Economie

L'Amérique a laissé la voie libre au Rafale en Inde

Michael E. Moran, mis à jour le 13.02.2012 à 14 h 30

Selon le spécialiste des relations internationales Michael E. Moran, Dassault doit en partie ce gigantesque contrat à la décision des Etats-Unis de ne pas proposer leur meilleur appareil.

Le Rafale de Dassault au salon aéronautique du Bourget, en juin 2011. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Le Rafale de Dassault au salon aéronautique du Bourget, en juin 2011. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Les Américains n’ont peut-être pas remarqué l’euro-embrouillamini déclenché par la décision de l’Inde, le 31 janvier, d’acquérir le Rafale, le chasseur français de Dassault, de préférence au Typhoon Eurofighter produit par un consortium sous direction britannique, qui s’est comporté comme si les 20 milliards de dollars de ce marché —et l’influence qui en découle sur une puissance émergente de premier plan— étaient déjà dans sa poche.

Cette décision indienne a particulièrement irrité le Premier ministre britannique David Cameron, qui avait insisté pour que le consortium produisant l’Eurofighter plaide son dossier sans y mêler des promesses gouvernementales de fourniture d’aide humanitaire ou de futurs transferts de technologie.

Les Français, jamais trop enclins à jouer le jeu du capitalisme à l’anglo-saxonne, se sont dépêchés de remporter ce lucratif contrat en ajoutant à leur chasseur, dont le prix de départ était déjà moins élevé, un contrat de 9,3 milliards de dollars pour deux centrales nucléaires et un autre contrat proche d’aboutir sur la construction de sous-marins à propulsion diesel. Parfait exemple d’interventionnisme étatique s’il en est.

Tous les coups sont permis

Cameron a peut-être de bonnes raisons de se plaindre. Sur le papier (et peut-être dans les airs également), le Typhoon est un meilleur avion, même s’il est légèrement plus coûteux. Mais son insistance pour que l’Inde revoie sa décision tient de toute évidence du dépit: à la guerre ou dans les ventes d’armes, tous les coups sont permis.

Et pourtant, la presse britannique est encore une fois montée au front avec les sempiternels clichés sur la duplicité française et le peu de tact et d’habilité des Allemands, en charge de défendre le dossier Eurofighter. Le Financial Times a publié un admirable compte-rendu de la compétition, accompagné d’une analyse de ses conséquences à plus long terme pour les fabricants d’arme européens (hormis la France), du fait de la baisse chronique de leurs budgets nationaux.

Selon moi, pourtant, il est une question qu’on oublie de poser —et qu’on me pardonne mon esprit de clocher: cette compétition se serait-elle déroulée de la même façon si l’administration Obama avait déployé pour la candidature américaine ses plus beaux atours? Lors d’un précédent tour de ce concours de beauté spenglerien, les F-15 et F/A-18 américains, lancés dans les années soixante-dix, avaient été refusés par les autorités indiennes, tout comme le Saab Grippen suédois et le MiG-35 russe.

La décision a troublé Russes, Suédois et Américains, bien sûr. Mais, au moins, les Russes et les Suédois avaient aligné leurs derniers modèles. Le résultat aurait-il été différent —et avec lui la destination des 20 milliards— si les Américains avaient proposé le F-35 Lightning II?

Des Indiens vexés

C’est mon opinion. De fait, certains analystes ont souligné que le F/A-18 surclasse déjà n’importe lequel des avions précités, mais que les responsables indiens se sentaient snobés par la décision (prise sous l’administration Bush et confirmée sous Obama) ne ne pas offrir la meilleure version export du F-35 à un pays que les Etats-Unis courtisent depuis dix ans à la façon d’un première année saoûl à sa première soirée.

Le F-35 Lightning a déjà été vendu à l’Australie, au Canada, au Danemark, à l’Italie, aux Pays-Bas, à la Turquie et aux Britanniques (pour la Royal Navy). Quel scénario biscornu a pu germer dans l’esprit des militaires américains pour qu’ils considèrent que sa vente à l’Inde pourrait poser un problème de sécurité nationale aux Etats-Unis? La sensibilité pakistanaise? Chaque avion de plus sur les chaînes de fabrication aurait déjà contribué à faire progressivement baisser le prix astronomique du programme F-35 (ce qui, il est vrai, a peut-être contribué à torpiller le projet de le vendre à l’Inde).

Les Britanniques, au moins, pourront dire qu’ils ont essayé —hé! On a passé les éliminatoires! La décision américaine de bloquer le F-35, s’apparentait, pour leur emprunter une expression, à marquer contre son camp. Qui ne tente rien perd.

Michael E. Moran

Traduit par David Korn

Michael E. Moran
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