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Indépendance de l’Ecosse: une question qui en cache plein d’autres…

Yann Morell y Alcover, mis à jour le 14.02.2012 à 7 h 03

La décision de Londres de lancer une consultation sur les modalités d'un référendum n'est pas innocente. Car la vraie question est de savoir si l'Ecosse est viable.

Un militant en faveur de l'indépendance devant le château d'Edimbourg. REUTERS/David Moir.

Un militant en faveur de l'indépendance devant le château d'Edimbourg. REUTERS/David Moir.

La décision du gouvernement du Royaume-Uni de lancer début janvier une consultation sur les modalités d’un éventuel référendum sur l’indépendance de l’Ecosse a relancé le débat sur le sujet. Avec une question de fond, l'Ecosse serait-elle viable seule?

Une telle annonce était pourtant prévisible depuis que les élections du printemps dernier avaient donné la majorité absolue des sièges du Parlement écossais (69 sur 129) au Scottish National Party (SNP), une formation qui milite de longue date en faveur d’une sécession. Le mandat du SNP s’étend jusqu’en 2016 et le parti espère qu’un référendum sur l’indépendance pourra se tenir d’ici à l’automne 2014.

Le gouvernement britannique, résigné au référendum, a pour sa part souligné la nécessité de l’organiser dans la légalité, ce qui explique le lancement de la consultation (ouverte jusqu’au 9 mars prochain) sur ses modalités, partant du principe que le gouvernement écossais n’aurait pas l’autorité légale pour organiser le scrutin.

Mais les divergences entre les exécutifs écossais et britannique demeurent évidentes et concernent notamment des questions de calendrier. David Cameron a déclenché une série de réactions très vives le mois dernier en appelant à un vote le plus rapidement possible. Le Premier ministre souhaite par ailleurs que la question posée soit oui ou non à l’indépendance et qu’aucune solution intermédiaire ne soit évoquée.

De son côté, le chef du gouvernent écossais et leader du SNP, Alex Salmond, semble vouloir prendre le temps de faire mûrir son projet, d’en définir les modalités et de convaincre ses concitoyens d’ici à 2014. L’exécutif écossais a lui aussi lancé sa consultation sur le sujet, ouverte, elle, jusqu’au 11 mai.

Une démarche qui vient de loin

Depuis l’établissement du Parlement écossais en 1999, le gouvernement du Royaume-Uni tout entier a été transformé. Le Parlement et le gouvernement écossais ont ainsi pris en charge un grand nombre d’éléments de la vie publique locale, dans le cadre d’un processus baptisé «dévolution». Ce transfert inclut, entre autres, les questions de droit pénal, d’éducation, de santé, d’agriculture ou de développement économique.

En revanche, le gouvernement central du Royaume-Uni a gardé la main sur d’autres aspects comme la défense, les relations diplomatiques ou la protection sociale. Par ailleurs, l’Ecosse reste représentée au Parlement britannique, avec 59 sièges.

En parallèle de ce transfert de compétences, l’Ecosse a bénéficié depuis d’un système de réattributions des rentrées fiscales collectées au niveau national. Selon un rapport indépendant commandé conjointement par le gouvernement britannique et le Parlement écossais, publié en avril 2009 et qui visait à faire le point sur dix ans de «dévolution», 60% de la dépense publique réalisée en Ecosse passait par le Parlement et le gouvernement locaux. La plus grande partie de la dépense restant sous contrôle de Londres concernait la défense et le système de santé.

Malgré un degré d’autonomie déjà significatif, une frange importante de l’électorat écossais semble vouloir aller plus loin. Dans un sondage réalisé par Ipsos Mori pour les quotidiens The Times et The Sun, publié le 31 janvier, 39% des Ecossais interrogés, certains de voter en cas de référendum, se disaient d’accord avec la proposition selon laquelle l’Ecosse devrait être un pays indépendant. Il reste évidemment à convaincre encore 50% de gens en «désaccord» avec cette idée mais la proportion d’adhérents au projet d’indépendance est tout de même remarquable.

Marre de la douche britannique

Les raisons du mécontentement écossais sont évidemment multiples mais le facteur économique est bien sûr décisif. Dans sa littérature de campagne, le SNP évoque pêle-mêle la participation à la guerre en Irak et la volonté des Ecossais de pouvoir décider dans quels conflits ils s’embarquent, le partage de la manne du pétrole de la mer du Nord ou encore les décisions en matière économique, prises de manière trop centralisées à Londres.

La politique d’austérité très dure menée par le gouvernement de David Cameron et les coupes budgétaires qui lui sont assorties sont aussi remises en cause par le SNP. Ce dernier expliquait dans son petit livret sur le référendum, daté de mai 2011, que pour «quatre des cinq dernières années, l’Ecosse a enregistré un surplus budgétaire, et que pour chacune des cinq dernières années sa situation financière a été plus solide que celle du Royaume-Uni».

De son côté, la Commission indépendante sur la «dévolution» avait, deux ans plus tôt, affirmé que «la dépense publique en Ecosse est supérieure par habitant à celle de la majeure partie du pays mais que les taxes ne l’étaient pas, si bien que l’Ecosse bénéficie du partage de l’ensemble des impôts avec le Royaume-Uni». Mais dans son calcul, elle incluait dans les impôts collectés au niveau du royaume les revenus fiscaux de du pétrole de la mer du Nord.

La question de la viabilité du pays en cas d’indépendance est évidemment cruciale. Avec une population de 5,2 millions d’habitants, l’Ecosse se retrouverait sur un pied d’égalité avec le Danemark (environ 5,6 millions selon les derniers chiffres d’Eurostat) et un peu devant d’autres petits pays européens comme la Norvège (4,9 millions) ou l’Irlande (4,5 millions).

Les statistiques officielles britanniques ne donnent pas le détail du produit intérieur brut par habitant et par région mais, selon des données publiées par Eurostat en février 2011, le produit intérieur brut de l’Ecosse aurait été équivalent à 28.800 euros par habitant en 2008, soit à peine moins que les 29.600 euros enregistrés en moyenne au Royaume-Uni et beaucoup plus que la moyenne de l’Union européenne. L’office statistique écossais souligne, par ailleurs, que l’économie locale a un peu moins mal traversé la crise que l’ensemble du pays, même si la différence reste ténue.

L’aptitude de l’Ecosse à rassurer les investisseurs internationaux une fois sortie du Royaume-Uni est un élément clé du débat. De ce point de vue, un article paru le 5 février dans le Financial Times apportait de l’eau au moulin des pessimistes en affirmant que le nouveau pays ne pourrait «pas compter recevoir le triple A». Le journal se basait sur des conversations privées tenues avec chacune des trois grandes firmes de notation de crédit, Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch.

Cinq questions pour une consultation

Avant de pouvoir se prononcer sur la viabilité économique d’une Ecosse indépendante, un certain nombre de questions essentielles restent de toutes façons sans réponse claire et devront être tranchées.

La première concerne le degré d’indépendance. Certains observateurs pensent en effet que, si une indépendance totale à peu de chances de rallier une majorité d’Ecossais, l’option dite «dévo-max», c'est-à-dire la permanence dans l’union assortie d’une autonomie financière quasi complète, aurait plus de chances de succès.

La seconde question qui se pose, en cas d’indépendance, concerne l’adhésion à l’Union européenne. Sur ce point, le SNP se montre clairement en faveur d’une intégration à l’Union en tant que membre à part entière. En revanche, et c’est la troisième question, l’adhésion à la zone euro semble nettement moins évidente. Il faut dire que l’incapacité des pays de la zone à se mettre d’accord sur une solution durable à la crise des dettes publiques n’a pas vraiment fait le jeu de ceux qui auraient souhaité intégrer l’euro.

Quelle monnaie dans ce cas? Les représentants du SNP se sont jusqu’ici montré évasifs, expliquant que l’Ecosse pourrait dans un premier temps conserver la livre sterling puis éventuellement rejoindre l’euro à terme. Les modalités de participation –ou pas– à l’une ou l’autre union monétaire (livre sterling ou euro) restent cependant très floues et le risque serait que le pays se retrouve dépendant d’une devise dont la politique de banque centrale lui soit totalement étrangère.

Ensuite, quatrième question, la répartition de la manne pétrolière. Sachant que, selon les dernières estimations de deux professeurs de l’Université d’Aberdeen, Alexander Kemp et Linda Stephen, environ 80% de la production d’hydrocarbures du Royaume-Uni se situe en en fait dans les eaux territoriales écossaises (97% pour le pétrole et 58% pour le gaz) et que le cumul des revenus générés (taxes sur la production pétrolière, impôt sur les sociétés pétrolières et licences accordées pour l’exploration) entre 1980 et 2010 se monte à plus de 146 milliards de livres sterling (données de l’Office for National Statistics), on comprends mieux l’enjeu pour les séparatistes.

De leur côté, les opposants à l’indépendance soulignent le caractère assez erratique de ces revenus depuis trente ans. Ils soulignent aussi que, même si l’intégralité des revenus pétroliers était affectée au budget de l’Ecosse, celle-ci n’aurait pas été en mesure d’équilibrer ses comptes publics depuis plus de vingt ans. Un rapport du Scotland Office, le ministère chargé de représenter les intérêts de l’Ecosse au sein du gouvernement britannique, daté de juin 2009, expliquait ainsi que le cumul des déficits budgétaires depuis le début des années 80 dépassait largement celui des revenus pétroliers générés dans le même temps.

Quel sort pour les zombie banks?

Enfin, cinquième question: quid des banques pourries? Deux des plus grands échecs bancaires récents ont concernés les sœurs ennemies d’Edimbourg, Bank of Scotland (BOS) et Royal Bank of Scotland (RBS), devenues des zombie banks après des années d’expansion aussi fulgurante que risquée.

BOS, qui s’était fait souffler la puissante banque de réseau NatWest, rachetée par RBS en 2000, avait finalement fusionné avec l’ancienne banque mutualiste Halifax pour former HBOS. Mais ses difficultés en 2008 ont précipité un sauvetage par les autorités et la banque a finalement été absorbée par Lloyds TSB. Quant à la jadis flamboyante RBS, elle est aujourd’hui contrôlée à plus de deux tiers par l’Etat et toujours en proie à de sérieuses difficultés.

Dans un entretien à la chaîne de télévision Channel 4, le mois dernier, Alex Salmond avait clairement écarté un quelconque partage des risques liés aux «actifs toxiques» de RBS, expliquant que les responsables de la catastrophe étaient à Londres.

Pour sa part, le Financial Times, dans un article paru le 12 janvier dernier, rappelait qu'«en 2007, Mr Salmond avait encouragé Sir Fred Goodwin, l’ancien patron de RBS, à acheter ABN Amro —la transaction qui a poussé la banque à son effondrement». Le chef du SNP avait alors écrit à Fred Goodwin qu’il était «dans l’intérêt de l’Ecosse que RBS soit prospère» et qu’il lui proposait son aide. «Bonne chance pour cette offre», avait-il ajouté.

De son côté, l’ancien ministre des Finances travailliste Alistair Darling, originaire d’Ecosse et opposé à l’indépendance, avait lui rétorqué que «les décision qui avaient entrainé RBS vers la catastrophe ont été prises à Edimbourg, pas à Londres».

Yann Morell y Alcover

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