Inventer l’iFactory: pourquoi les usines Apple devraient changer

Des ouvriers d'une usine Foxconn, sous-traitant d'Apple, au sud de la Chine. REUTERS/Bobby Yip.

Des ouvriers d'une usine Foxconn, sous-traitant d'Apple, au sud de la Chine. REUTERS/Bobby Yip.

Après avoir réinventé les appareils électroniques, Apple devrait maintenant revoir la manière dont ils sont produits.

Fin janvier, Apple a annoncé l'un des résultats les plus étonnants de l’histoire de l’entreprise. Durant les trois derniers mois de 2011, la société de Cupertino (Californie) a en effet enregistré un bénéfice de 13 milliards de dollars (10 miliards d'euros), soit plus de deux fois ce qu’elle avait gagné durant la même période en 2010 et plus que ce que n’importe quelle société n’a jamais gagné en un seul trimestre financier (seule exception: Exxon Mobil au troisième trimestre 2008, qui avait gagné 14,83 milliards de dollars grâce à la hausse des prix du pétrole).

Ces résultats sont tout simplement incroyables. Apple a enregistré un bénéfice supérieur au chiffre d’affaires de Google. Rien que pour les ventes d’iPhone, les bénéfices d’Apple ont dépassé ceux de Microsoft, toutes opérations confondues, et ceux générés par l’iPhone —estimés à près de 9 milliards de dollars— ont dépassé ceux de Google, Microsoft, IBM, Intel et de presque toutes les autres sociétés du monde.

Pourtant, lorsque j’ai posté plusieurs de ces informations sur Twitter et Facebook, les gens ne souhaitaient parler que d’une seule chose: les ouvriers chinois qui travaillent jour et nuit pour fabriquer nos chers joujoux et qui reçoivent si peu d’argent d’Apple en retour.

Le choix de l'argent

Les méthodes de production d’Apple sont sources de consternation depuis plusieurs années. En 2010, après une vague de suicides à Foxconn, le principal sous-traitant d’Apple, j’avais affirmé que tous les clients d’Apple avaient la responsabilité morale d’encourager la société à améliorer ses pratiques. Ces dernières semaines, deux évènements médiatiques ont ramené l’attention du public sur les usines de la marque à la pomme.

Tout d’abord, This American Life a publié un extrait de la pièce The Agony and the Ecstasy of Steve Jobs, de Mike Daisey, qui observe de façon approfondie les malheurs des personnes qui fabriquent nos iPhone et iPad. Puis le New York Times a publié deux enquêtes très fournies sur les unités de production d’Apple.

Ces reportages —qui parlaient de cadences exténuantes, d’exposition à des produits toxiques, de travail d’enfants, de «main d’œuvre involontaire» et de falsification de documents— ne fontt pas de bien à l’image de la marque. D’après l’enquête, la société a beaucoup oeuvré pour améliorer ses pratiques au cours de ces dernières années, mais lorsque l’amélioration des conditions de travail s’oppose aux bénéfices, elle fait toujours le choix de l’argent.

Il est temps pour Apple de changer cela. Tim Cook, son PDG, devrait lancer un projet sur le long terme destiné à refondre complètement la production d'Apple en Chine. Un projet qui améliorerait les conditions de travail, augmenterait les salaires et, à long terme, réduirait le nombre d’ouvriers nécessaires à la fabrication de matériel électronique. Cela devrait être fait de façon publique, en expliquant ce qui ne va pas dans la façon dont sont fabriqués les appareils électroniques aujourd’hui et en annonçant de quelle manière Apple compte y remédier.

Il faudrait bien entendu que tout soit fait avec la même exigence que celle qu’apporte Apple à ses produits: par la mise en place de critères élevés et des réprimandes sévères envers les sous-traitants qui ne les respecteraient pas.

Apple doit protéger son image

Pourquoi Apple devrait-elle révolutionner la production de matériel électronique? Pour une question de morale, certes, mais pas uniquement. Une entreprise, fut-elle aussi riche qu’Apple, ne peut se permettre de dépenser des milliards de dollars uniquement pour se donner bonne conscience. C’est avant tout une question d’image: si Apple continue à ignorer le problème, cette mauvaise publicité risque de lui porter un coup sévère.

Si rien ne suggère que les usines d’Apple sont pire que celles de ses concurrents (à vrai dire, beaucoup d’entre eux font appel aux mêmes sous-traitants pour fabriquer leurs appareils), aucune société ne profite plus de la main d’œuvre chinoise bon marché qu’Apple. Et ce n’est pas en continuant d’annoncer des bénéfices monstres que l’on va cesser de s’intéresser à ses usines.

En outre, Apple occupe une position privilégiée pour changer la façon dont sont fabriqués les appareils électroniques. Elle seule peut se permettre de prendre le risque de réduire ses bénéfices contre une amélioration à long terme des conditions de travail dans ses usines. L'entreprise dispose de près de 100 milliards de dollars et utilise régulièrement ses capitaux dans des investissements qui, avec le temps, finissent par payer (par exemple, en achetant la majeure partie des écrans tactiles du monde).

L’image d’Apple fait partie intégrante de son succès. Des millions de personnes de par le monde pensent qu’aucune autre société n’est mieux à même d’améliorer nos appareils. Si cette image continue d’être écornée par des reportages sur la face sombre d’Apple, nombre de clients risquent de se demander, à juste titre, si leur iPhone mérite vraiment l’affection qu’ils lui portent. Sans parler de l’argent qu’ils y consacrent.

Le poids de la concurrence

Mettons qu’Apple décide de prendre le problème en main. Que peut-elle faire pour améliorer les conditions de travail dans ses usines? En dépit de sa taille, Apple est, d’une certaine manière, tout aussi dépendante des réalités de l’industrie mondiale que ses concurrents. Le New York Times a clairement laissé entendre que même si Apple était prête à dépenser beaucoup plus dans la fabrication de ses appareils, elle ne pourrait déménager ses usines aux États-Unis, comme beaucoup d’hommes politiques aimeraient qu’elle le fasse.

À vrai dire, il serait aussi impensable pour Apple de déménager ses usines hors de Chine que de déménager ses bureaux hors de la Silicon Valley —seule la Chine dispose d’assez de travailleurs, de fournisseurs et de flexibilité dans le processus de production pour tenir la fréquence imposée par Apple (le New York Times rapporte qu’Apple avait déjà estimé que, rien que pour recruter les 8.700 ingénieurs nécessaires à la supervision de la production de l’iPhone, il aurait fallu neuf mois aux États-Unis, contre quinze jours en Chine).

D’un autre côté, il est clair qu’Apple ne fait pas aujourd’hui tout ce qu’elle pourrait pour améliorer les conditions de travail dans ses usines. Tous les ans depuis 2007, la marque à la pomme mène des audits poussés dans les infrastructures de ses sous-traitants. Et, tous les ans, ces audits mettent en relief un ensemble de violations de ses propres critères.

Que fait la marque face à cela? Apparemment pas grand grand-chose. «Le non-respect des critères est toléré tant que les sous-traitants promettent de mieux faire la fois suivante, a déclaré au New York Times un ancien cadre. Si nous le voulions vraiment, les principales violations cesseraient.»

Mi-janvier, 9To5Mac s’est procuré une lettre que Cook a envoyé aux employés d’Apple suite au reportage du New York Times. Il a dénié faire «la sourde oreille» aux problèmes et a affirmé être «choqué» par les propos accusant Apple de ne pas se soucier de ses employés. Il n’a toutefois pas répondu à la question centrale posée par le New York Times: compte-tenu de sa puissance financière et de son influence sur ses sous-traitants, pourquoi Apple ne les a pas forcés à changer de méthodes?

Vers des usines entièrement robotisées?

Mais la simple amélioration des conditions de travail n’est qu’un objectif à court terme. Le principal problème pour le secteur est que, en termes de coût de la main d’œuvre, les techniques d’assemblage actuelles ne sont pas tenables.

200.000 ouvriers travaillent surs les chaînes d’assemblage de l’iPhone. C’est un travail rébarbatif, répétitif, dangereux et qui paye mal. En réponse aux scandales, Foxconn a augmenté les salaires plusieurs fois ces dernières années. La demande en produits mobiles ne faisant qu’augmenter, Apple et les autres fabricants vont avoir besoin de main d’œuvre supplémentaire, mais à mesure que l’économie chinoise gagne en puissance, le prix du travail augmente et il va devenir de plus en plus difficile de trouver des personnes pour réaliser ces tâches rebutantes.

Les cadres de Foxconn ont laissé entendre que leur objectif à long terme est de sortir complètement l’être humain de la chaîne d’assemblage. D’ici 2013, la société prévoit d’installer un million de robots dans ses usines et, à mesure que l’intelligence artificielle va se développer, elle va sans doute faire encore plus appel aux machines qu’aux travailleurs. Foxconn a même envisagé la possibilité de bâtir des usines entièrement automatisées, des endroits où des machines fabriqueraient d’autres machines sans aucune intervention humaine.

Compte-tenu de l’importance de ses moyens, Apple pourrait accélérer cette procédure en investissant des milliards dans des usines robotisées. Cela, bien entendu, soulève un autre dilemme sur le plan éthique: est-il vraiment moral de remplacer les êtres humains par des machines? Aussi horribles que ces conditions de travail puissent paraître, il s’agit d’emplois prisés en Chine. Si le fait d’encourager l’entreprise à améliorer les conditions de travail ne fait qu’entraîner l’automatisation —et donc la réduction d’emplois—, nous pouvons nous demander si nous rendons vraiment service aux ouvriers.

C’est une question controversée à bien des égards. Les efforts faits par Foxconn pour automatiser ses usines laissent penser que la manière dont sont produits les iPhone aujourd’hui ne va pas durer et que tous ces emplois dans les chaînes de production sont de toutes façons voués à disparaître. Apple ferait bien d’investir dans cet avenir. Lorsque votre iPad sera fabriqué par un robot, vous n’aurez enfin plus à vous sentir coupable de rien.

Farhad Manjoo

Traduit par Yann Champion

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