Economie

La Grèce est-elle «conduite à la mort»?

Eric Le Boucher, mis à jour le 13.02.2012 à 17 h 01

Le Parlement a voté oui à l'austérité mais la rue non, face à une troïka UE-BCE-FMI exaspérée et des économistes divisés. De quelles solutions la Grèce dispose-t-elle encore?

Un incendie lors des émeutes à Athènes, le 12 février 2012. REUTERS/Yiorgos Karahalis.

Un incendie lors des émeutes à Athènes, le 12 février 2012. REUTERS/Yiorgos Karahalis.

Est-ce que la Grèce est «conduite à la mort», comme l’a dit le compositeur Mikis Theodorakis, qui avait rejoint les manifestants, dimanche 12 février, dans les rues d’Athènes? Les Européens demandent-ils trop d’austérité au pays? Voilà maintenant cinq ans qu'il est en récession, faut-il encore continuer dans cette politique «à l’allemande»?

Politiquement, la réponse est double. Dans la rue, c’est non. Et un non désormais violent, avec tous les risques de dérapages que les mois qui viennent nous réservent. Au Parlement, ce fut oui au plan d'austérité. Finalement oui, en fin de soirée dimanche, par 199 voix sur un total de 300 députés. Le leader de la Droite nouvelle Antonis Samaras comme George Papandreou du Pasok (socialistes) avaient menacé leurs élus d’exclusion s’il ne votaient pas oui.

Des défections, il y en a eu 37, puisque ces deux partis comptent 236 élus. Les élections sont en avril , chacun mesurait la colère populaire contre le remède de cheval imposé «de l’extérieur» par la troïka honnie composée de la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le FMI.

Sans le oui, la banqueroute

Mais voilà, ont admis les députés: sans ce oui, c’était la banqueroute. Athènes doit rembourser 14 milliards d’euros le 20 mars et le gouvernement a besoin des 130 milliards du plan européen. C’était oui, ou le défaut et l’impossibilité de payer les fonctionnaires. Le pays était menacé de sombrer «dans le chaos», a prévenu le Premier ministre Lucas Papademos.

Oui donc. Les députés grecs étaient bel et bien forcés. Mais ensuite? Une fois l’aide reçue, une fois les élections passées, sans doute gagnées par la Droite nouvelle, où va la Grèce? Lui est-il possible de retrouver un chemin de croissance? Lequel et quand?

Exaspérés par les promesses non tenues depuis deux ans, les envoyés de la troïka sont devenus intransigeants. Cette fois-ci, il veulent mettre le pays dans un corset. Les services du ministère allemand des Finances ont même imaginé une vraie tutelle, un «commissaire à la Grèce» qui serait venu de Bruxelles prendre carrément le pouvoir. Et pour s’assurer du bon remboursement des aides européennes, dont doute si fort l’opinion allemande, il aurait créé immédiatement un compte spécial où tomberaient en priorité les recettes fiscales. Les dépenses pour l’administration grecque n’auraient été satisfaites qu’une fois ce compte spécial rempli.

Non-existence de l'Etat grec

Le problème, ont compris peu à peu les Européens, est la non-existence de l’Etat grec.  Les abus, les fraudes, les «niches» sont partout au pays d’Ulysse. La ruse fiscale est une philosophie.

Un exemple, raconté par le Financial Times du lundi 13 février. Beaucoup d’argent est arrivé de Bruxelles pour construire des hôpitaux flambant neufs… avec des médecins de piètre qualité. Le pays, qui compte un nombre record de pharmaciens et de docteurs par habitant, dépense 2,4% de son PNB pour une santé médiocre. La corruption et les faux remboursements sont la règle.

Les Européens ont exigé de faire la police. Entre autres, ils ont demandé au gouvernement de couper 1 milliard d'euros dans les remboursements  de médicaments. Au total, ils veulent ramener les dépenses globales à 1% du PNB … en un an! Bien évidemment, ce fut impossible. On ne transforme pas un pays comme ça.

La santé est une illustration des périls de la médecine européenne. La population reste contre ce qui lui est imposé, elle continue de tricher et les politiciens de même.

Cette fois, en échange d’un deuxième plan d’aide de 130 milliards d’euros (des prêts, faut-il le rappeler) et d’un abandon de 100 milliards d'euros de dette par les banques internationales (70% de leur créance), la Grèce a été sommée de prendre de nouvelles mesures d’une austérité sans pareille. Le salaire minimum diminué de 22%, les retraites complémentaires amputées d’un quart, 150.000 emplois supprimés dans la fonction publique en trois ans. Le plan est que le déficit primaire (avant versement des intérêts) repasse en positif cette année, afin de stabiliser la dette puis de commencer à la réduire à partir de 2013: elle reviendrait de 180% cette année à 120% en 2020.

Une dose de plus d'une thérapie inadaptée

Beaucoup d’économistes considèrent que c’est peine perdue. Après n’avoir «rien compris au problème grec», les Européens renforcent la dose d’une thérapie inadaptée. Ils  s’obstinent dans la mauvaise direction. La Grèce va connaître une cinquième année de récession: -6% l’an passé, sans doute presque autant cette année. Le chômage concerne la moitié des jeunes et un quart de la population dans son ensemble. Les Grecs ont perdu entre 20 et 50% de leurs revenus.

C’est dire, répliquent les médecins bruxellois, combien les Grecs vivaient très largement au dessus de leurs moyens depuis leur entrée dans l’euro! C’est juste. Le Smic  est en Grèce de 20% supérieur à celui de l’Espagne et de 35% à celui du Portugal. Il est donc normal de le ramener au niveau de la productivité du pays. La médecine est sévère mais elle est la seule qui peut redonner une compétitivité au pays.

Sinon, quelle autre solution? Faire un trait plus large sur les dettes, y compris publiques, pour adoucir l’austérité ou, à tout le moins, raccourcir sa durée. Le pays peut retrouver un semblant de calme, une fois les élections passées. Mais peut-il vivre dix ans sous ce régime sans que les partis populistes ne l’emportent un jour ou sans insurrection?

L’autre possibilité est la sortie de l’euro: le gouvernement revient à la drachme et fait au passage défaut sur toutes ses dettes, il repart de zéro. Les Grecs devraient vivre une baisse encore plus forte de leur niveau de vie mais, sans doute, cette thérapie de choc-là durerait moins longtemps. Le débat sur cette option dramatique et ses conséquences ne va pas se refermer, au contraire.

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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