessoire révolutionnaire. En effet, malgré l'avis de Jobs, il semble y avoir un marché vigoureux de stylets pour iPad et plusieurs applications sont optimisées pour ces pseudo-stylos (des stylets pour écrans «tactiles capacitifs», qui établissent le type de connexion électrique que vos doigts établiraient en temps normal. Ces écrans ne marcheront pas si vous utilisez, par exemple, un bâtonnet).

Bien mieux que les doigts

J'ai joué récemment avec certains d'entre eux et, à ma grande surprise, j'ai été étonné des nombreuses possibilités offertes par ces modestes objets, souvent mal compris et méprisés. Pour certains usages, le stylet est bien mieux que les doigts (il est plus précis, plus facile à contrôler et plus efficace). Un stylet permet de taper aussi vite (voire plus vite) que votre doigt sur un écran tactile et de réaliser des tâches comme le dessin ou l'édition de photos, qui requièrent une certaine habileté motrice. Jobs se demandait qui voulait d'un stylet. Moi! Et si les fabricants de tablettes et les concepteurs d'applications prenaient le temps d’optimiser leurs produits pour les stylets, vous aussi.

Aujourd'hui, les gens utilisent des stylets sur iPad pour des tâches spécialisées, qui nécessitent un stylo, comme dessiner. Ce qui suggère une autre fonction évidente du stylet : l'écriture. Bien que la reconnaissance de l'écriture manuscrite ait fait d'énormes progrès depuis l'époque du Newton et du PalmPilot, écrire sur un écran n'est toujours pas chose aisée. C'est probablement dû au fait que de nos jours, les stylets sont utilisés avant tout pour les machines de paiement par cartes de crédit et fonctionnent très mal quand il s'agit de saisir votre signature.

Les applications de reconnaissance de l'écriture manuscrite que j'ai utilisées sur iPad sont bien plus performantes que ces machines de paiement. Grâce à un stylet qui coûte un peu moins de 2 dollars (1,50 euro) et l'application 7notes, j'ai pu écrire plusieurs lignes, qui se sont transformées instantanément en texte. L'application n'est pas parfaite; elle s'est trompée parfois de sens (j'écris très mal). Mais comme un clavier tactile standard, ses suggestions en correction automatique ont amélioré ma vitesse de frappe.

Selon certaines études, les gens tapent sur un iPad environ 45 mots par minute, soit près de deux tiers de plus que sur un clavier classique. Les gens écrivent encore plus lentement à la main (environ 30 mots par minute), mais l'écriture manuscrite est aussi plus flexible : il est plus facile d'écrire des symboles comme des équations, des flèches et des smileys, qui sont introuvables sur un clavier classique. Si vous avez déjà essayé de prendre des notes sur un iPad (ou un ordinateur portable), vous avez forcément rencontré cette difficulté.

Les appareils tactiles ne permettent pas de griffonner des idées

«Les études montrent que le type de contenu produit est différent suivant si l'on écrit à la main ou si l'on tape», indique Ken Hinckley, expert interface chez Microsoft Research, qui étudie depuis longtemps les appareils électroniques utilisant des stylos. «On a tendance à taper pour des phrases complètes et des pensées (en allant plus loin dans chaque pensée). L'écriture manuscrite est utilisée pour des phrases courtes, pour griffonner des idées. C'est un mode de pensée différent chez la plupart des gens». Ce qui explique pourquoi les gens aiment réfléchir sur des tableaux blancs, et non des documents Word.

Les appareils tactiles d'aujourd'hui conviennent au premier mode de pensée, profond, mais (sans un stylet) ne permettent pas de griffonner des idées dans le désordre. Je trouve donc parfois qu'il est plus frustrant de lire des livres électroniques que des livres papier (je ne peux pas annoter rapidement un livre sur Amazon Kindle1 en surlignant certains passages ou en inscrivant des notes dans la marge). Les meilleurs exemples de ces annotations (voir les livres de David Foster Wallace) sont les gribouillages sans formes, autant graphiques que textuels. Impossible de faire ça avec un clavier.

Je précise que je ne souhaite pas voir les appareils fonctionner uniquement avec des stylets. L'idéal serait un appareil polyvalent, fonctionnant à la fois avec un stylet et de façon tactile. Regardez, par exemple, ce prototype créé par Hinckley:

Cette vidéo contient certains éléments incroyables, même si au premier coup d’œil, la démo d'Hinckley semble assez évidente. C'est tout le propos : en combinant un stylo et les doigts, on obtient une interface numérique très proche de notre façon d'interagir avec les objets dans le monde réel. Regardez, par exemple, comment Hinckley saisit une photo avec le doigt, puis coupe une image de la photo en utilisant son stylo. Vous feriez exactement le même geste dans la vraie vie - et pour faire la même chose sans stylo, il faudrait sûrement une étape supplémentaire (comme zoomer sur l'image afin de saisir précisément la partie à couper avec votre gros doigt).

Personne n'a renoncé à écrire à la main à force de perdre son stylo !

Le stylet présente donc un attrait évident à notre époque, privée injustement de stylo. Mais qu'en est-il du principal argument de Steve Jobs contre le stylet (qu'il s'agit d'un accessoire supplémentaire à transporter, que l'on perd)?

Si les fabricants d'appareils se mettaient à considérer sérieusement le stylet, je pense que cet obstacle pourrait être surmonté. En effet, le même argument pourrait s'appliquer au stylo et au papier; pourtant personne n'a encore renoncé à écrire à la main à force de perdre son stylo. Plus important encore, tous les appareils très performants constituent un objet supplémentaire à transporter et à protéger; l'utilisateur trouve toujours un compromis entre les tracas liés à l'investissement dans cet outil et l'utilité qu'il en a. Si l'on regarde tous les objets que l'on transporte avec nous de nos jours (téléphones, tablettes, câbles d'alimentation, appareils photos, cartes mémoire), c'est absurde de ne s'en prendre qu'au stylet. Un stylet ne prend pas de place et ne coûte pas cher; si vous le perdez, vous pouvez le remplacer rapidement pour quelques euros. C'est quand même mieux que de devoir remplacer un iPad.

Jobs était connu pour son caractère obtus. Quand il aimait quelque chose, il l'encensait et quand il détestait quelque chose, il le jetait aux orties. Il a néanmoins poussé sa haine du stylet trop loin. Dieu nous a donné 10 doigts, mais il ne s'agit pas de stylos. Or nous serions bien plus performants en utilisant certains de ces doigts pour tenir un stylet.  

Farhad Manjoo
Traduit par Charlotte Laigle

Farhad Manjoo
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