Culture

La vraie Taupe

Hervé Bentégeat, mis à jour le 13.02.2012 à 9 h 30

Récemment adapté au cinéma, «La Taupe» de John Le Carré manque de consistance et de cohérence, bien loin de la justesse du roman sur l'affaire Philby de Robert Littell.

Gary Oldman dans «La Taupe», réalisé par Tomas Alfredson.

Gary Oldman dans «La Taupe», réalisé par Tomas Alfredson.

On n’arrête pas de lire des critiques dithyrambiques sur le film La Taupe, du suédois Thomas Alfredson, d’après le célèbre livre du même nom de John Le Carré: «grandiose», «chef d’œuvre», «subtil», «éblouissant», etc.

On retrouve dans le film, c’est certain, l’atmosphère des romans de Le Carré: des digressions, des non-dits, des silences, de faux-semblants, de fausses pistes, le brouillard londonien, l’architecture déprimante des années 60, l’odeur de tabac froid, une intrigue tortueuse à souhait, des personnages suspects à force d’être gris, le tout enrobé dans une ambiance plus british que british.

On n'y comprend rien

L’ennui c’est qu’à force d’ellipses et d’understatement, on n’y comprend rien —à part le fait qu’il y a une taupe soviétique infiltrée au plus haut niveau dans les services secrets britanniques. Le récit est bourré de trous et de points d’interrogation. Sans compter les silences, qui doivent bien faire la moitié du film. Déjà, l’espionnage, ce n’est pas toujours simple, mais quand en plus, il est britannique et à moitié muet, on en perd son latin.

C’est de la faute de John Le Carré: celui-ci ne s’est jamais embarrassé de vraisemblance ni de nouer une intrigue serrée. On sent bien dans tous ses livres qu’il ne sait pas à la page 27 ce qui va se passer à la page 28. Et en attendant de trouver, il digresse.

La plupart de ses livres —dont La Taupe— lui ont été inspirés par l’affaire Philby, du nom de ce fameux espion anglais entré dans les services secrets au début de la guerre, démasqué au bout de vingt ans, après avoir livré aux Soviétiques une quantité non négligeables d’informations hyper sensibles, et qui finit ses jours à Moscou. Le Carré, qui a lui-même travaillé au MI6 (le service de contre-espionnage britannique) prétend d’ailleurs qu’il a dû le quitter après que sa couverture eut été dévoilée par Philby (ce que certains spécialistes mettent en doute).

Autriche pré-nazie, Espagne pré-franquiste et France pré-occupée

Or, il se trouve qu’un roman sur Philby est paru en novembre dernier, sous-titré Portrait de l’espion en jeune homme (Editions Baker Street). On y suit le jeune Harold Adrian Russell Philby, dit Kim, ancien élève de Cambridge, dans ses pérégrinations à travers l’Europe hantée par le spectre de la guerre. Où l’on découvre ce milieu de la gentry anglaise des années Trente séduite par le communisme. Où l’on se promène dans l’Autriche pré-nazie, l’Espagne pré-franquiste, et la France pré-occupée. Où l’on apprend que la réalité n’était peut-être pas aussi simple, et que Philby, agent double à coup sûr, était peut-être aussi agent triple…

Son auteur est l’un des plus grands écrivains américains vivants: Robert Littell. On connaît Littell pour son best-seller La Compagnie, gigantesque fresque sur la CIA qui est en même temps une magistrale leçon d’histoire, depuis la fin de la guerre jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Mais Littell n’est pas qu’un auteur de romans d’espionnage —à moins que le polar soit devenu le grand genre romanesque d’aujourd’hui, ce qui n’est pas à exclure…

Il a aussi écrit Les Enfants d’Abraham, qui met en scène un dialogue dramatique entre un juif et un musulman, qu’on n’hésitera pas à qualifier de chef d’œuvre. Idem pour L’Hirondelle avant l’orage, en hommage au poète russe Ossip Mandelstam, qui, dans sa description de la Russie soviétique, a des accents de la Saga moscovite de Vassili Axionov, et se situe dans la lignée des grands écrivains russes (quoi qu’il soit américain).

Cent coudées au-dessus

Littell est cent coudées au-dessus de Le Carré. Il en a l’intelligence, l’humour, l’imagination, plus un souffle qu’on ne trouve pas chez l’auteur de La Taupe. Son style est fluide, la construction de ses intrigues sophistiquée, ses personnages sont emportés par le vent de l’Histoire tout en ayant une personnalité aigüe et fouillée.

Comme tout véritable écrivain, c’est un moraliste, qui se sert d’une histoire pour méditer sur la condition humaine, la liberté et le temps. Il a trouvé dans l’espionnage une matière romanesque à la fois mystérieuse et dense. Il aurait pu la trouver ailleurs, tant il est vrai que ce qui compte chez un bon auteur, ce n’est pas le sujet, qui n’est jamais qu’un prétexte, mais ce qu’il y a derrière.

Lisez Littell: vous y trouverez du suspense, une habileté machiavélique, un art tout américain de descriptions minutieuses —des lieux, des villes, des atmosphères…—, un sens du tragique, un désespoir souriant, et des amours impossibles. L’homme, qui vit en France une partie de l’année, est d’une modestie à toute épreuve. L’écrivain est somptueux. Il est le père de Jonathan Littell, l’auteur des Bienveillantes; ces deux-là font mentir l’adage qui veut que le génie ne se rencontre pas deux fois dans la même famille.  

Hervé Bentégeat

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