Culture

Tàpies, l'art et la matière

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 08.02.2012 à 19 h 31

Le peintre catalan, mort à l’âge de 88 ans, laisse une œuvre hermétique, abstraite et poétique où la transcendance se dévoile à travers la densité opaque des matériaux et des objets.

«Libre-mur», à la fondation Tàpies. REUTERS/Albert Gea

«Libre-mur», à la fondation Tàpies. REUTERS/Albert Gea

Il est toujours surprenant de voir un artiste qui, par essence, tente pendant toute sa vie de subvertir les codes, d’échapper aux étiquettes et de dépasser les courants, pour faire entendre sa voix singulière et sa vision subjective, être récupéré par les autorités politiques, les institutions culturelles et les pouvoirs économiques au moment de sa mort.

Quand on s’appelle Antoni Tàpies et que l’on est l’un des plus grands noms de la deuxième moitié du XXe siècle, héritier désigné et revendiqué de Picasso et de Miró, le phénomène est encore plus spectaculaire.

Aux côtés de Miró

C’est ce qui se passe en Espagne, et particulièrement à Barcelone, depuis l’annonce le 6 février de la mort du peintre et sculpteur catalan à l’âge de 88 ans. Ouverture du JT, programme spécial sur TV3 (la chaîne nationale catalane), condoléances de la famille royale, des divers Parlements et même du MoMa de New York, tout le monde salue la mémoire de ce «catalan universel», de cet «opposant au franquisme» et d’un des «grands héros de l’art du XXe siècle».

La Fondation qui porte son nom à Barcelone, inaugurée en 1990 et ouverte au public pendant deux jours en signe de deuil, est devenue autant un lieu de pèlerinage qu’un cabinet de curiosités ou un centre commercial.

On y trouve presque plus de monde dans la librairie de l’entrée, occupés à répondre à l’essaim de journalistes présents ou en train de faire la queue pour écrire un dernier mot d’adieu devant les inévitables cameras de télévision que face aux tableaux du maître. «Pourquoi êtes-vous là aujourd’hui?», m’ont demandé deux journalistes différents alors que je me promenais dans les salles d’exposition.

Par admiration, par respect, par tristesse ou par curiosité sont les réponses les plus courantes. Tàpies est devenu un mythe.

«J’espère que, jusqu’au dernier jour, on me fasse l’honneur de m’attaquer», disait Miró. Ce fut le cas pendant longtemps pour Tàpies, comme le montre ce que l’on a appelé la «polémica del calcetín» (une chaussette géante qui devait décorer la monumentale salle ovale du Musée national d’art de Catalogne, le MNAC), mais sa mort l’installe définitivement dans le panthéon indiscuté des grands artistes catalans, aux côtés de Gaudi, Picasso et de son maître Miró.

Une voix singulière

Pourtant, il n’est pas facile d’appréhender l’art du peintre espagnol dont la densité visuelle foisonne d’hermétisme symbolique (sa fameuse croix), d’influences orientales, de références intellectuelles et de jeux en tout genre avec la matière.  

Plus que tout autre (et au-delà du vain lieu commun), sa figure a traversé le siècle tout en maintenant un cap inébranlable. «Un homme entier», a dit de lui Miquel Barceló, l’autre grand artiste catalan encore vivant, dans un court poème qu’il lui a dédié.

Il est en effet surprenant d’observer sa cohérence visuelle et son homogénéité stylistique sur près de 60 ans, imperturbable face aux modes et aux courants qui ont bouleversé le monde de l’art contemporain toutes ces années.

Une indépendance qui n’est pas un enfermement solipsiste mais, au contraire, la meilleure manière d’absorber les influences extérieures, comme une espèce de caléidoscope artistique, réceptacle et visionnaire, témoin de premier ordre et interlocuteur privilégié de l’arte povera, du pop art, de l’expressionisme abstrait ou du géométrisme avec qui il dialogue sans jamais faire partie d’aucune mouvance artistique.

On parle d’art abstrait, d’héritage de Miró, de matiérisme (Paja y madera, 1969), de philosophie orientale, d’influences mystiques (Creu i copa, 2003), de préoccupations sociales et politiques.

Tout ça est vrai mais, comme pour chacun de ses tableaux/sculptures, le véritable objectif de Tàpies est de dépasser les oppositions, de se défaire des étiquettes pour que le spectateur ait finalement accès à l’irréductible dimension paradoxale du réel.

Cette «pâte même des choses» dont parlait Sartre dans La Nausée, un rapport toujours conflictuel au monde (hérité du fameux «retour aux choses mêmes» de la phénoménologie) toujours présent dans son œuvre à travers une présence physique des objets qui lui permet de «magnifier les rebuts», comme dit son galeriste parisien Daniel Lelong.

Dépasser les antinomies

Un art qui allie «l’Occident et l’Orient, le particulier et l’universel, la science et le mystique, le vulgaire et le sublime», comme l’explique un journaliste d’El Pais.

Des antinomies que le langage ne peut dépasser mais qui sont au cœur de l’art de Tàpies, comme le montre l’utilisation de matériaux pauvres (terre, sable, marbre, fil de fer, paille…) doublée d’une fascination pour la pensée mystique du philosophe Raymond Lulle, l’expressionisme foisonnant qui cohabite avec un minimalisme presque mathématique ou l’aura solennelle et quasi religieuse qui se dégage de l’utilisation que l’artiste fait des objets les plus insignifiants (pantalons, bottes, lits…).

«Ce dont on ne peut parler, il faut le taire», disait la fameuse proposition 7 du Tractatus. Ou plutôt il faut l’indiquer, le montrer comme l’expliquait Wittgenstein lui-même. Le philosophe viennois parlait des questions métaphysiques, mystiques et éthiques mais «l’irruption du réel» chez Tàpies (comme dit Georges Raillard) est la matérialisation paradoxale de cette impossibilité et de son dépassement par l’art.

Un vrai vacarme muet, où fusionnent la puissance d’un cri intérieur et la solennité d’une matière opaque et irréductible, qu’il faut appréhender au-delà d’une herméneutique purement intellectuelle.

Comme l’imaginait l’artiste lui-même, qui affirmait tirer son inspiration directement de l’inconscient. Le lieu d’une subjectivité inclassable où l’on retrouve son amour pour la littérature (il a collaboré avec de nombreux écrivains comme Joan Brossa, Yves Bonnefoy ou Octavio Paz), des influences surréalistes (dans ses œuvres de jeunesse), un jeu de codes symboliques, tirés de Miró, ou une fascination pour la pensée scientifique (Pissarra amb formula, 2010).

Tàpies fut à la fois fondateur de ce que l’on a appelé le matiérisme (représenté par Dubuffet en France), explorant le monde organique et transcendant la matérialité des objets quotidiens, et amateur d’une certaine philosophie religieuse et de la sagesse orientale.

Il fut influencé par «le triomphe de l’art américain» (pour reprendre le titre d’un fameux livre du critique Irving Sandler) d’après-guerre (c'est-à-dire l’expressionisme abstrait), par des artistes comme De Kooning, Kline ou Motherwell, avec qui il partagea la rage spontanée du trait et sa galerie new-yorkaise, tout en défendant une certaine catalanité (L’esperit català, 1971), ce qui n’a évidemment pas échappé aux hommes politiques ces dernières heures.

Son art incorpore des références politiques indirectes et nuancées (il fut emprisonné pour avoir assisté à une assemblée clandestine d’opposants au franquisme qui se tenait au monastère de Montserrat) mais en échappant à toute forme d’art engagé et en maintenant une exigence et un hermétisme formel alimenté par ses expériences et ses croyances intimes.

Un art ouvert à tous

Une synthèse monumentale qui confirme qu’il était «le dernier humaniste, le dernier artiste de la modernité avec une vision globale du monde», comme dit Manuel Borja-Villel, ancien directeur de la Fondation Tàpies (1990-1998) et actuellement à la tête du Reina Sofía.

Peut-être l’un des derniers représentants de ce «monde d’hier», cette époque où l’on pensait que «le livre n’est pas seulement l’écriture mais aussi un certain aspect physique» (comme le disait Tàpies) et où l’on se soignait de ses problèmes respiratoires dans des sanatoriums à la Thomas Mann. C’est dans l’une de ces cliniques que l’artiste catalan a d’ailleurs rencontré le médecin qui allait l’aider à connaître Picasso.

Un art de la transmission que le peintre a aussi cultivé grâce à sa Fondation, qui accueille des expositions de jeunes artistes et met à la disposition du visiteur une impressionnante bibliothèque, et à ses collaborations avec de multiples entités publiques et institutions sociales.

On retrouve, par exemple, la signature de l’artiste dans les couloirs du Parlement catalan, dans l’enceinte de l’université Pompeu Fabra, dans l’entrée du théâtre de la ville suisse de St. Gallen, dans le poster commémoratif du centenaire du Barça ou dans les pages d’El Pais ou de Libération, avec qui il avait collaboré il y a quelques années. «Je peins en pensant que c’est utile à la société», disait-il.

Il racontait aussi comment les spécialistes avaient glosé longtemps sur la série d’autoportraits qu’il a réalisés lorsqu’il était en convalescence dans le sanatorium, parlant d’une époque de doutes et d’introspection.

«En fait, je n’avais pas beaucoup de modèles et le plus simple était de me peindre moi-même», expliquait-il avant d’ajouter:

«Les choses sont souvent plus simples que ce que les gens pensent.»

Dans le fond, c’est avec cette légère innocence qu’il faut se pencher sur les tableaux et les sculptures de Tàpies.

Aurélien Le Genissel 

Aurélien Le Genissel
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