L'identité nationale en chantier

Jean-François Copé, mis à jour le 09.05.2009 à 14 h 15

C’est quoi être Français?, la question ne se pose pas seulement pour un jeune Français né de parents étrangers.

De l’affaire de la Marseillaise sifflée aux polémiques à rebondissement au sujet du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, on sent bien que la France est tourmentée par la question de l’identité.

«C’est quoi être Français aujourd’hui ?», la question ne se pose pas seulement pour un jeune Français né de parents étrangers qui cherche des racines entre son histoire familiale et le pays qu’il habite. Elle concerne tout autant un Corse attaché à la culture insulaire ou un Creusois qui ne reconnaît plus son village, qui a autant changé en cinquante ans que pendant les deux derniers siècles. Elle s’adresse avec autant d’acuité à un Martiniquais ou à un Béké… Au cœur de la crise économique, les tensions, et pas seulement sociales, sont de plus en plus sensibles dans notre pays. Nous avons pourtant besoin comme jamais d’une France rassemblée.

Le décalage grandit entre un discours politique irrigué par l’imaginaire d’une Nation unie derrière des valeurs républicaines parfaitement acceptées et la réalité d’une France diverse, où se côtoient des hommes et des femmes d’origines, de cultures, de modes de vie ou de niveaux de revenus si différents qu’ils ont tendance à vivre chacun de leur côté, le plus souvent dans l’indifférence, parfois dans la confrontation.

Pour illustrer ce décalage, prenons l’exemple des «communautés». Ce terme ne fait pas partie du lexique républicain traditionnel qui refuse les corps intermédiaires entre le citoyen et l’Etat. Par conséquent, l’élu national peine à accepter ce que constate chaque jour l’élu local dans l’exercice de son mandat de maire: il existe bel et bien dans notre pays des communautés dans lesquelles beaucoup de nos concitoyens aiment à se retrouver sur la base d’intérêts communs, d’une culture ou d’une religion partagée.

N’importe quel candidat à une élection municipale dans une grande ville le sait très bien. Il n’oublie pas lors de sa campagne de participer à tel dîner avec la communauté berbère, à tel concert de la fanfare créole, à telle fête paroissiale…. Certains diront que cela a toujours existé. Disons que jusqu’à récemment, dans une société française plus homogène, il y avait moins de cloisons entre les différentes «communautés», d’ailleurs moins nombreuses. Qu’on le veuille ou non, au niveau local, les «communautés» jouent désormais un rôle important dans la vie sociale de notre pays. En écrivant cette réalité, je ne plaide surtout pas pour une organisation de la cité et une représentation politique des citoyens par l’intermédiaire de ces «communautés». Ce serait au contraire une erreur. Je veux simplement dire qu’il faut cesser de parler comme si tout cela n’existait pas.

Car le décalage entre le discours et la réalité devient de plus en plus gênant : il paralyse la réflexion. Il rend extrêmement difficile le travail pour redéfinir un projet commun, une dynamique collective, conciliant l’héritage à assumer, la situation donnée et les objectifs partagés.

Comment résorber ce gouffre ? Il faut reconnaître que l’identité nationale n’est pas une donnée mais qu’elle se construit, certes à partir d’une Histoire mais également avec un effort politique continu. Particulièrement de la part de l’Etat qui, historiquement, en France, a toujours été le principal producteur d’identité nationale.

Certains pays ont fait de l’identité un chantier national, à des moments de crise où ils sentaient leur cohésion nationale se disloquer. C’est le cas du Canada par exemple, qui a mis en place « le forum des citoyens sur l’avenir du Canada » entre 1990 et 1991. Je ne donne pas la situation canadienne en exemple parfait, loin de là… mais j’invite chacun à s’intéresser à une initiative prise outre-atlantique, qui pourrait nous inspirer.

Au Canada, les querelles constitutionnelles de 1990 ont entraîné la prise de conscience d’un sérieux problème identitaire. D’une part, la question du Québec, du fédéralisme et du bilinguisme troublait en permanence l’opinion. D’autre part, les Natives s’estimaient lésés dans leurs droits fondamentaux. Enfin, face à un flux d’immigration important, le paysage culturel était en pleine recomposition. Devant le désarroi identitaire, « le forum des citoyens sur l’avenir du Canada », avait pour mission d’écouter tous ceux qui souhaitaient exprimer leur vision de Canada pour aujourd’hui et pour demain.

Un grand dispositif de concertation a alors vu le jour sur une durée de huit mois. L’idée était non seulement de faire émerger un projet mais surtout de promouvoir le dialogue et de parler sans détour des vrais problèmes qui traversaient la société canadienne. Tout y est passé : la question des langues officielles, la relation entre Québec et le reste du Canada, les aspirations des Natives, la diversité culturelle et ethnique…. La question de départ était directe et claire : « Les Canadiens veulent-ils toujours vivre ensemble ? Et si oui, comment ? »

Comment canaliser le flot d’échanges, de paroles, de rencontres, d’expériences ? Au début des années 90, sans Internet, une telle consultation était forcément moins facile à monter qu’aujourd’hui. Mais tous les outils alors disponibles ont été mobilisés. Une large campagne de publicité a permis de mobiliser l’opinion. Une ligne téléphonique dédiée a été ouverte pour « prendre la température » et recueillir les avis des volontaires. Les témoignages individuels étaient également récoltés par courrier. Au cœur du dispositif, des groupes de discussion ont été lancés dans tout le pays, et même auprès des Canadiens de l’étranger, grâce à des téléconférences. Le principe n’était pas que les citoyens se déplacent mais que le « Forum » aille jusqu’à eux. Animés par des « modérateurs » formés, les groupes de discussion pouvaient réunir les membres d’un même univers ou d’horizons divers : dans des écoles ou des entreprises, dans des associations ou des mairies…  Ils pouvaient entretenir la confrontation ou conduire à des consensus. Ils pouvaient récolter des plaintes ou des aspirations. Tout était possible !

Au début sceptiques, les médias ont ensuite joué le jeu et relayé largement la concertation, en mobilisant leurs lecteurs… Au total, plus de 400 000 personnes ont participé à cette démarche. Un énorme travail d’analyse a ensuite été mené et un rapport final a été remis au Gouvernement canadien.

A quoi bon ?, me direz-vous. Des paroles échangées et perdues ? Non. Plusieurs propositions émises dans le rapport ont nourri la réflexion des responsables politiques et ont été reprises dans les programmes, notamment la nécessité d’affirmer le caractère spécifique du Québec ou de modifier certaines pratiques gouvernementales ou législatives, en impliquant davantage les citoyens… Mais surtout, le dialogue ouvert très largement dans toute la société canadienne a permis de faire tomber des murs entre des citoyens qui ne se parlaient plus. Il a conduit à ouvrir les yeux sur certains non-dits qui minaient la société canadienne.

Au-delà des retombées concrètes, la simple existence d’une telle démarche est bien l’affirmation d’une volonté collective de continuer l’histoire ensemble. Parler d’avenir entre Français, au-delà de nos cercles d’affinités respectifs, n’est-ce pas déjà renforcer notre Nation ? Alors pourquoi pas un « Forum des citoyens sur l’avenir de la France ? »

Jean-François Copé

Photo: Un concert du 14 juillet Benoît Tessier  Reuters

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