Pourquoi les gens ne votent pas

Un bureau de vote lors du référendum sur le quinquennat du 24 septembre 2000, record d'abstention (70%) sous la Ve République. REUTERS/Jean-Philippe Arles.

Un bureau de vote lors du référendum sur le quinquennat du 24 septembre 2000, record d'abstention (70%) sous la Ve République. REUTERS/Jean-Philippe Arles.

L’abstention progresse depuis trente ans, dépassant parfois la barre des 50%. Mais les adhérents de ce qui est parfois qualifié de «premier parti de France» restent mal connus.

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Ils sont de plus en plus nombreux, souhaitent pour la plupart garder l’anonymat [1] et font trembler les politiques. Non, il n’est pas question ici des hacktivistes d’Anonymous, mais des abstentionnistes.

Jusqu’au début des années 1980, ils se faisaient plutôt discrets et représentaient rarement plus de 20 % des citoyens inscrits sur les listes électorales. Mais ce que politologues et sociologues appellent la «crise de la représentation» est passée par là. La défiance des Français envers les hommes politiques n’a cessé de grandir depuis cette époque.

«La multiplication des scandales politiques et des cohabitations [neuf ans entre 1986 et 2002, NDLR] ont renforcé le sentiment que gauche ou droite, ça ne changera rien et que si ça change, ce sera encore pire. Ainsi, la réduction des espérances dans le changement a eu raison du sens civique d’une partie des Français», résume Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à l’université de Montpellier-1 et coauteur de l’ouvrage La Démocratie de l’abstention.

Intermittence du vote

Le recul de la participation électorale est amplement commenté, notamment pendant les journées d’élection. Pourtant, le grand public sait peu de choses sur les abstentionnistes, car rares sont les citoyens qui ne votent vraiment jamais. Pour un enchaînement présidentielle-législatives à quatre tours comme celui de 2012, «c’est les 40% d’inscrits qui votent à un, deux ou trois tours qui vont faire l’abstention. Ce qui a le plus progressé, c’est l’intermittence du vote», note Anne Muxel, chercheuse au Cevipof et auteure du livre Comment les électeurs font-ils leur choix?

Selon elle, «il faut différencier l’abstention politique de l’abstention due à un rejet social»:

«La crise de la représentation est portée par une modification profonde du visage de la citoyenneté. Autant que le droit de voter, les citoyens revendiquent le droit de ne pas voter. L’abstention politique, celle qui porte un message, entraîne la hausse de l’abstention globale dans le jeu politique».

Moratoire électoral des années de jeunesse

Si, selon la chercheuse, l’abstention politique s’est développée, les abstentionnistes ne le crient pas pour autant sur tous les toits: le niveau de participation réellement enregistré est toujours plus haut que celui déclaré dans les sondages, ce qui complique la tâche de ceux qui veulent en comprendre le recul.

En revanche, des travaux de l’Insee réalisés en croisant les informations issues du fichier national des électeurs et des listes d’émargement permettent de connaître en détail le profil des abstentionnistes. Le principal déterminant socio-démographique est l’âge, les plus abstentionnistes étant les 20-40 ans. «A 18 ans, on vote généralement pour sa première élection, c’est un marqueur du passage à l’âge adulte. Puis on note une forte intermittence de la participation chez les jeunes jusqu’à 35-40 ans. C’est lié à la politisation, qui tend à augmenter avec l’âge car on se politise dans la vie active», remarque Jean-Yves Dormagen. Anne Muxel surnomme ce phénomène le moratoire électoral des années de jeunesse:

«Après le premier vote, les jeunes se désinvestissement de la politique et se consacrent à leurs études, à leur installation professionnelle ou à la construction d’une vie conjugale.»

Les jeunes pas égaux devant l'abstention

Mais tous les jeunes ne sont pas égaux devant l’abstention. «Le niveau de diplôme est un facteur important. Il y a peu de non-votants parmi les plus diplômés, car plus ils poursuivent leurs études, plus il y a de chances qu’ils s’intéressent à la politique», explique Jean-Yves Dormagen. Les jeunes étudiants, historiquement proches de la gauche socialiste, sont plus participationnistes, tandis que ceux qui travaillent tôt et les peu diplômés ou précaires se tourneront plus facilement vers une composante de la droite ou vers l’abstention.

Anne Muxel fait aussi remarquer que «l’alternance entre le vote et le non-vote est plus ancrée chez les jeunes, car ils ont connu cette pratique dès leur arrivée en politique et ont donc contracté cette habitude d’intermittence. À l’inverse, les plus âgés, eux, sont d’avantage assujettis au devoir civique».

Des facteurs pratiques influencent également l’abstention, notamment la mal-inscription, à savoir le fait de ne pas résider sur son lieu de vote. «C’est typique des classes d’âge mobiles et non sédentarisées comme les jeunes étudiants. Ils sont inscrits chez leurs parents mais étudient ailleurs. Ils font l’effort de se déplacer ou de faire une procuration pour l’élection présidentielle mais pas pour les élections considérées comme moins importantes», souligne Jean-Yves Dormagen.

«Les partis ont déserté le milieu ouvrier»

Le déclin du militantisme explique également le recul de la participation électorale, notamment dans les milieux ouvriers, chez qui l'abstention est plus marquée (vingt points de plus que chez les cadres en 2002). Pour Florent Gougou, du Centre d'études européennes de Sciences Po, c’est le désintérêt des politiques pour les ouvriers qui a entraîné la montée de l’abstention, et non l’inverse:  

«Les partis politiques et les syndicats ont déserté le milieu ouvrier alors qu’ils avaient une forte capacité mobilisatrice pour les élections.»

Néanmoins, la montée de l’abstention chez les ouvriers est loin d’être homogène, et touche surtout ceux orientés à gauche, qui votaient massivement communiste. Les milieux ouvriers de droite sont moins concernés par le désinvestissement militant, donc par l’abstention, car ils n’avaient pas d’accointance particulière avec les syndicats et le PC. Une partie de leurs membres se sont orientés vers le FN, ce qui, combiné à l'abstention des ouvriers orientés à gauche, explique le gros score enregistré par le parti en 2002 chez les ouvriers.

Moins de contrôle social en ville

Cette faible participation des ouvriers vérifie un poncif de la science politique. «L’abstention est forte chez les catégories les plus dominées du monde social», résume Anne Muxel. Ce qui explique également le fort niveau d’abstention dans les quartiers populaires, car le lieu de vie est un autre facteur déterminant de la participation:

«Les quartiers populaires, de type HLM et marqués par l’immigration, sont très touchés par l’abstention. Les parents d’origine étrangère n’ont pas transmis à leurs enfants de connaissance politique, ce qui favorise une faible participation.»

Il n’est pas rare que les citoyens de ces quartiers ne connaissent pas les ministres français et les différents partis politiques. Pour certaines élections, il y avait des écarts de participation de 30 points à la moyenne nationale dans les quartiers populaires.

L'abstention est aussi globalement plus forte en milieu urbain, où la mal-inscription touche entre 20 et 35% des habitants. Les jeunes, plus mobiles et abstentionnistes que leurs aînés, y sont plus nombreux que dans les zones rurales. De plus, le fait de ne pas voter est moins visible dans une grande ville que dans une ville de campagne: les abstentionnistes urbains n'ont donc pas à faire face au contrôle social qui s'exerce autour du vote, encore très présent en zone rurale.

Enfin, l'abstention est également plus prononcée dans les zones frontalières. En effet, les électeurs  frontaliers se désintéressent «des décisions politiques de leur propre territoire, car ils savent qu'ils peuvent jouer sur différents systèmes institutionnels et exploiter les failles de la fragmentation de la loi», explique une étude de 2005 des chercheurs Abel François et François Facchini.

 

L'abstention, un atout pour la droite?

Intermittente et combinaison d'un bouquet de facteurs (âge, niveau d’étude, profession, lieu de vie), cette abstention pénalise-t-elle un parti politique plutôt qu’un autre? Jean-Yves Dormagen rappelle que «Nicolas Sarkozy a une grosse avance chez les électeurs les plus âgés. C’est un avantage concurrentiel pour l’UMP, qui est hégémonique chez les plus de 70 ans». Une faible participation pourrait donc favoriser les partis qui séduisent généralement les seniors, notamment le parti présidentiel.

Sauf énorme surprise, la participation sera plus forte pour la présidentielle que pour les législatives, mais il est impossible de la prévoir car les indécis sont nombreux et le choix peut se faire le jour du scrutin. Ainsi, en 2002, 27% des électeurs qui déclaraient aller voter pour un candidat de la gauche plurielle avant le premier tour de la présidentielle se sont finalement abstenus.

Les abstentionnistes n’ont donc pas fini d’intriguer. À partir du 22 avril, les commentateurs vont de nouveau louer «une mobilisation record» ou déplorer «une forte abstention», tout en multipliant les hypothèses hasardeuses sur les causes de la non-participation. Pourtant, selon Florent Gougou, la vérité est ailleurs:

«Vu que la moitié des électeurs disent ne pas s’intéresser à la politique, le grand mystère n’est pas de savoir pourquoi les gens s’abstiennent, mais pourquoi ils vont voter!»

Mais oui, au fait, pourquoi? 

Emmanuel Daniel

[1] L’écart entre l’abstention réelle et les personnes qui se déclarent abstentionnistes est substantiel: cinq à dix points lors des présidentielles de 1981, 1988 et 1995. Retour à l'article

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