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Alzheimer: la tentation des essais sauvages

Jean-Yves Nau, mis à jour le 16.02.2012 à 2 h 55

Les résultats prometteurs, sur des souris atteintes par la maladie, d'un médicament anticancéreux bien connu, posent cette question médicale et éthique.

Une colonie de cellules souches embryonnaires / REUTERS

Une colonie de cellules souches embryonnaires / REUTERS

Un médicament anticancéreux vient chez la souris de démontrer une «efficacité spectaculaire» contre cette maladie incurable. Faut-il respecter les très longs délais nécessaires aux expérimentations officielles chez l’homme? Que risqueront ceux qui ne respecteront pas  la réglementation en vigueur?

Voici donc une question médicale et éthique brûlante, à la fois inattendue et de grande amplitude. C’est aussi une question on ne peut plus concrète à laquelle vont être très rapidement confrontées  les différentes autorités sanitaires en charge des médicaments et de la recherche contre la maladie — jusqu’ici incurable— d’Alzheimer. Résumons les termes de l’équation.

1. Une équipe américaine annonce aujourd’hui dans les colonnes de la revue Science avoir obtenu (chez  une variété de souris de laboratoire) des résultats que toute la communauté trouve «spectaculaires» (pour ne pas dire miraculeux) contre les lésions cérébrales caractéristiques de cette affection dégénérative.

2. Ces résultats n’ont pas été obtenus  à partir d’une substance expérimentale destinée à devenir un médicament au terme d’une longue série d’expérimentations animales puis humaines. La molécule est bien connue, commercialisée et remboursée depuis une dizaine d’années dans de très nombreux pays pour des propriétés anticancéreuses très spécifiques

3. Les auteurs de cette expérimentation  annoncent tout naturellement leur souhait de prolonger leur travail. Ils veulent passer au plus vite à des essais sur des personnes souffrant de cette maladie. En toute rigueur ces essais devront être menés (après accord des autorités médicales et éthiques ad hoc) dans le cadre des réglementations en vigueur; à savoir contre des substances placebo n’ayant aucune efficacité clinique. Leurs résultats ne pourront pas être établis et confirmés avant plusieurs années.

Procédures d'experimentation

Dans un tel contexte, et au vu des caractéristiques et de la fréquence de la maladie tout comme des multiples échos médiatiques internationaux rencontrés par la publication scientifique américaine, une question inédite et lourde de conséquence est soulevée: celle du non respect des procédures officielles d’expérimentation des médicaments. Corollaire: faut-il condamner –et si oui à quel titre— les essais sauvages qui pourraient être menés en marge des règles législatives et réglementaires aujourd’hui en vigueur?          

La publication de Science est signée par une équipe de la Case Western Reserve University de Cleveland (Ohio). Les chercheurs ont conduit leurs travaux dans le cadre de l’hypothèse aujourd’hui dominante: la maladie neurologique (décrite pour la première fois il y a 106 ans par le neuropsychiatre allemand Alois Alzheimer) est la conséquence de l'accumulation, dans certaines régions cérébrales, de fragments d'une protéine dite bêta-amyloïde. Pour des raisons qui demeurent en grande partie mystérieuses, l’organisme des malades ne parviendrait plus à lutter contre la formation de ces dépôts protéiques.

Postulat dominant: parvenir à éliminer ces dépôts (ou mieux prévenir leur apparition) conduirait à faire disparaître (ou à ne pas voir apparaître) les différents symptômes de la maladie. Or les chercheurs disposent ici d’une piste a priori très intéressante: ces structures protéiques sont normalement dégradées lors de mécanismes enzymatiques dans lesquelles est directement impliquée d'une protéine dite apolipoprotéine E (ApoE).

La chercheuse Paige Cramer et ses collègues de Cleveland ont émis l'hypothèse qu’une molécule aux effets anticancéreux bien établis (le bexarotène) pourrait augmenter l'élimination des fragments bêta-amyloïdes dans le cerveau dans la mesure où cette molécule concourt, précisément, à activer l'ApoE.  Dirigés par  Gary Landreth, les chercheurs ont donné ce médicament à des souris de laboratoires spécialement créées (grâce aux outils du génie génétique) pour être victimes d’une maladie à bien des égards comparable à celle décrite par Alois Alzheimer. Et ils ont observé (en trois jours seulement et à partir d’une seule dose administrée par voie orale) une spectaculaire disparition des lésions pathologiques intracérébrales.

Parallèlement les  rongeurs jusqu’alors devenus déments présentaient une amélioration, non moins spectaculaire, de leurs capacités  cognitives, sociales et olfactives.

Disparition —jusqu'à 75 % des plaques pathologiques— améliorations substantielles de l’intellect murin:   les chercheurs estiment que le bexarotène parvient à «reprogrammer» les cellules immunitaires présentes dans le cerveau. En usant d’une métaphore parlante, ils expliquent que ces cellules destinées à assurer la lutte contre tout ce qui est étranger à l’organisme parviendraient de nouveau à «nettoyer» les dépôts pathologiques. Les responsables de la revue Science ont aussitôt jugés que ce travail était d’une grande portée: le manuscrit de Paige Cramer et de ses collègues a été reçu par la rédaction le 9 décembre; il était accepté pour publication dès le 20 janvier.

Effets secondaires?

«Jusqu'à présent le meilleur traitement existant chez des souris de laboratoire prenait plusieurs mois pour éliminer les plaques amyloïdes», a précisé le Dr Daniel Wesson, l’un des co-auteurs de ce travail. De nombreux autres chercheurs de la communauté spécialisée ont salué ce travail ainsi que les perspectives thérapeutique qu’il ouvre. L'équipe de Cleveland veut maintenant s'assurer que le médicament anticancéreux agira de même chez ses personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer. Elle n’est pas la seule, loin s’en faut.

Rien n’est acquis et l’administration de ce médicament pourrait vite se révéler problématique, à commencer par les effets secondaires importants ( cardiovasculaires notamment) qu’il peut avoir.  Toutefois si l’objectif est atteint cette découverte de recherche fondamentale pourra déboucher sur le premier traitement ayant réellement démontré une efficacité clinique contre la maladie d’Alzheimer. Il est en effet acquis que les quatre médicaments actuellement commercialisés dans cette indication sont non seulement inefficaces mais potentiellement dangereux. Des essais cliniques préliminaires avec le bexarotène pourraient commencer d’ici à 2013.

Initialement développé par le laboratoire américain Ligand Pharmaceuticals sous le nom de marque Targretin,  le beraxotène  a vu ses droits mondiaux rachetés par la multinationale pharmaceutique japonaise Eisai en 2006. 

Outre-Atlantique, rien ne semble avoir été laissé au hasard. Selon The Scientific American, Gary Landreth a d’ores et déjà créé une société —ReXceptor Therapeutics— qui procèdera aux premiers essais cliniques. Il s’agira notamment de savoir si la molécule franchit bien la barrière biologique qui sépare le compartiment sanguine du système nerveux central (barrière hémato-encéphalique).

Si tel est le cas et si les phénomènes curatifs observés chez les rongeurs sont reproduits d’autres essais seront conduits ; soit un processus qui prendrait entre 18 mois et trois ans avant que le médicament puisse être officiellement proposés aux millions de personnes qui souffrent de cette maladie à travers le monde; une maladie aujourd’hui en constante augmentation.

Détail: les droits concernant le beraxotène viennent de tomber dans le domaine public mais la Case Western Reserve University vient d’en protéger l’usage qui pourrait en être fait dans le domaine de la lutte contre la maladie d’Alzheimer.

On peut aussi imaginer que d’autres essais pourraient être lancés beaucoup plus rapidement. Autorisé à la commercialisation depuis 1999 , le bexarotène est un médicament anticancéreux aujourd’hui bien connu et aisément disponible, indiqué dans le traitement de certains lymphomes cutanés.

Pour sa part, Gary Landreth anticipe les demandes qui ne manqueront pas d’émaner des médecins comme des familles ayant un des leurs atteint par cette maladie neurologique dégénérative. Il met aujourd’hui publiquement en garde contre toute tentation d’enfreindre les réglementations en vigueur et de procéder à des essais précipités «à domicile» à partir de prescription médicales faites en dehors de l’indication officielle du bexarotène.  

En France, l’expérience montre (avec le Médiator durant de longues années, avec le Baclofène aujourd’hui contre la dépendance alcoolique) que la pratique de la prescription médicale en dehors de l’autorisation de mise sur le marché peut être très largement répandue. Et ce sans susciter la moindre réaction-sanction du ministère de la Santé ou de la sécurité sociale; voire des autorités sanitaires indépendantes, comme l’Afssaps, en charge de l’usage et de la sécurité sanitaires des médicaments.       

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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