La stratégie nucléaire de la France? Ne rien faire
Le démantèlement des centrales les plus anciennes, qui conditionne la construction de nouveaux réacteurs, est trop coûteux.
- Centrale EDF de Saint-Laurent, près d'Orléans, le 2 avril 2011. REUTERS/ Regis Duvignau -
Les temps sont durs pour les retraites. Pour les centrales nucléaires aussi, il ne suffit plus d’avoir fonctionné 40 ans pour mériter le repos. Travailler plus longtemps pour... produire plus. Donc, plus question de mettre à la casse une vieille centrale comme Fessenheim. Les membres de la commission «Energies 2050» ont remis lundi 13 février 2012 au ministre chargé de l’énergie Eric Besson un rapport estimant que la France doit «s'interdire toute fermeture administrative d'une centrale nucléaire» qui n'aurait pas été décidée pour des raisons de sûreté, et que «la trajectoire optimale pour notre pays consiste à prolonger la durée de vie des centrales existantes aussi longtemps que l'autorité de sûreté nucléaire le permettra».
La commission préconise également de construire «un petit nombre d’EPR» (réacteurs de troisième génération) pour compenser la fermeture graduelle des centrales les plus anciennes et «préparer l'avenir en poursuivant, au côté du développement des énergies renouvelables, le développement de la génération 4» de centrales «tout en laissant ouverte la question de la part du nucléaire en 2050 et même en 2030». Autrement dit: «Nucléaire toute!» Une conclusion qui confirme les soupçons des écologistes vis-à-vis de cette commission, jugée très pro-nucléaire dès sa constitution.
Maintenir a tout prix 75% de nucléaire
Cette décision appelle quelques explications et quelques interrogations. Faire fonctionner plus longtemps une centrale nucléaire présente les avantages considérables de:
- Ne pas avoir à en construire une nouvelle pour la remplacer. D’où une économie notable lorsque l’on considère les dépassements de budget de l’EPR de Flamanville.
- Ne pas avoir à démanteler la centrale. Opération qui n’a jamais été menée à son terme en France et dont le coût, à l’évidence, n’a pas été provisionné.
- Ne pas réduire la part du nucléaire dans la production française d’électricité, soit environ 75%.
- Mettre François Hollande dans une position plus difficile à tenir vis-à-vis de son projet de réduction de cette part à 50%. Pour y parvenir, il devra décider d’arrêter des centrales réputées capables de fonctionner plus longtemps.
Du coté des questions, on peut se demander:
- Comment oublier que le réacteur numéro 1 de la centrale de Fukushima Daiichi devait être arrêté définitivement en février 2011, un mois avant la catastrophe du 11 mars 2011, et qu’il avait reçu l’autorisation d’être utilisé pendant 10 années supplémentaires? Fukushima Daiichi 1 a été mise en service en 1971 avec une puissance installée de 4.700 MW. La centrale de Fessenheim a été construite en 1971-1972 avec une puissance installée de 1.800 MW. Lors de sa construction, sa durée d’exploitation a été fixée à 40 ans, soit un arrêt programmé pour 2011 ou 2017 si l’on prend en compte la date de mise en fonctionnement (1977).
- Comment ne pas être surpris par la volonté de prolonger la vie d’une centrale lorsque l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) soumet son autorisation à des travaux très coûteux d’amélioration des installations? Pour atteindre 60 ans de fonctionnement pour les 58 réacteurs français, soit 2031 pour Fessenheim, il faudra dépenser, selon EDF, quelque 50 milliards d’euros sur 30 ans.
- Pourquoi rafistoler de vieilles centrales en France lorsque l’on vante les mérites et la sécurité des nouveaux réacteurs EPR que l’on espère vendre à l’étranger?
- Ne vaudrait-il pas mieux consacrer les 50 milliards d’euros prévus pour ce rafistolage à la construction de réacteurs EPR en France? Cette somme permettrait de construire environ 17 réacteurs EPR de 1300 MW comme ceux de Flamanville (3 milliards d’euros par réacteur, selon l’estimation de 2011)? Ces 17 réacteurs produiraient 16.500 MW représentant environ 25% des 63.000 MW installés actuellement. Ils permettraient presque de remplacer l’ensemble les 21 réacteurs français dont la mise en service date de plus de 30 ans et qui totalisent quelque 19.000 MW.
Halte au démantèlement…
Au centre de la réponse à ces questions, on retrouve l’incontournable démantèlement. En effet, si l’on arrête des réacteurs pour construire des EPR, il faudra trouver un moyen de se débarrasser des anciens. Et là, le beau calcul s’écroule. Une bonne part des 50 milliards d’euros sera en effet engloutie dans ce type d’opération. Et il ne restera donc pas assez d’argent pour financer la construction des nouveaux réacteurs, «modernes et sûrs».
Résultat: le seul moyen de conserver nos 75% d’électricité nucléaire est bien de rafistoler les installations existantes. On économise ainsi le coût du démantèlement mais on se prive d’une modernisation du parc de réacteurs. Les quatre premiers pays produisant de l’électricité nucléaire dans le monde, les Etats-Unis, la France, le Japon et la Russie disposent de centrales dont l’âge moyen, en 2012, est compris entre 26 et 33 ans (28 ans pour la France). Ce chiffre tombe à 19 ans pour les 20 réacteurs de l’Inde et à 9 ans pour les 16 réacteurs de la Chine. A terme, les pays émergeants disposeront de parcs nucléaires beaucoup plus jeune que ceux de l’occident.
La France se trouve ainsi prise au piège du démantèlement, cette mise en bière de l’atome civil que l’on a glissé sous le tapis pendant des décennies. Avec l’entreposage délicat des déchets, il s’agit bien du revers de la médaille du nucléaire. Et, en fait, il s’agit du même problème. En effet, si le démantèlement est si coûteux, c’est parce qu’il engendre d’énormes quantités de matériaux radioactifs. Certes moins dangereux que les résidus de combustible, mais avec des volumes et des masses extrêmement supérieurs. Il s’agit de traiter le béton des constructions proches du cœur des réacteurs ainsi que toutes les structures métalliques comme les fameuses et énormes plaques à tubes.
La seule véritable solution économique est celle que la France utilise sans le dire ouvertement: ne rien faire. Avec le temps, le coût du démantèlement diminue considérablement. Plus les radiations résiduelles chutent, moins il en coûte de traiter les matériaux. Mais il faut être patient… Les centrales arrêtées pourraient ainsi rester en l’état pendant des décennies, voire des siècles. Autant de cadavres encombrants...
Réduire le nucléaire à 50%
Il s’agit sans doute, pourtant, de la solution raisonnable pour réduire la part du nucléaire en France. Passer de 75% à 50% revient à réduire d’un tiers la production actuelle. Si l’on raisonne sur la puissance installée, cela correspond à une baisse de 21.000 MW sur les 63.000 MW actuels. Tiens, nous ne sommes pas bien loin des 19.000 MW correspondant aux 21 réacteurs dont la mise en service date de plus de 30 ans… Pour les socialistes, la stratégie pourrait donc être la suivante:
- Arrêter progressivement la vingtaine de réacteurs les plus anciens (Fessenheim 1 et 2, Bugey 2 à 5, Dampierre 1 à 4, Gravelines 1 à 4, Tricastin 1 à 4, Blayais 2, Saint Laurent B1 et B2).
- Ne pas les démanteler.
- Réduire ainsi la facture des 50 milliards d’euros d’entretien des réacteurs existants (37 au lieu de 58).
- Utiliser la somme disponible pour financer le développement des économies d’énergie, de l’éolien offshore et du solaire.
Il est remarquable que le rapport «Energies 2050» soit remis au gouvernement au moment où l’une des rares entreprises françaises du solaire, Photowatt, se trouve aux prises avec de graves difficultés financières. Semble-t-il sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, le PDG d’EDF vient de déposer une offre de reprise des activités de l’entreprise via sa filiale Energies Nouvelles Réparties (EDF –ENR). C’est donc au principal défenseur du nucléaire qu’incombe la tâche de sauver le fabricant de cellules photovoltaïques… Au cours des 40 dernières années, grâce à la stratégie qui consiste à confier les énergies nouvelles à EDF et au CEA, la France affiche l’un des taux d’utilisation des énergies renouvelables les plus faibles d’Europe. Sans doute parce que le maintien de 75% d’énergie nucléaire ne laisse guère de place aux concurrents…
Michel Alberganti
Mis à jour le 13/02/2012 à 20h09

















































Quelques précisions suite à votre réponse. J'ai réagi certes un peu vertement à votre égard, parce que si vous trouvez le secteur nucléaire opaque (au passage : je vous suggère de consulter les sites internet de l'INSN et de l'ASN, très transparents au contraire, qui publient tout, y compris les rapports très critiques à l'égard d'EDF), je trouve que la critique du nucléaire repose très souvent sur une approche religieuse plutôt que scientifique. En l'occurrence, vous donniez nettement l'impression de ne pas avoir lu le récent rapport de la Cour des Comptes, pas même sa synthèse de 20 pages, ce qui me semble la base lorsqu'un journaliste veut intervenir sur ce sujet. Concernant le coût de l'EPR, j'ai cité le chiffre de 5 milliards et non 6 parce que 6 est le coût de l'EPR "tête de série" à Flamanville, 5 étant désormais le coût estimé pour un EPR "de série", bénéficiant du retour d'expérience. Il ne faut pas s'étonner du dérapage du budget et du planning de Flamanville : je ne connais pas de projet de cette ampleur (A380 par exemple, ou nouvel hôpital dans l'Essonne) qui ne connaisse ce genre de déboires, et de plus EDF n'ayant construit de centrales depuis 10 ans a perdu de l'expérience. Concernant le coût du démantèlement, je vous renvoie pour plus de détails au rapport de la Cour. La vérification du provisionnement est une affaire purement comptable, et relève typiquement de la compétence de la Cour des Comptes, elle est donc parfaitement capable d'assurer que des provisions sont prises. Reste la question du montant. EDF a mis au point une méthode d'estimation jugée sérieuse par la Cour, qui pour autant n'a pas les compétences techniques pour la valider. La Cour note que l'estimation d'EDF est plutôt dans le bas de la fourchette des diverses estimations internationales, néanmoins crédible. Le point important est que justement en raison des incertitudes pesant indiscutablement sur le montant, la Cour a cherché à évaluer la sensibilité du prix de l'électricité à ces incertitudes : en l'occurrence un doublement du coût de démantèlement conduit à un impact de 5% seulement du coût de production (qui représente moins de la moitié de la facture d'électricité). Bref, le coût du démantèlement n'est pas sûr, mais son impact est négligeable, et l'obsession à ce sujet est injustifiée. Concernant l'exemple de Brennilis, qui sert de mantra aux Verts, il faut garder à l'esprit plusieurs choses. D'abord si ça prend tant de temps, c'est aussi en raison du harcèlement juridique mené par Greenpeace et consort, qui pour prouver que ça coûte cher profite de l'extrême complexité réglementaire (encore alourdie par l'insertion de Brennilis dans une zone naturelle protégée) pour attaquer systématiquement tous les arrêtés devant le Conseil d'Etat : un récent recours a repoussé ainsi les opérations de plusieurs années, et ces années à ne rien faire coûtent cher ! Deuxièmement Brennilis est un réacteur en exemplaire unique, contrairement au parc en activité. Si le premier réacteur actuellement en activité qui sera démantelé (Fessenheim) coûtera un peu cher, il y aura un effet d'apprentissage qui diminuera le coût des suivants. Enfin Brennilis relève d'une conception très différente des réacteurs actuels (car "réacteur nucléaire" ne veut rien dire, il existe énormément de filières très diverses les unes des autres). En particulier la filière utilisée par EDF de nos jours (les "réacteurs à eau sous pression") est bien plus compacte à puissance donnée que les anciens réacteurs (la filière "uranium naturel-graphite-gaz" ou UNGG, et la filière "à eau lourde" représentée à Brennilis). Par conséquent le volume de déchets à traiter au démantèlement sera bien plus petit qu'à Brennilis, toujours à puissance donnée, et le coût de démantèlement sera donc moindre. Faire une règle de trois sur la puissance de Fessenheim à partir du coût de démantèlement de Brennilis comme vous le suggérez est donc une méthode invalide.
Toujours pour poursuivre la discussion, et parce que vous n'êtes sans doute pas le seul à vous poser ces questions, je vous apporte les précisions suivantes (je souligne au passage que je ne suis pas un expert du nucléaire, loin de là, mais un citoyen qui s'informe, en n'hésitant pas à aller dans les détails, et sans doute aidé par son bagage d'ingénieur et quelques connaissances en économie). D'une part si je dis que le coût de démantèlement est un faux problème, ce n'est pas parce que je minore l'incertitude ou que j'aurais plus de compétences que la CdC, mais sur la base d'un raisonnement en ordre de grandeur (raisonnement classique de physicien ou d'ingénieur) : l'impact sur le coût de production est marginal, donc ça ne sert à rien de se focaliser dessus, car il suffit de raisonner sur les grandes masses (en l'espèce l'investissement initial et l'exploitation) pour avoir une évaluation globale correcte. La CdC n'écrit d'ailleurs pas autre chose, et je ne l'interprète pas : "[...] ils modifient le coût annuel actuel de production de façon certes non négligeable mais limitée" (synthèse du rapport, p. 16, avec la précision +2,5% seulement sur le coût de production pour +50% sur le coût de démantèlement). D'autre part votre surprise en comparant le coût annoncé par réacteur à celui de Brennilis est compréhensible pour qui n'est pas familier des raisonnements comptables et financiers, mais repose sur une incompréhension fondamentale : le coût estimé affiché est une valeur ACTUALISÉE, alors que le coût pour Brennilis est un coût plus ou moins effectif, car les opérations sont passées ou en cours. En pratique le coût nominal (i.e. en euros courants) de démantèlement des centrales au moment où il se fera sera bien plus élevé que cette valeur actualisée, qui est une valeur ramenée en 2010. Mais EDF a provisionné une somme dans ses comptes, correspondant à la valeur actualisée, et bloqué de manière inaliénable l'argent correspondant (cela la CdC peut le vérifier, et le confirme du reste) sous la forme d'un actif financier sûr qui rapporte des intérêts, pas très élevés parce que la prudence est de mise, mais sur une période très longue, jusqu'au début des opérations de démantèlement, où l'argent ainsi cumulé représentera alors le montant effectif nécessaire. Ce qui fait d'une part qu'il faut "épargner" aujourd'hui une somme (en euros 2010) très inférieure au coût nominal le moment venu, et d'autre part qu'il y a un intérêt économique supplémentaire à repousser la fin d'exploitation d'un réacteur (on repousse ainsi aussi le début du démantèlement, et les sommes à provisionner aujourd'hui, soit le coût actualisé qui vous surprend tant, se trouvent ainsi fortement réduites, puisque le cumul d'intérêts suit une loi exponentielle, sur une durée plus longue). Il n'y a donc là ni mystère, ni incohérence avec Brennilis, ni tour de passe-passe de la part d'EDF qui aurait échappé à la sagacité de la CdC, tout à fait familiarisée avec ce genre de raisonnement très classique, et attentive à la prudence du taux d'actualisation retenu (car c'est bien entendu un paramètre clef pour la sincérité du chiffrage).