Monde

Relancer le dialogue avec les juifs et les musulmans

Henri Tincq, mis à jour le 11.05.2009 à 11 h 07

Après la visite à la mosquée du roi à Amman, le pape sera à Jérusalem à partir du lundi 11 mai. Au mémorial de Yad Vashem et sur l'esplanade des mosquées, il tentera d'effacer les controverses sur le révisionnisme dans l'Eglise - l'affaire Williamson - et la violence dans l'islam - la conférence de Ratisbonne.

Benoît XVI devra faire la preuve qu'il est aussi déterminé que son prédécesseur Jean Paul II - qui avait fait le même voyage en mars 2000 - dans la recherche d'une solution politique et sur la route, toujours escarpée, des grands dialogues religieux avec le judaïsme et avec l'islam.

A Jérusalem, Jean Paul II avait su poser des actes d'une force étonnante. Avec le souci théologique qui est d'abord le sien, Benoît XVI essaiera de montrer que, malgré des controverses récentes - son discours sur l'islam à Ratisbonne en septembre 2006, la réhabilitation en janvier dernier de Mgr Williamson, évêque intégriste et négationniste - , le chemin ouvert par l'Eglise catholique depuis le concile Vatican II (1962-1965) avec les juifs et avec les musulmans n'est pas aussi cahotique qu'on le dit. Il reste pour l'Eglise un choix irréversible pour que tombent les obstacles de la peur et du ressentiment.

Benoît XVI redira son estime du peuple juif, sa réprobation absolue de tout antisémitisme, son respect pour les racines juives du christianisme. Personne ne doute que lundi 11 et mardi 12 au mémorial de la shoah de Yad Vashem et au Mur des Lamentations, il répète les paroles de sympathie de son prédécesseur en direction du monde juif. Mais, à vouloir rallier ses forces les plus conservatrices, voire intégristes, ce pape a involontairement réouvert une phase de soupçon et de scepticisme dans une communauté juive qui peine à reconnaître en lui le successeur de papes inspirés comme le «bon» Jean XXIII qui, en convoquant Vatican II, avait ouvert la voie à la réconciliation. Ou comme Jean Paul II qui faisait des juifs ses «frères aînés», avait été le premier pape à franchir le seuil de la synagogue de Rome, à admettre que l'Alliance de Dieu avec le peuple juif est « irrévocable», à reconnaître l'Etat d'Israël.

Le souvenir de l'affaire Williamson pèsera dans ses rencontres avec les autorités juives. Mais, malgré la tempête ainsi déclenchée - le pape nie avoir été informé à temps des déclarations antisémites et révisionnistes de l'évêque intégriste réhabilité - , il n'y a pas eu de rupture. Le dialogue entre catholiques et juifs n'a pas été altéré en profondeur, montrant ainsi une belle capacité de résistance. Benoît XVI reprendra donc probablement ce qu'il avait déclaré à Rome, en plein scandale Willamson, à des rabbins américains, à savoir que «toute négation ou minimisation de ce crime terrible qu'est la shoah est intolérable et totalement inacceptable».

Mais deux zones d'ombre demeurent. La prière rituelle du Jeudi saint pour la «conversion» des juifs - également réhabilitée, en juillet 2007, avec l'ancienne liturgie catholique et la messe en latin - continue de choquer dans le monde juif. Le trouble concernant la position officielle de l'Eglise sur la nécessité de convertir les juifs a réapparu. De même, la controverse sur Pie XII (1939-1958) a t-elle été relancée. Benoît XVI souhaite qu'arrive à son terme le procès de béatification - voie ouverte à la canonisation - de Pie XII, pape inlassablement accusé de n'avoir pas protesté avec force et clarté (son fameux «silence») contre l'extermination des juifs à partir de 1942, quand toutes les sources diplomatiques alliées et celles du Vatican convergeaient pour certifier qu'un crime inouï se perpétrait au coeur de l'Europe. En visitant le mémorial de la shoah à Yad Vashem, le pape évitera probablement l'exposition consacrée à Pie XII - fort peu délicate pour le pape de la seconde guerre mondiale - et contre laquelle s'est déjà élevé le Vatican à plusieurs reprises. Mais il pourra difficilement éviter d'évoquer la mémoire d'un pape souvent décrié.

Ce voyage dans un pays - Israël - dont l'histoire est profondément liée à son identité religieuse et à la souffrance juive s'annonce donc complexe. Benoît XVI a franchi le seuil de deux synagogues à Cologne en août 2005, à Washington en mai 2008. Il s'est également rendu au camp d'Auschwitz en 2007. Sa tâche à Jérusalem sera de rassurer son partenaire de dialogue et de conforter l'attente de tous ceux, juifs et chrétiens, qui ont encore besoin d'être convaincus qu'au sommet de l'Eglise «l'enseignement de l'estime du judaïsme» a définitivement succédé à «l'enseignement du mépris» qu'avait dénoncé en son temps, devant le pape Jean XXIII, un homme comme Jules Isaac, fondateur de l'Amitié judéo-chrétienne de France.  

Au cours de sa visite en Jordanie, à Jérusalem et dans les territoires palestiniens, Benoît XVI a prévu une place plus importante au dialogue avec les musulmans que ne l'avait fait la visite de Jean Paul II en l'an 2000. A Amman, samedi 9 mai, un pape s'est rendu pour la première fois dans une mosquée, celle qui vient d'être édifiée à la mémoire de l'ancien roi Hussein. De même à Jérusalem, en compagnie du grand mufti de la ville trois fois sainte, Benoît XVI franchira t-il l'enceinte du Dôme du Rocher, sur l'esplanade des Mosquées, soit le troisième lieu saint de l'islam (après La Mecque et Médine). Un privilège exorbitant, une première à tous égards.

Déjà très appréciée dans le monde musulman, cette double visite rappelera celle que Benoît XVI avait faite, en novembre 2007, dans la célèbre «mosquée bleue» d'Istanbul, à l'intérieur de laquelle le pape s'était mis à prier de manière improvisée. Cela avait, pour partie, effacé les effets fâcheux de la polémique que son discours de Ratisbonne (en Allemagne, le 12 septembre 2006) sur la tentation de la violence dans l'islam avait provoquée dans tout le monde musulman.

Autrement dit, bien du chemin a été parcouru depuis cette controverse. Sensibles aux demandes d'excuses du pape, 138 intellectuels musulmans avaient émis le souhait de le rencontrer dans une lettre collective. En novembre 2008, un Forum, tenu au Vatican, avait réuni une soixantaine de personnalités, musulmanes et catholiques en nombre égal, et sauvé ce qui peut l'être du dialogue officiel entre l'Eglise catholique et l'islam. A Amman et à Jérusalem, sans nier les points de divergence, Benoît XVI rappelera donc à nouveau l'urgence de telles rencontres pour mieux se connaître et surmonter la peur du prosélytisme chrétien dans le monde musulman, celle de l'extrémisme musulman dans le monde chrétien. Pour redire aussi la nécessité d'actions communes en vue de la défense des droits et des libertés de chaque homme.

Répéter de telles convictions en Jordanie, pays modéré s'il en est, et plus encore à Jérusalem, peut avoir du retentissement dans une région aux prises avec tous les intégrismes. Lors d'un précédent voyage en Allemagne, en août 2005, en recevant des leaders religieux, Benoît XVI avait déjà montré le prix qu'il accordait au dialogue interculturel et interreligieux : celui-ci «ne peut pas se réduire à un choix passager. C'est une nécessité vitale, dont dépend en partie l' avenir de l'humanité».

Henri Tincq

Photo: Des avions israéliens volant au-dessus de la Mosquée du Dôme du Rocher à Jérusalem Ammar Awad / Reuters

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