France

Alors déçu?

Koz, mis à jour le 11.05.2009 à 16 h 00

nspossibleIls sont là. Je les vois, les entends. Je les sens. Ils attendent, ils guettent. Ils furettent. Ils sont passés par ici. Ils repasseront par là. Ils vous jaugent, le sourire amer au coin du bec. Pas de bilan? Ce serait la peur de l'affronter. Un bilan? Il doit conclure à la déception. Ils la guettent, cette confirmation: déçu, hein? Comment pourrait-il en être autrement? Eh bien, ils ont raison: comment pourrait-il en être autrement? «La déception est un sentiment qui ne déçoit pas», avait écrit François Mauriac. Franz-Olivier Giesbert, lui, avait écrit: «plus l'espérance est grande, plus la déception est violente». C'était dans La tragédie du Président; rappelez-vous: ce livre qui voulait signer, d'un trait de plume définitif, la fin de la présidence Chirac. Ah, mes amis, voilà bien la triste banalité d'une incontournable déception. Parce que cette déception, sans avoir besoin d'être un grand visionnaire, je l'anticipais, au soir du 6 mai 2007. Et puisqu'on nous y invitait, je le répétais en janvier 2008.

Mai 2009, on recommence. Et l'on s'y adonnera de nouveau en 2010. On ne change pas un marronnier qui gagne. Alors, nous dit-on, Nicolas Sarkozy est impopulaire. Eh ouais. Mais ce n'est peut-être pas une mauvaise chose. Pis, on pourrait même se laisser aller à dire que c'en est une bonne.

Mauvais sondage, bon signe

Reprenons les faits: au dernier baromètre Sofres, son bilan est jugé négatif par 63% des sondés. La même étude nous apprend que, à la même époque, le bilan de François Mitterrand était jugé négatif par 50% des sondés (58 en 1994), et celui de Jacques Chirac, par 64% des sondés. Cette impopularité n'est cependant pas incontournable. Chirac comme Mitterrand connaîtront des lunes de miel plus tardives avec les Français. Pourtant, je vous fiche mon billet que Nicolas Sarkozy ne les connaîtra pas. Ou pas pour les mêmes raisons. L'étude de la Sofres nous apprend en effet que les Français ont été bien plus satisfaits d'eux à partir 1986 pour l'un, de 1998 pour l'autre. Vous me suivez? L'opinion des Français s'est retournée lorsque l'un comme l'autre se sont retrouvés en cohabitation.

On aurait tort d'y voir une inconsistance des Français. Bien au contraire, ils font preuve d'une remarquable constance dans l'inconstance: déçus par l'élu aussitôt choisi, ils ne l'aiment jamais tant que quand il ne fout plus rien, précisément parce qu'ils viennent de lui préférer ses opposants... Faut-il alors se perdre en commentaires d'une telle étude? Avec cette relecture, la leçon est évidente: tu bouges, t'es mort. Et Nicolas Sarkozy est hyper-actif. De lui, la gauche dit qu'il "brutalise le pays", ce qui, débarrassé de son pathos, signifie qu'il agit. On a suffisamment appelé les gouvernants à risquer l'impopularité pour relativiser aujourd'hui ces sonderies.

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Et puis, un «bilan», à deux ans? Une certaine conception de la charité devrait interdire une expression si déceptive pour ses opposants: Nicolas Sarkozy n'est même pas à mi-mandat. Mais soit, allons-y pour un rapport d'étape.

Du style

Son style de présidence rompt heureusement avec une agaçante incohérence du système, qui voyait nos présidents, à peine élus, se réfugier au château, dans une salvifique posture de commandeur, et pousser devant eux les fusibles chargés de se sacrifier pour le monarque. Ce style comporte toutefois son revers. D'une part, il n'a manifestement pas permis d'écarter le grief de monarchisme. Les précédents étaient taxés d'être des rois fainéants, Nicolas Sarkozy est dépeint en monarque absolu. Surtout, ce style suscite un certain effacement des ministres, dont on peut parfois se demander, à quelques exceptions près, s'ils ont de vrais responsabilités, ou une fonction décorative. Et son implication permanente génère d'incessants «appels au Président».

Du modèle de société...

Parmi les sujets de discorde majeurs, il faudrait citer la «culture du résultat», intéressante a priori, mais qui ne peut être uniformément appliquée selon les domaines: au Budget, à la Culture, et à l'immigration. Sans être de ceux qui se formalisent que la France ait une politique de l'immigration, et tout en ayant en horreur la posture insultante de ceux qui évoquent des rafles, les exemples s'additionnent pour démontrer que cette culture du résultat génère chez certains des comportements indignes. Quelle que soit la politique menée, le principe même de l'annonce d'objectifs chiffrés est choquant, lorsque son objet porte sur autant d'histoires humaines et personnelles.

Il y a, également, ce pragmatisme déroutant, qui peut parfois passer pour un manque de convictions, paradoxal de la part de celui qui affirme le «retour du politique». Ainsi en ce qui concerne notre modèle de société: Nicolas Sarkozy peut être l'homme du discours du Latran, et l'homme qui nomme Nadine Morano à la Famille, celle qui peine encore à différencier un rein d'un enfant. Si cela s'avère plus cohérent, son motto de campagne l'amène à promouvoir le travail dominical, que ni le curé ni l'instituteur n'approuvent, et que les circonstances économiques rendent même anachronique.

... au modèle socio-économique.

La crise économique perturbe l'exercice, comme le mandat. Difficile d'apprécier l'action économique de Nicolas Sarkozy avec une telle distorsion. Durant la campagne, Nicolas Sarkozy critiquait le modèle social français, moquant un «modèle social» qui n'était ni social avec 10% de chômeurs ni, finalement, un modèle, personne ne songeant à le copier. La crise est passée par là et le fait est que si notre modèle nous a peut-être empêché de profiter de la plus grande croissance, il semble constituer un sérieux amortisseur de la crise économique malgré tout.

The Economist évoque le nouvel ordre économique européen, et ce modèle social que personne ne devait nous envier. Sa Une s'avère paradoxale — un paradoxe qui ne lui a pas échappé — en illustrant le modèle français par ce même Nicolas Sarkozy si critique il y a seulement deux ans. covtheeconomist The Economist se penche ainsi sur le French Model, dans un article dont le titre ferait se pâmer ceux qui, ici, n'ont de cesse de guetter, impatients, l'insurrection sociale : How France is surviving the economic crisis. The Economist (qui donne, au passage, une explication intéressante à cette question récurrente de la productivité des Français) relève que les «Anglo-Saxons» regardent avec beaucoup d'insistance du côté de la France ces derniers temps: «Indeed, with a mix of amusement and self-satisfaction, the French have watched les Anglo-Saxons start to sound, well, increasingly French» («de fait, les Français regardent, avec un mélange d'amusement et d'auto-satisfaction, les Anglo-Saxons qui semblent, eh bien, de plus en plus français»). Mais que l'on ne croit pas la partie gagnée: The Economist relève aussi, non sans raison, que notre modèle nous empêchera également de bénéficier rapidement de la reprise à venir, et qu'en assumant un chômage élevé, nos choix ne sont pas nécessairement plus sociaux que ceux des modèles anglo-saxons. La crise signe-t-elle la fin du sarkozysme économique? Le reniement des principes de la campagne? The Economist évoque aussi Colbert. Or, une fois débarassé de ses oripeaux libéraux, c'est un rôle qui siérait assez à Nicolas Sarkozy, qui n'est pas homme à laisser faire. Colbert a dès lors encore du pain sur la planche pour trouver la juste mesure, surtout si les français ne veulent pas se contenter d'être les champions des temps de crise.

La France et l'Europe, autrement.

Sur le plan international, faut-il être choqué par le retour dans l'Otan, envisagé par François Mitterrand, puis Jacques Chirac et concrétisé par Nicolas Sarkozy au moment peut-être le plus propice, avec une Amérique qui s'affirme davantage mulipolaire ? Soyez bons, et doutons de concert. Pour le reste, ceux qui critiquaient l'activisme de Nicolas Sarkozy, qui soulignaient sa mésentente avec Angela Merkel en sont aujourd'hui pour leurs frais. Lors de la présidence française de l'Union Européenne, son engagement a certainement permis de porter le drapeau européen au plus haut depuis longtemps, comme peu d'autres dirigeants auraient pu le faire à sa place. A vrai dire: comme aucun dirigeant européen ne l'a fait avant lui. L'espace de quelques mois, c'est bien l'Union européenne qui a porté les espoirs de réponse globale à une crise globale, Nicolas Sarkozy incarnant véritablement le retour du politique qu'il appelle de ses vœux.

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Deux ans après son élection, aucun «bilan» ne peut être fait. C'est vrai par principe, ça l'est encore davantage au vu des circonstances économiques exceptionnelles actuelles. Socialement et économiquement, l'enjeu de son mandat ne porte pas sur les deux années passées. Il porte sur la réponse que Nicolas Sarkozy sera capable de donner à ces circonstances, sur sa capacité, dans une période absolument charnière, à adapter le modèle social français pour lui donner plus d'efficacité tout en en préservant l'efficacité.

Quant à notre modèle de société, Nicolas Sarkozy serait bien inspiré d'y relever aussi le défi de l'impopularité, et de ne pas sacrifier l'humanisme auquel les Français sont unanimement attachés.

Koz

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Koz (2 articles)
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