Le mal français, exception ou modèle?
La France est régulièrement secouée par d'intenses crises au cours desquelles s'expriment une détestation des élites.
- Dispersion de la manifestation du 1er mai à Paris Gonzalo Fuentes / Reuters -
Mais que se passe-t-il en France ? Les manifestations contre la crise rassemblent des foules importantes et les séquestrations de dirigeants par des travailleurs exaspérés se multiplient. Les Français approuvent largement les unes et les autres. La politique s'extrémise. Un ancien premier ministre de droite, Dominique de Villepin, évoque non sans complaisance un «risque révolutionnaire», le centriste François Bayrou dresse des réquisitoires enflammés, les socialistes se gauchissent, l'extrême gauche progresse et l'un de ses leaders, Olivier Besancenot, est devenu l'un des hommes politiques les plus populaires. Les médias parlent d'insurrection, de révolte, de révolution, de dérive terroriste, de rejet du capitalisme, ce qui nourrit d'innombrables débats.
Comment expliquer ce climat? D'abord par des raisons conjoncturelles. La France connaît une hausse du chômage et une baisse de pouvoir d'achat que les mesures prises par le gouvernement n'ont pas encore enrayés. Les Français constatent plus que jamais le creusement des inégalités et s'inquiètent pour le futur de leurs enfants. La question des rémunérations des managers, notamment dans les sociétés qui licencient et reçoivent de l'argent public, a alimenté les controverses et exacerbé le sentiment d'injustice. Enfin, la déception à l'égard de Nicolas Sarkozy est à la mesure des promesses qu'il avait formulées dans une toute autre conjoncture économique au cours de sa campagne électorale de 2007 et des espérances qu'il avait alors soulevées.
Une pareille atmosphère révèle aussi des traits plus profonds. La France est régulièrement secouée par d'intenses crises au cours desquelles s'exprime une détestation des élites et l'aspiration à une rupture complète. Ces poussées de fièvres alimentent des questionnements identiques afin de savoir s'il s'agit d'un psychodrame ou d'une révolution, comme se le demandait Raymond Aron en 1968. Les syndicats, faibles et divisés, sont tentés par la surenchère revendicative et, pour une partie d'entre eux, par des actions dures. Ils ont le plus grand mal à négocier des compromis avec un patronat souvent intransigeant, et plus encore à les faire appliquer.
Le poids historique de l'Etat amène continûment, et plus encore dans les conjonctures délicates, les Français à le mettre sous pression et à rechercher sa protection. Des Français qui se méfient de l'économie de marché, rejettent la globalisation et partagent la fameuse passion de l'égalité dont parlait déjà Alexis de Tocqueville. Enfin, en toutes circonstances, les Français perçoivent plutôt négativement les changements économiques et sociaux. Ainsi, des années 50 aux années 70, en pleine croissance et enrichissement généralisé, les enquêtes d'opinion montraient que les Français étaient convaincus de la dégradation de leurs conditions de vie. Les phases de réelles difficultés sont donc vécues de façon encore plus dramatique.
Depuis près de quinze ans, une partie des classes moyennes du secteur public, qui rassemble en France près de 30% des salariés, est entrée en rébellion. A cause de la réduction de leur pouvoir d'achat, de la détérioration de leurs conditions de travail, des politiques d'austérité mises en place et des diverses réformes des services publics promulguées au niveau européen. Celles-ci sont vécues comme des remises en cause profondes de la considération dont bénéficiait auparavant ce secteur, des acquis obtenus par ces employés mais aussi de leurs valeurs, en particulier l'égalité et le sens du bien public.
D'où les puissantes mobilisations mais aussi la poussée vers la gauche des catégories les plus âgées comme les plus jeunes souvent frustrées d'avoir obtenu un travail en-deçà de leur niveau de qualification et de leurs espoirs. A cet égard, une nouveauté est peut être en train de se faire jour ces dernières semaines. Désormais, ce sont aussi les salariés du privé et les précaires qui crient leur colère et leur mécontentement. Si jamais la jonction entre ces diverses protestations se produisait, la situation pourrait devenir explosive. Mais certainement pas révolutionnaire. En fait, les Français savent brandir cette menace et manier cette rhétorique afin de faire aboutir leurs revendications. Selon les sondages, seuls 10% d'entre eux envisagent un changement radical de société.
La France constitue-t-elle une exception ou un laboratoire expérimental? La question mérite d'être posée quand on sait que les inégalités y sont moins marquées qu'ailleurs.
Par exemple, en Italie où s'accroissent la pauvreté, le chômage et les disparités entre groupes sociaux, entre territoires, entre hommes et femmes, entre générations. Pourquoi alors, pour l'instant, y-a-t-il moins de protestations en dépit des importantes manifestations de la CGIL, la principale confédération syndicale, le 4 avril ou celles unitaires du 1er mai ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées.
L'Italie est frappée par la crise et le sera encore plus dans les mois à venir; mais, pour diverses raisons, dont l'optimisme délibérément entretenu par le chef du gouvernement, l'opinion n'a pas encore pris conscience de sa gravité, ainsi qu'en attestent divers sondages européens. Dans les petites entreprises, colonne vertébrale de l'économie, les rapports entre employeurs et employés n'y sont pas les mêmes que ceux régnant dans des grandes entreprises, notamment multinationales. Les classiques amortisseurs sociaux -le travail au noir, la solidarité familiale, les multiples réseaux de sociabilités plus ou moins formalisés et inégalement distribués, la fraude fiscale- fonctionnent encore.
Le cycle de la prééminence des stratégies individuelles n'est pas encore épuisé et n'a pas cédé la place à celui caractérisé par la primauté de l'action collective, pour reprendre les catégories du sociologue Albert Hirschman. La confiance dans le gouvernement reste élevée. La tentation de la radicalisation ne trouve pas de débouchés politiques malgré les efforts de l'ancien juge Di Pietro, chef du parti «L'Italie des valeurs».
Les partis de gouvernement, le Peuple de la Liberté (PDL) et le Parti démocratique (PD), malgré leurs divergences sur ces sujets font preuve d'un esprit de responsabilité qui semble partagé par les Italiens. Ce serait cependant commettre une lourde erreur que de penser que l'Italie est à l'abri de la contestation. Car, en ce début de XXIème siècle, une question sociale s'y pose avec acuité. Et comme, parallèlement, la méfiance à l'égard des institutions et de la «caste», comme l'on dit désormais en Italie pour désigner la classe politique, est très ancrée dans l'opinion, sa non résolution pourrait dégénérer périlleusement.
Marc Lazar
Photo: Dispersion de la manifestation du 1er mai à Paris Gonzalo Fuentes / Reuters
Mis à jour le 11/05/2009 à 15h34










































Le titre nous parle de détestation des élites et il n'est question que détestation "par" des élites ce qui là n'est pas faux. Politiques d'opposition et corporations d'Etat sont en effet à la maneuvre prenant sans vergogne la nation en otage. (Voyez l'université notamment)
"La France connaît une hausse du chômage et une baisse de pouvoir d'achat que les mesures prises par le gouvernement n'ont pas encore enrayé" En effet Nicolas Sarkozy n'a pas opéré de miracle en quelques semaines après le début de mise en oeuvre des décisions toutes récentes. On colle à la hausse du chômage incontestable, la baisse du pouvoir d'achat dans la même période ce qui est faux sauf exceptions (chômage) et notamment ceux qui détenaient des actions (qui remontent).
"la déception à l'égard de Nicolas Sarkozy est à la mesure des promesses qu'il avait formulées". Ce n'est pas une analyse mais une opinion, que l'on peut rapprocher de ce qui précède.
"Le poids historique de l'Etat amène continûment, et plus encore dans les conjonctures délicates, les Français à le mettre sous pression et à rechercher sa protection."
Mais qui est l'Etat? Les politiques détestés? l'administration employeur? les services de l'Etat? la suite nous renseigne.
"Des Français qui se méfient de l'économie de marché, rejettent la globalisation et partagent la fameuse passion de l'égalité dont parlait déjà Alexis de Tocqueville."
Des français? lesquels?
"Depuis près de quinze ans, une partie des classes moyennes du secteur public, qui rassemble en France près de 30% des salariés, est entrée en rébellion"
Voilà la réponse!
"Désormais, ce sont aussi les salariés du privé et les précaires qui crient leur colère et leur mécontentement"
Voilà la confirmation!
Après nous avoir appris que les français sont hyper conservateurs et donc pas révolutionnaires, saufs les partis qui en exploitent l'hypothèse ("seuls 10% d'entre eux envisagent un changement radical de société."). On comprend si on a été très attentif que l'auteur nous parle surtout des fonctionnaires comme modèle des français.
"La France constitue-t-elle une exception ou un laboratoire expérimental?" de quoi? de quelle "avant garde"?
C'est vrai la nation réduite à L'Etat c'est un cas unique. D'ailleurs le cas italien ensuite traité n'a rien à voir avec nos questions de fonction publique.
A noter que l'auteur ne nous parle pas de ce qui change dans le monde, se développe, progresse, innove et qui enthousiasme des français comme les autres. Mais il ne s'agit pas de la fonction publique telle qu'il la voit comme modèle conservateur au bord de la crise de nerf.
Le mal français est-il bien où il le dit? N'est-il pas chez ceux qui résistent au mouvement et les élites qui les encadrent?
La rébellion est atavique chez le Français ! Est-ce la résultante de son histoire, des invasions qui l'ont construit?.
Le Français a une sensibilité exacerbée contre l'Etat qu'il considère comme incapable, menteur et voleur.
A la différence de l'Italien, dont il partage un même passé antique, le Français est triste. En outre l'Etat est omniprésent, responsable du bon fonctionnement du pays et tenu de tout organiser ce qui induit un assistanat plus important qu'ailleurs.
Ainsi, le Français comme un enfant réclame, exige et s'énerve. Actuellement, il sent que l'Etat se désengage dans certains domaines et cela l'angoisse.
Depuis 1981, l'Etat a fait d'énormes efforts pour assister les plus faibles au détriment des autres classes sociales, provoquant insidieusement le glissement des classes moyennes vers les classes pauvres.
Avec la crise, la mondialisation et donc la perte de l'outil de travail, la concurrence déloyale au sein de l'U.E. avec les ex-pays de l'Est et une main d'oeuvre à bas salaires, le Français moyen se sent acculé donc en danger car il pressent que ses revenus vont pâtir tant de la crise que de la baisse de la main d'oeuvre dans l'U.E. et le monde.
Pourtant son style de vie, la protection sociale sont nettement plus confortables que ceux de ses parents. Même si la manière de consommer se modifie aujourd'hui, le Français n'a pas encore renoncé aux loisirs ou aux vacances. Le mois d'avril et le mois de mai sont une parfaite illustration de cette contradiction entre les revendications et la réalité.
Alors comment expliquer une colère exprimée au travers des manifestations ?
Le Français est un angoissé viscéral qu'une sensibilité exacerbée à ressentir les crises le pousse à manifester plus qu'ailleurs.
Les partis de gouvernement, le Peuple de la Liberté (PDL) et le Parti démocratique (PD), malgré leurs divergences sur ces sujets font preuve d'un esprit de responsabilité qui semble partagé par les Italiens : il faut dire que les Italiens ont eu l'expérience des Brigades rouges et autres, ils savent ce que signifie une "révolution", alors que pour les Français c'est depuis longtemps une simple figure de style. Besancenot (et c'est heureux) n'a aucune intention de se lancer dans la véritable action violente, alors on peut sans danger en parler tous les jours comme le fait par exemple Villepin -- celui-là il faut bien qu'il s'occupe en attendant son procès.