France

Le mal français, exception ou modèle?

Marc Lazar, mis à jour le 11.05.2009 à 15 h 34

La France est régulièrement secouée par d'intenses crises au cours desquelles s'expriment une détestation des élites.

Mais que se passe-t-il en France ? Les manifestations contre la crise rassemblent des foules importantes et les séquestrations de dirigeants par des travailleurs exaspérés se multiplient. Les Français approuvent largement les unes et les autres. La politique s'extrémise. Un ancien premier ministre de droite, Dominique de Villepin, évoque non sans complaisance un «risque révolutionnaire», le centriste François Bayrou dresse des réquisitoires enflammés, les socialistes se gauchissent, l'extrême gauche progresse et l'un de ses leaders, Olivier Besancenot, est devenu l'un des hommes politiques les plus populaires. Les médias parlent d'insurrection, de révolte, de révolution, de dérive terroriste, de rejet du capitalisme, ce qui nourrit d'innombrables débats.

Comment expliquer ce climat? D'abord par des raisons conjoncturelles. La France connaît une hausse du chômage et une baisse de pouvoir d'achat que les mesures prises par le gouvernement n'ont pas encore enrayés. Les Français constatent plus que jamais le creusement des inégalités et s'inquiètent pour le futur de leurs enfants. La question des rémunérations des  managers, notamment dans les sociétés qui licencient et reçoivent de l'argent public, a alimenté les controverses et exacerbé le sentiment d'injustice. Enfin, la déception à l'égard de Nicolas Sarkozy est à la mesure des promesses qu'il avait formulées dans une toute autre conjoncture économique au cours de sa campagne électorale de 2007 et des espérances qu'il avait alors soulevées.

Une pareille atmosphère révèle aussi des traits plus profonds. La France est régulièrement secouée par d'intenses crises au cours desquelles s'exprime une détestation des élites et l'aspiration à une rupture complète. Ces poussées de fièvres alimentent des questionnements identiques afin de savoir s'il s'agit d'un psychodrame ou d'une révolution, comme se le demandait Raymond Aron en 1968. Les syndicats, faibles et divisés, sont tentés par la surenchère revendicative et, pour une partie d'entre eux, par des actions dures. Ils ont le plus grand mal à négocier des compromis avec un patronat souvent intransigeant, et plus encore à les faire appliquer.

Le poids historique de l'Etat amène continûment, et plus encore dans les conjonctures délicates, les Français à le mettre sous pression et à rechercher sa protection. Des Français qui se méfient de l'économie de marché, rejettent la globalisation et partagent la fameuse passion de l'égalité dont parlait déjà Alexis de Tocqueville. Enfin, en toutes circonstances, les Français perçoivent plutôt négativement les changements économiques et sociaux. Ainsi, des années 50 aux années 70, en pleine croissance et enrichissement généralisé, les enquêtes d'opinion montraient que les Français étaient convaincus de la dégradation de leurs conditions de vie. Les phases de réelles difficultés sont donc vécues de façon encore plus dramatique.

Depuis près de quinze ans, une partie des classes moyennes du secteur public, qui rassemble en France près de 30% des salariés, est entrée en rébellion. A cause de  la réduction de leur pouvoir d'achat, de la détérioration de leurs conditions de travail, des politiques d'austérité mises en place et des diverses réformes des services publics promulguées au niveau européen. Celles-ci sont vécues comme des remises en cause profondes de la considération dont bénéficiait auparavant ce secteur, des acquis obtenus par ces employés mais aussi de leurs valeurs, en particulier l'égalité et le sens du bien public.

D'où les puissantes mobilisations mais aussi la poussée vers la gauche des catégories les plus âgées comme les plus jeunes souvent frustrées d'avoir obtenu un travail en-deçà de leur niveau de qualification et de leurs espoirs. A cet égard, une nouveauté est peut être en train de se faire jour ces dernières semaines. Désormais, ce sont aussi les salariés du privé et les précaires qui crient leur colère et leur mécontentement. Si jamais la jonction entre ces diverses protestations se produisait, la situation pourrait devenir explosive. Mais certainement pas révolutionnaire. En fait, les Français savent brandir cette menace et manier cette rhétorique afin de faire aboutir leurs revendications. Selon les sondages, seuls 10% d'entre eux envisagent un changement radical de société.

La France constitue-t-elle une exception ou un laboratoire expérimental? La question mérite d'être posée quand on sait que les inégalités y sont moins marquées qu'ailleurs.

Par exemple, en Italie où s'accroissent la pauvreté, le chômage et les disparités entre groupes sociaux, entre territoires, entre hommes et femmes, entre générations. Pourquoi alors, pour l'instant, y-a-t-il moins de protestations en dépit des importantes manifestations de la CGIL, la principale confédération syndicale, le 4 avril ou celles unitaires du 1er mai ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées.

L'Italie est frappée par la crise et le sera encore plus dans les mois à venir; mais, pour diverses raisons, dont l'optimisme délibérément entretenu par le chef du gouvernement, l'opinion n'a pas encore pris conscience de sa gravité, ainsi qu'en attestent divers sondages européens. Dans les petites entreprises, colonne vertébrale de l'économie, les rapports entre employeurs et employés n'y sont pas les mêmes que ceux régnant dans des grandes entreprises, notamment multinationales. Les classiques amortisseurs sociaux  -le travail au noir, la solidarité familiale, les multiples réseaux de sociabilités plus ou moins formalisés et inégalement distribués, la fraude fiscale- fonctionnent encore.

Le cycle de la prééminence des stratégies individuelles n'est pas encore épuisé et n'a pas cédé la place à celui caractérisé par la primauté de l'action collective, pour reprendre les catégories du sociologue Albert Hirschman. La confiance dans le gouvernement reste élevée. La tentation de la radicalisation ne trouve pas de débouchés politiques malgré les efforts de l'ancien juge Di Pietro, chef du parti «L'Italie des valeurs».

Les partis de gouvernement, le Peuple de la Liberté (PDL) et le Parti démocratique (PD), malgré leurs divergences sur ces sujets font preuve d'un esprit de responsabilité qui semble partagé par les Italiens. Ce serait cependant commettre une lourde erreur que de penser que l'Italie est à l'abri de la contestation. Car, en ce début de XXIème siècle, une question sociale s'y pose avec acuité. Et comme, parallèlement, la méfiance à l'égard des institutions et de la «caste», comme l'on dit désormais en Italie pour désigner la classe politique, est très ancrée dans l'opinion, sa non résolution pourrait dégénérer périlleusement.

Marc Lazar

Photo: Dispersion de la manifestation du 1er mai à Paris  Gonzalo Fuentes / Reuters

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