France

La grogne des «gorilles» de la République

Alexandre Lévy, mis à jour le 13.05.2009 à 15 h 21

Réduits parfois à un rôle de domestique auprès de personnalités de second ordre, les gardes du corps ont du vague à l'âme.

«Gare au gorille!» avait gribouillé sur son t-shirt le temps d'un jogging à New York le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner. Dans le moindre de ses déplacements, l'ancien patron de Médecins sans frontières bénéficie, comme la plupart des personnalités politiques françaises de premier plan, de l'assistance et de la « protection rapprochée » d'un service spécialisé de la police nationale, le SPHP (Service de protection des hautes personnalités).

Crée en 1935, au lendemain de l'attentat à Marseille qui coûta la vie au roi de Yougoslavie Alexandre Ier et au ministre des Affaires étrangères Louis Barthou, l'ancêtre du SPHP s'appelait le Service des voyages officiels (le « VO », dans le jargon des policiers). Fort de plus de 700 policiers, il comporte aujourd'hui trois sections chargées respectivement de la protection des personnalités françaises, étrangères et de VIP considérés comme particulièrement « sensibles ». Une section spéciale du SPHP, le Groupe de sécurité de la Présidence de la République (GSPR), est dédiée à la seule protection du chef de l'Etat et des membres de sa famille.

Par définition muets, ces hommes portant oreillette, lunettes noires et veste ample (qui recouvre habituellement un pistolet Glock) donnent aujourd'hui de la voix pour exprimer un mal être quasi existentiel. «Certains de mes collègues disent qu'ils doivent sortir le chien, acheter la baguette ou conduire Madame faire son shopping», explique Frédéric Lagache, secrétaire national du syndicat de police Alliance (marqué à droite). « Nous avons décidé de tirer la sonnette d'alarme parce que nous avons constaté trop d'abus. Or, nous ne sommes pas des domestiques », poursuit ce responsable syndical qui, à deux reprises, a tenté d'alerter l'opinion publique française avant de trouver une oreille attentive auprès du correspondant britannique du journal The Times à Paris.

Les policiers d'élite du SPHP se seraient ils transformés en «hommes à tout faire» auprès de certaines personnalités ? «La fonction exige un véritable travail d'équilibriste entre la mission de protection et celle de domestique», reconnaît Gérard Desmarets, auteur d'un Manuel de la protection rapprochée (Chiron éditeur, Paris 2008). Assurer la protection «rapprochée» de quelqu'un, c'est forcément découvrir aussi sa face cachée, poursuit l'auteur.

Toujours à cours d'argent liquide, volages, mythomanes quand ils ne sont pas méprisant: les policiers du SPHP auraient des choses à raconter sur leurs protégés. Ce qui n'empêche pas les belles histoires d'amitié, la plus connue étant certainement celle du chef de l'Etat avec ses gardes du corps, sa «deuxième famille», avec qui il a fêté en premier sa victoire à la présidentielle de 2007. L'un d'entre eux, le commandant Michel Besnard, qui était l'ombre de Sarkozy depuis le temps où il occupait la place Beauveau, a été même nommé sous-préfet en récompense de ses bons et loyaux services.

De façon assez prévisible, l'arrivée de Nicolas Sarkozy à l'Elysée s'est traduite par une montée en puissance des fonctionnaires de police au détriment des gendarmes pour assurer sa sécurité. Ces derniers, qui étaient à parité avec les policiers au sein du GSPR, ont été dès la passation de pouvoirs avec Jacques Chirac priés de faire leurs valises et de rejoindre d'autres unités de la Gendarmerie nationale. Aujourd'hui, le groupe chargé de la protection du chef de l'Etat compte près de 80 policiers. Des anges gardiens qui commencent à sérieusement souffrir du rythme d'enfer d'une présidence hyperactive et de la logistique de sécurité complexe dictée par la famille recomposée de Nicolas Sarkozy. Certains n'auraient toujours pas pris de vacances depuis leur prise de fonction, et seraient dans un état proche du «burn out». Or, un officier de sécurité exténué et armé, représente un danger non seulement pour lui même mais aussi pour les autres...

C'est à la lumière de cette réalité-là qu'il faut interprêter la récente offensive de l'Elysée qui, sous prétexte de réduction des coûts en temps de crise, s'est attaqué à la question des affectations des policiers du SPHP. François Bayrou et Ségolène Royal ont-ils réellement besoin de deux officiers de protection chacun? Michel Charasse, dont le dernier mandat de ministre remonte à 1992, de quatre? Dans la liste des « personnalités sensibles », l'ancienne otage des FARC, Ingrid Betancourt, bénéficie en France de la protection de deux anges gardiens du SPHP, pour un coût estimé à 73.238 euros (hors salaire) pour les neuf derniers mois. Anciens ministres et hauts gradés militaires à la retraite bénéficient, eux, depuis des années de la protection de trois policiers chacun.

Les comptes sont vite faits, d'autant plus si la mission de ces policiers ne se limite qu'à porter les sacs de courses des intéressés. Libérés de ces corvées indignes pour des policiers d'un service d'élite, ils pourraient renforcer un GSPR quelque peu essoufflé à courir derrière un président qui a la bougeotte. Et s'ils devaient donner un coup de main, ce serait, tant qu'à faire, pour porter la sacoche griffée de la première dame de France.

Alexandre Lévy


Photo: Nicolas Sarkozy courant avec ses gardes du corps  Reuters

 

 

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