Le Hamas peut-il devenir un parti «normal»?

Des militants du Hamas en avril 2011 à Gaza. REUTERS/Mohammed Salem

Des militants du Hamas en avril 2011 à Gaza. REUTERS/Mohammed Salem

L'Irlande a connu ça avec le Sinn Fein. Après le Printemps arabe, la question commence à se poser en Palestine.

L’épaisse barbe militaire a laissé place au costume diplomatique, le Hamas semble entamer une profonde mue imposée par l’affaiblissement de son protecteur syrien, mais portée par les succès électoraux de sa branche mère, les Frères Musulmans, en Egypte. Peut-il devenir un parti islamiste respectable ?

Le mot est glissé après une rencontre au Caire entre le président palestinien, Mahmoud Abbas et le leader du Hamas, Khaled Mechaal, le 24 novembre dernier. «Faucon» rôdé à la rhétorique guerrière et intransigeante, le chef politique du Mouvement de la Résistance islamique assouplit son langage et évoque pour la première fois le concept de «résistance populaire» comme futur de la lutte palestinienne. Un autre membre du Bureau politique va encore plus loin et ajoute un adjectif qui n’aurait pas été «Hamas-compatible», il y a encore un an: «une résistance populaire pacifique».  

Pour de nombreux observateurs, ce changement dialectique serait la preuve d’une profonde transformation favorisée par le Printemps arabe, jalonnée en avril dernier par la signature surprise d’un accord de réconciliation du Hamas avec son ennemi juré et son antithèse politique, le Fatah. Les caciques du Hamas s’étaient alors dits prêts à «donner une chance» aux pourparlers avec Israël, un scénario jadis honni.   

Une évolution vers la politique?

Le Hamas version 2012 est-il prêt faire son «aggiornamento» pour devenir un parti  plus «classique», comme dernière étape de sa lente mutation?

L’ancêtre du Hamas, l’Association islamique al-mujamma al-islamiyya, est fondée en 1978 par le cheikh Ahmed Yassine, en tant que cellule des Frères musulmans en Palestine. Elle n’occupe que les terrains religieux et sociaux rejetant toute implication dans la quête nationaliste palestinienne, domaine exclusif du Fatah.

Lors de la 1re Intifada en 1987, l’association devient le Mouvement de la Résistance islamique, le Hamas, et s’engage pleinement dans la lutte armée. Sa Charte lui donne alors une couleur djihadiste, maximaliste, ouvertement antisémite. L’objectif est d’établir un Etat islamiste sur l’ensemble de la Palestine historique. Il n’est pas question de politique, mais d’une quête religieuse doublée d’une lutte armée contre l’«ennemi sioniste».

Evolution majeure en 2006: le Hamas se dote pour la première fois d’un agenda politique en participant aux élections palestiniennes face au Fatah. Le mouvement islamiste présente alors une plateforme électorale «Changement et Réforme» qui va jusqu’à défendre le «pluralisme», bien éloignée des accents totalitaires de sa Charte, qui reste néanmoins son document fondateur.

Vainqueur des élections, le Hamas continue de se présenter comme un mouvement de résistance, qui ne renonce pas à la lutte armée contre Israël. Il n’est alors pas question de résistance pacifique. Cette confusion entre parti politique et mouvement terroriste armé entraîne la chute du premier: l’Occident coupe ses aides financières, le cycle de violence reprend avec l’Etat hébreu et les luttes intestines avec le Fatah aboutissent en 2007 à la prise de pouvoir de la bande de Gaza par le mouvement islamiste.

Ce coup de force conduit néanmoins le Hamas à endosser un rôle nouveau: l’exercice du pouvoir. A chaque étape, un nouveau discours chasse l’ancien: «En 1994, le Hamas considérait comme “collabo” toute personne qui participaient aux élections palestiniennes nées des Accords d’Oslo. En 1996, le mouvement islamique a participé au scrutin. Avant leur prise de pouvoir à Gaza, la seule résistance possible passait par les roquettes. Mais depuis la trêve instaurée avec Israël, ceux qui lancent des roquettes sont devenus des traîtres. Alors l’année 2012 pourrait, pourquoi pas, être celle de la “résistance pacifique”», explique Rami Abou Jamouss, journaliste à Gaza.

Une organisation peu transparente…

Religieux, militaire, politique, le Hamas reste un mouvement difficilement cernable. En témoigne la nébuleuse de ses institutions. Des élections internes sont prévues l’été prochain. Mais comment les leaders sont-ils choisis? Il n’y a pas de système de profession de foi, de «primaires», d’urnes ou de bulletins de vote comme dans la conception classique du parti à l’occidental. Le principe de sélection des leaders est la nomination par consensus. On ne se présente pas officiellement à un poste, ce sont les autres qui vous choisissent.

Le mouvement est divisé en trois grands secteurs: Gaza-Cisjordanie, l’étranger pour les membres en «exil», et les prisons israéliennes. Dans chaque quartier, les membres du Hamas se réunissent pour choisir leurs représentants. Cellules, villages, sous-districts, districts (5 en Cisjordanie, 7 à Gaza)… Au bout de la chaîne, les représentants des représentants désignent les membres du conseil législatif du mouvement, Majlis ash-Shoura, composé en majorité de dignitaires religieux respectés. Ce conseil, qui définit la stratégie globale du Hamas, choisit ensuite par consensus les membres du Bureau politique qui nomment, à leur tour, le leader de l’organisation.

A chaque niveau hiérarchique, la culture du secret demeure. Les réunions du Hamas dans chaque quartier ne sont pas ouvertes à l’ensemble des Palestiniens, même à Gaza.  «Il peut même arriver que des membres du Hamas ne connaissent pas les noms de leurs propres représentants», avoue Moukhaïmer Abou Saada, professeur de science politique à l’université al-Azhar de Gaza.

A côté des comités de district, il y a également d’autres cellules: le Corps des Evènements –chargé de préparer les grandes manifestations, les grèves, les fêtes de libération des prisonniers ou les funérailles de «martyrs»– le Corps des Médias pour déterminer les stratégies de communication à mener et le Corps des Partisans dont la mission est de recruter de nouveaux membres (1). Sans oublier les institutions parallèles chargées de la «dawah», l’Etat-providence:  le Centre islamique ou encore l’Université islamique de Gaza.

…Qui s’entre-ouvre

Du Conseil législatif, Majlis ash-Shoura, institution charnière du Hamas, on ne connaît ni le nombre exact des membres (que l’on estime à une cinquantaine) ni leur identité, qui bénéficie d’une discrétion absolue depuis la fondation du mouvement en 1987. Raison invoquée: la crainte de représailles israéliennes sur une organisation considérée comme terroriste –certains membres du Conseil législatif et du Bureau politique sont emprisonnés en Israël– mais aussi une culture de l’opacité perçue comme une garante de stabilité.

Le Bureau politique, organe exécutif, est davantage dans la lumière. C’est lui qui communique sur la politique du mouvement. Il serait composé de 10 à 20 membres et on connaît l’identité de certains: le leader Khaled Mechaal, le cofondateur du mouvement Moussa Abou Marzouk, Mahmoud Zahar, Ismaël Haniyeh...

Peu transparent ne veut pas dire forcément anti-démocratique, et, de l’avis de spécialistes du Hamas, comme Khaled Hroub, chercheur palestinien à l’université de Cambridge, le mouvement fonctionne relativement démocratiquement dans le choix de ses cadres, si on le compare à d’autres organisations et partis de la région.

Le Hamas a, par ailleurs, fait preuve ces dernières semaines d’une ouverture inédite. A la mi-janvier, Khaled Mechaal a annoncé qu’il ne se représenterait pas à la tête du mouvement lors des prochaines élections internes. Jamais auparavant, la tenue de ce scrutin n’avait été annoncée dans les médias. Des informations filtraient uniquement après les élections. Ce n’est qu’un début pour les observateurs: «Je suis certain que dans les mois qui viennent, on va finir par avoir la liste complète des membres du Bureau politique», assure Rami Abou Jamouss. On est encore loin, néanmoins, de la visibilité des institutions du Fatah, qui s’était réuni en un congrès public à Bethléem en août 2009 pour renouveler ses cadres. Il faut néanmoins relativiser la transparence du mouvement fondé par Yasser Arafat. Le Fatah ne s’était pas réuni en congrès officiel depuis vingt ans…

L’heure de l’islam politique

Au Proche-Orient, peut-être plus qu’ailleurs, la définition d’un parti «normal» dépend également du contexte régional. Déjà en 2006, à la veille des élections législatives palestiniennes, les médias régionaux et occidentaux s’étaient fait l’écho de la possible transformation du mouvement islamiste en un parti politique. Mais la communauté internationale l’imaginait davantage en second couteau dirigé par le Fatah dans une future coalition.

Sa large victoire a éveillé les craintes de l’Occident face à la gouvernance d’un mouvement terroriste commandé par une charte réactionnaire et antisémite. En 2006, le Proche-Orient sort tout juste de la 2d Intifada et d’une vague d’attentats suicides sans précédent, dont beaucoup ont été revendiqués par le Hamas.

Par ailleurs, dans le monde arabe, l’heure n’était pas encore à l’islam politique. La tendance est alors aux régimes dictatoriaux souvent laïcs. Le Printemps arabe est venu redistribuer les cartes. Les dernières élections ont marqué la victoire des partis islamistes: le parti Ennahda en Tunisie et le Parti de la liberté et de la justice en Egypte, tous les deux issus de près ou de loin du mouvement des Frères musulmans. Le Hamas sort du même moule. Une poussée que la communauté internationale ne peut plus ignorer.

«Après le 11-Septembre, elle ne faisait pas de différence entre l’islam modéré et politique, et les mouvements djihadistes à l’islam radical. Mais l’Occident a aujourd’hui compris que le monde arabe va être gouverné dans les années qui viennent par des partis islamistes. Le Hamas a une carte à jouer», explique Moukhaïmer Abou Saada.

Par ailleurs, l’organisation n’est plus perçue comme le mouvement terroriste des années 2000. La trêve instaurée par le Hamas dans ses attaques contre Israël –certes plus ou moins respectée– lui confère une  nouvelle «respectabilité» internationale bien qu’encore fragile.  

Mais le Hamas peut-il vraiment devenir un parti islamiste plus respectable? Pour évoluer dans cette direction, le Hamas politique devra prendre ses distances avec sa composante militaire, les Brigades Ezzedeen al-Qassam, au cœur de son organisation et son idéologie depuis sa fondation en 1987.

Les récentes déclarations de Khaled Mechaal sur la «résistance populaire» pourraient le laisser penser. Si le mouvement replace le concept de résistance au cœur de la société civile, sa composante armée pourrait endosser un rôle plus «symbolique» de gardienne de l’esprit des origines du mouvement islamiste.

Mais encore faudrait-il que le Hamas fasse ce choix: «La question de l’identité militaire de l’organisation est en débat. Il y a cette idée de créer un nouveau parti politique, issu du Hamas et de faire à terme comme le Sinn Fein en Irlande, avec des branches –politique et militaire– strictement indépendantes», explique Moukhaïmer Abou Saada.  Cela signifierait, entre autres, que le Hamas devra ouvrir sa sphère de commandement à des membres de la société civile. A l’heure actuelle, les leaders politiques de premier plan ont tous un CV militaire…

Le Hamas de Gaza opposé à la «normalisation»

Mais ce débat, quant à l’identité même du Hamas, éveille les dissensions internes. Les récents élans modérés de Khaled Mechaal ont été aussitôt contestés par la branche gazaouite d’Ismaël Haniyeh. A l’image de Mahmoud Zahar, l’un des co-fondateurs du Hamas: «Il a aussitôt répliqué que la résistance pacifique n’était pas adaptée à Gaza. Les manifestations du Printemps arabe peuvent être efficaces en Cisjordanie directement en contact avec Israël. Elles auraient lieu où à Gaza? Avec le blocus, la seule option pour lui reste les roquettes», explique Abu Sada.

Néanmoins, ces joutes verbales ne cacheraient pas tant une division entre modérés et durs qu’une basse lutte de pouvoir: «Ce n’est pas qu’Ismaël Haniyeh soit idéologiquement hostile à la “normalisation” internationale du Hamas. Mais toute initiative pour “modérer” le mouvement est perçue comme un danger vis à vis de son propre pouvoir à Gaza», analyse Rami Abou Jamouss.

C’est sous ce prisme qu’il faut analyser la lenteur de la réconciliation palestinienne, entérinée au Caire en mai dernier. Pour Khaled Mechaal, sa campagne de «normalisation» passe par la réconciliation avec le Fatah. «Il n’est pas contre l’idée de partager le pouvoir à Gaza. Le Hamas interne y est, lui, fermement opposé.» Ainsi la branche de Gaza freine des quatre fers pour appliquer les décisions venant de la direction externe.

En janvier dernier, 80 membres du Fatah ont été autorisés à revenir dans la bande de Gaza. Mais l’accord de réconciliation en mai dernier stipulait le retour de 200 membres du parti de Mahmoud Abbas. Le Hamas interne a mis son veto sur plus de la moitié des noms de la liste. Dans le même ordre d’idées, Ismaël Haniyeh a accepté du bout des lèvres l’ouverture, fin janvier, du Bureau de la commission électorale palestinienne dont la fonction est de préparer le futur scrutin inter-palestinien.

Quel exemple de gouvernance à Gaza?

Ainsi, la situation de Gaza illustre les limites à la «normalisation» du mouvement islamiste. Dans les faits, le fonctionnement du Hamas s’est davantage illustré par des abus que par une gouvernance équilibrée. Certes, le gouvernement au pouvoir a desserré son contrôle sur la population, qu’il voulait total après sa prise de pouvoir en 2007. Il s’était alors employé à islamiser à marche forcée la société de Gaza: le hijab imposé dans les écoles, les tribunaux, interdiction pour les femmes de fumer le narguilé dans les cafés, ou pour les hommes de jouer aux cartes sur la plage. Cinq après, le Hamas semble avoir relâché la pression dans ce domaine.

En revanche, le contrôle politique reste total. Aucun espace n’est laissé aux opposants: «Le Hamas à Gaza n’accepte aucune opinion différente. (A sa décharge, le Fatah considéré plus favorablement par les Occidentaux ne se comporte pas beaucoup mieux dans ce domaine en Cisjordanie, NDLR). Ce n’est pas demain qu’il deviendra un parti normal et acceptera le pluralisme», se désole Oussama, un jeune habitant de Gaza pour qui le mouvement islamique n’est rien d’autre qu’un parti mafieux. Pour le jeune étudiant, son contrôle «cynique» des carences de la population n’en est que l’exemple:

«Gaza souffre des coupures d’électricité. Il faut être clair, ce n’est plus la faute d’Israël aujourd’hui. Le Hamas a les ressources pour faire marcher la centrale à présent. Mais ce n’est pas dans son intérêt. Il préfère que les Gazaouis continuent d’utiliser des générateurs d’appoint que le mouvement surtaxe à son profit. Le gouvernement doit gagner près de 20.000 dollars par heure grâce aux générateurs pour chaque quartier de Gaza.»

Risque-t-on alors une scission entre le Hamas de Gaza et la direction externe? Cette hypothèse est peu probable: «L’erreur est de croire que le Hamas, c’est Gaza. Ce territoire n’est qu’une facette du mouvement. La direction externe de Khaled Mechaal tient la branche armée et les cordons de la bourse. Au final, c’est le Hamas à l’extérieur de Gaza –en exil, en Cisjordanie et dans les prisons– qui aura le dernier mot», prédit Moukhaïmer Abou Saada.

Et les élections internes au Hamas devraient conduire le mouvement à faire un vrai choix de stratégie: «La décision de Mechaal de s’écarter est stratégique. Il veut en réalité que le conseil législatif, le Majlis ash-Shoura, lui donne carte blanche pour “modérer” le Hamas et qu’il fasse taire la branche de Gaza», conclut Rami Abou Jamouss.

Mais si le mouvement islamiste conduit par Mechaal veut rassurer les Occidentaux, il y a néanmoins peu de chance qu’il abandonne officiellement la lutte armée, inscrite dans son ADN. Le Hamas pourra difficilement endosser les habits d’un parti islamique classique. Khaled Mehaal le disait déjà en 2008:

«Le Hamas peut être caractérisé comme un mouvement total. C’est un mouvement islamiste, un mouvement nationaliste, un mouvement militant, un mouvement politique, en plus de ses dimensions culturelles et sociales, ses fonctions de prestataire de services et de construction d’institutions. C’est une fusion de toutes ces dimensions.»

Hélène Jaffiol

(1) Pierre-Alain Clément, Note de recherche sur le Hamas. Retourner à l'article