Culture

Richard Prince: artiste, plagiaire et symbole de la bulle

Anne de Coninck, mis à jour le 11.05.2009 à 7 h 15

Le photographe français Patrick Cariou a saisi la justice américaine pour plagiat. A-t-il des chances de gagner?

C'est une procédure judiciaire d'une ampleur inédite que vient de lancer le photographe français Patrick Cariou. Elle vise à la fois l'artiste Richard Prince, le galeriste Larry Gagosian et l'éditeur Rizzoli. Tous les trois sont accusés de plagiat après l'organisation d'une exposition en novembre dans l'une des galeries Gagosian de New York. L'action en justice n'est pas sans rappeler une procédure engagée par autre photographe de l'agence AP contre l'artiste Shepard Fairey et son célèbre poster de Barack Obama à la fin de l'année dernière.

Le «cas» Richard Prince est pourtant très différent du fait même de la nature particulière de son travail. Il est le champion toute catégorie d'un art appelé «appropriation art», tout un programme... Il recycle les photographies des autres pour créer ses propres images et ses toiles. Bien sur, au fil des années de nombreuses procédures ont été lancées contre lui, en général sans succès. Cela a plutôt contribué à sa notoriété et à sa réussite. Il a longtemps été considéré comme le «Bad Boy» (le mauvais garçon) de l'art outre-Atlantique ... avant de finir par gagner en respectabilité aussi sûrement que sa cote s'envolait avec l'aide active de spéculateurs et d'investisseurs fortunés. Il est ainsi devenu le premier photographe a atteindre le seuil du million de dollar pour une image vendue par une maison d'enchères, c'était en 2005, en pleine bulle.

L'artiste est né dans la zone du Canal de Panama en 1949 qui était alors sous contrôle des Etats-Unis. Il a grandi près de Boston. Arrivé à New York dans les années 70. Il commence à travailler à l'édition technique pour le groupe Time Life. Il passe son temps libre à découper et collectionner les photographies tirées des divers magazines pour lesquels il travaille que ce soit des reportages ou de la publicité. Peu a peu, il développe une technique, il reproduit les images, les agrandit, les modifie à peine et les vend dans des galeries. Il côtoie, sans vraiment en faire parti, la mouvance «Pictures Generation». Cette génération de jeunes artistes, entre autres Cindy Sherman, Robert Longo ou Barbara Kruger, vont avoir une grande influence sur la scène new-yorkaise photographique à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Deux images «lancent» sa carrière. Au tout début des années 80, il reproduit une photo de Brooke Shields âgée de 10 ans, nue et maquillée. Elle a été prise en 1975 par un photographe inconnu Garry Gross et a été publiée dans le magazine Playboy. Richard Prince lui redonne le titre d'une image célèbre de Walker Evans «Spiritual America»... et cela marche. Tandis que le photographe Garry Gross voit sa carrière anéantie par des poursuites en justice pendant une dizaine d'années, Richard Prince devient célèbre et riche. La vente en 1999 de «Spiritual America» chez Christie's rapporte 151 000 dollars quand l'original de 1975 atteint péniblement les 450 dollars.

A la même époque, Richard Prince réalise une série reprenant les campagnes publicitaires des cigarettes Marlboro qui mettent en scène des Cow Boys. Là encore, il rephotographie les images. Si les photographes des originaux demeurent quasiment inconnus - le New York Times mettra des années a en identifier un... - une des photos de la série est vendu en 2008 3.4 millions de dollars. De quoi alimenter l'amertume des auteurs de la série qui n'ont eu ni reconnaissance financière, ni reconnaissance artistique.

Il faut dire que dans les années 2000 le travail de Richard prince a changé de dimension. Ses photos sont devenues des icones de la culture populaire américaine. Certains n'hésitant pas, à l'instar de Warhol 20 ans auparavant, à attribuer une dimension anthropologique à ses œuvres, mélange de photos, de publicité, d'allusions sexuelles et de bons mots, qui seraient des instantanés de l'Amérique contemporaine et de sa culture populaire.

Au fil des ans, il s'approprie d'autres thèmes comme les gangs, la rébellion et la sexualité. Il se diversifie aussi. Outre le recyclage, il crée une séries «les jokes» (les plaisanteries)  qui sont des textes sur toiles, des blagues connues tirées souvent de planches de bandes dessinées notamment celles du magazine New Yorker. Se moquant volontiers de lui-même, nombre des plaisanteries le concernent, entre les séances chez son psy et les accusations de plagiat dont il fait l'objet.

A partir 2003, il réalise la série très efficace des «nurses» (infirmières), un quarantaine de toiles représentant de pulpeuses infirmières avec des titres plus ou moins évocateurs «Nympho Nurse», «Aloha Nurse», «Camp Nurse», «Tender Nurse»... Au total, elles seront vendues par la galerie Barbara Gladstone en 2004 entre 45 000 et 85 000 dollars pièce. Elles ne mettront pas longtemps avant d'atteindre des sommets, plus de six millions de dollars en 2007 pour l'une d'entre elles. Il collabore du coup avec Marc Jacobs pour Louis Vuitton, et fait défiler 12 modèles habillés en infirmières pour la ligne printemps été 2008.                                                                                      

Le succès de Prince, décalé mais surtout bon dans la communication et dans la fabrication de son image, a pris une ampleur ahurissante au cours des dernières années sous l'effet conjugué d'un marché de l'art devenu fou et plus encore d'une nouvelle race de collectionneurs investisseurs. Ne connaissant pas spécialement l'art, ils ont trouvé avec celui-ci un bon moyen d'investir, de se faire un nom et aussi de côtoyer un monde «super cool et trendy» et au final de gagner encore plus d'argent. Prince n'est évidemment pas le seul bénéficiaire de ce système. Damien Hirst, Jeff Koons ou Takashi Murakami ont aussi surfé sur cette vague de millions de dollars.

Mais Richard Prince est emblématique de ses associations contre nature entre des fonds d'investissements à risques («hedge fund»), des artistes et des galeristes qui ont transformé un temps le marché de l'art contemporain en un casino. En novembre 2005, une photo tirée de la série des publicités pour Marlboro a été vendu 1,2 million de dollars par Christie's à New York. En mai 2007, une autre photo de la même série atteignait de 2,8 millions dans le même maison d'enchères!                                  
La procédure engagée par Patrick Cariou peut-elle aboutir? Le Français a publié en 2000 (Yes Rasta) un livre sur les rastafaris, ces habitants des montagnes de Jamaïque qui y vivent volontairement reclu. Pas un travail facile. Il a fallu au photographe près de 10 ans pour mener à bien son projet. En novembre, il se rend compte que Richard Prince a repris non pas une ou deux photos mais près d'une trentaine d'images de son livre les insérant dans des collages et y associant des photos de femmes dénudées. Résultat, une exposition de collages sur toiles dont, selon le journal Artnewspapers, huit ont été vendu entre 1.5 et 3 millions de dollars pièce. Très vite, Patrick Cariou demande l'arrêt de l'exposition et de la vente du catalogue. Sans succès. Il saisit la cour. Richard Prince, la galerie et l'éditeur du catalogue se retranchent derrière un argument juridique efficace, qui a déjà fait ses preuves devant les tribunaux américains, l'article dit du «fair use».
En substance, il autorise les artistes à se servir de photographies existantes pour en faire une œuvre d'art: cela autorise une reproduction limitée outrepassant le copyright (droit d'auteur) dans un but considéré comme créatif. Une technique que Richard Prince perfectionne depuis près de quarante ans!

Anne de Coninck

Photo: Enchères chez Christie's à New York Joshua Lott / Reuters

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