Monde

Obama vient-il de déclarer la victoire en Afghanistan?

Fred Kaplan, mis à jour le 09.02.2012 à 4 h 05

En 1966, un sénateur suggérait que les Américains proclament la victoire au Vietnam et rapatrient leurs soldats. C'est un peu ce que vient de faire il y a quelques jours le secrétaire à la Défense Leon Panetta.

Barack Obama lors d'une conférence téléphonique sur l'Afghanistan depuis sa résidence de Camp David, en août 2011. REUTERS/Pete Souza/The White House.

Barack Obama lors d'une conférence téléphonique sur l'Afghanistan depuis sa résidence de Camp David, en août 2011. REUTERS/Pete Souza/The White House.

En octobre 1966, alors que la guerre au Vietnam devenait incontrôlable, le sénateur républicain George Aiken, du Vermont, suggéra, dans une déclaration aujourd’hui devenue célèbre, que les Américains se contentent de proclamer la victoire et de rapatrier leurs soldats. Il ajouta, dans une conclusion moins connue:

«Cette proposition peut paraître un peu tirée par les cheveux, mais rien d’autre n’a marché.»

Lyndon Johnson aurait été bien inspiré de prendre cette idée au sérieux. Aujourd’hui, il semble que c’est exactement ce que Barack Obama soit en train de faire en Afghanistan.

C’est une des façons d’interpréter la remarque du 1er février du secrétaire à la Défense Leon Panetta selon qui, «on l’espère», toutes les unités de combat américaines auront quitté l’Afghanistan à la mi-2013 ou à la fin de la même année —et non un an plus tard, comme il avait été annoncé précédemment.

Rétropédalage de la Maison Blanche et du Pentagone

Panetta a lâché la nouvelle pendant une discussion informelle avec des journalistes lors d’un déplacement à Bruxelles, et non dans le cadre d’une déclaration officielle. Il a insisté sur le fait que cette diminution d’effectifs serait une transition, pas un retrait. Il restera des soldats américains en Afghanistan pour conseiller, aider et former les forces de sécurité locales, au moins pour tout 2014, comme en ont décidé les membres de l’Otan lors d’une conférence à Lisbonne il y a quinze mois.

Les porte-parole de la Maison Blanche et du Pentagone, apparemment pris au dépourvu par le commentaire de Panetta, ont écarté le sujet en décrétant qu’il n’y avait là rien de nouveau. Ou plutôt, ont-il déclaré, il ne faisait que préciser le rythme auquel les États-Unis allaient exécuter le projet prévu de longue date de réduire le nombre de leurs soldats sur place et de transférer les opérations de combat aux Afghans. Ils se sont hâtés d’ajouter que Panetta avait «espéré» que ce calendrier serait suivi; il pouvait donc être modifié.

Qu’est-ce que tout cela signifie? On peut en tirer quelques conclusions sans grands risques d’erreurs.

Tout d’abord, le président Obama est vraiment en train de prendre ses cliques et ses claques. En juin dernier, il a annoncé qu’il retirerait 10.000 soldats d’ici la fin de l’année (ce qu’il a fait) et 23.000 autres l’été suivant (et vous pouvez parier gros qu’il le fera). Ce qui laissera 68.000 soldats en Afghanistan cet automne, et Obama a annoncé que cette diminution des effectifs se poursuivrait à un rythme constant jusqu’en 2014.

Il viendra un moment au cours de ce flux sortant où il n’y aura plus assez de soldats américains pour conduire des opérations de combat efficaces, sauf peut-être le long de la frontière pakistanaise, où les affrontements ont tendance à être les plus violents. Que les soldats restant se cantonnent à un rôle «d’aide et de conseil» a donc un sens, surtout puisqu’en coordination avec le retrait américain, l’armée afghane va prendre la tête des opérations pour repousser les insurgés.

L’armée afghane ne semble à première vue pas franchement prête pour cette transition. Les remarques de Panetta sont sans aucun doute un message au président Hamid Karzai et à ses chefs militaires: prenez vos dispositions, ça va arriver très vite.

Echec de la stratégie de contre-insurrection

Ensuite, Obama et Panetta ont présenté cette diminution d’effectifs (à la George Aiken) comme le résultat de succès militaires. Revendication à moitié vraie, mais qui triche aussi un tantinet.

Certes, une bonne partie de la mission a été accomplie: Ben Laden est mort, al-Qaida s’effondre, l’élan des talibans a été stoppé, l’armée afghane s’améliore. On pourrait être tenté d’affirmer —ce que Panetta, le vice-président Joe Biden et le conseiller à la sécurité nationale Tom Donilon auraient fait de façon particulièrement convaincante— que les intérêts américains en Afghanistan n’ont plus de caractère vital.

Cependant, le retrait d’Obama —et sa récente accélération— sont aussi le résultat de la réflexion que la stratégie de guerre américaine n’a pas réussi et qu’il est fort peu probable qu’elle porte ses fruits dans un avenir proche. Quand Obama a décidé en décembre 2009 d’envoyer 30.000 soldats supplémentaires en Afghanistan, c’était dans le cadre d’une nouvelle stratégie de contre-insurrection recommandée par le commandant en chef, le général Stanley McChrystal (en partie inspiré par la stratégie employée en Irak par le général David Petraeus, qui remplacera McChrystal plus tard).

L’idée de départ de la contre-insurrection (COIN) n’est pas tant de chasser les ennemis (bien que cela fasse aussi partie du programme) que de protéger la population—de vivre parmi les gens, dans leurs quartiers, et ainsi de gagner leur confiance, pour les inciter à oser donner des renseignements sur l’endroit où se cachent les ennemis, car la difficulté dans le combat contre les insurgés n’est pas de les tuer mais de les débusquer. Mais un élément tout aussi important de cette stratégie consiste à créer une zone de sécurité, pour que le gouvernement (avec une aide extérieure) puisse fournir des services de base au peuple et ainsi s’assurer de son soutien—tarissant du même coup celui apporté aux insurgés.

Certains ont baptisé cette stratégie «nettoyer-tenir-construire». Nettoyer une zone des insurgés, la tenir (c’est-à-dire y rester) pour qu’ils n’y reviennent pas, et, dans le même temps, construire une légitimité au gouvernement. Le souci de cette stratégie est qu’elle prend du temps, coûte beaucoup d’argent et fait de nombreuses victimes (en tout cas à court terme, mais on ne peut absolument pas prévoir combien de temps le «court terme» va durer).

Une armée étrangère ne peut pas faire de miracles

Obama a adopté la stratégie de la COIN, de façon assez explicite, comme une sorte de test. Il était convaincu qu’étant donné les enjeux, cela valait la peine d’essayer. Mais il a établi très clairement que son engagement ne serait pas à durée indéterminée. Une des conditions préalables au succès de la COIN est que le «gouvernement d’accueil» (dans ce cas, dirigé par le président Karzai) institue des réformes qui lui assureront la loyauté de son peuple. L’armée américaine peut aider à fournir au gouvernement local un peu de «répit» pour lui permettre de se mettre à niveau sans pression. Mais c’est à ce gouvernement de faire le reste.

Le principal problème est qu’en gros, les Etats-Unis ont rempli leur part du contrat, mais pas Karzai. L’armée américaine (de plus en plus accompagnée de son homologues afghane) a fait des progrès considérables sur le front militaire tactique. Mais le gouvernement afghan n’a pas suivi —il n’a pas fourni de services, il ne s’est pas débarrassé de la corruption, en bref, il n’a pas donné aux indécis de son pays beaucoup de raisons de se détourner des insurgés (qui exploitent des griefs réels) et de prêter allégeance au gouvernement.

Dans ces conditions, une armée étrangère ne peut pas faire de miracles.

La capacité des insurgés à entretenir des refuges le long des frontières poreuses avec le Pakistan, souvent avec la bénédiction des responsables pakistanais, est un autre problème. Les plus hauts gradés de l’armée américaine —notamment Petraeus, McChrystal et l’amiral Mike Mullen, alors chef d’état-major des armées— clament depuis le début qu’à moins de faire quelque chose au sujet de ces abris, la portée de la campagne militaire aurait des limites.

Obama avait donné dix-huit mois aux renforts envoyés en Afghanistan pour faire de vrais progrès stratégiques (c’était la durée de déploiement prévue des 30 000 soldats supplémentaires envoyés sur place). En termes de problèmes cruciaux —services de base, corruption, refuges de l’autre côté de la frontière— peu de progrès ont été faits.

Et à présent, les derniers documents des National Intelligence Estimates de la CIA, coordonnés avec les 16 agences de renseignement américaines, qualifient la guerre d’impasse. Un rapport de l'Otan, basé sur 27.000 interrogatoires de 4.000 talibans et autres détenus, dépeint une insurrection dont les combattants sont convaincus d’être en train de gagner.

Pourquoi Sarkozy se priverait de partir?

Pendant ce temps, le nombre de victimes américaines et alliées continue d’augmenter. De plus en plus souvent, des insurgés cachés au sein de l’armée afghane tuent leurs propres formateurs. C’est une tactique diabolique, conçue pour semer la méfiance entre les soldats alliés et afghans alors même qu’ils interagissent de plus en plus. Et ça marche. Fin janvier, après qu’un soldat afghan déloyal a tué quatre soldats formateurs français désarmés, Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il rappelait tous les soldats français un an avant la date prévue.

Et pourquoi s’en priverait-il? Si cela avait été l’unique problème des soldats de la contre-insurrection, ils auraient pu le gérer. Mais comme cela vient s’ajouter à tous les autres, y compris au fait que les conditions politiques du succès sont plus loin d’être remplies que jamais, eh bien il est parfaitement raisonnable d’arrêter les frais.

Obama ne part pas complètement. Les soldats vont encore rester un moment sur le terrain. Mais la page est tournée. Si les Etats-Unis n’avaient pas déjà des soldats en Afghanistan, les conditions actuelles ne justifieraient pas franchement d’en envoyer des dizaines de milliers. Et s'ils ne peuvent pas s'attendre à être aimés de ceux dont ils occupent le territoire pour l’aide qu'ils leur apportent, ils devraient au moins avoir les mêmes intérêts de base que le gouvernement pour le maintien duquel les soldats se battent et meurent —et cela ne semble pas non plus être le cas.

Dépenser pour une cause perdue

Cette initiative comporte des risques, politiques et stratégiques. Si les Etats-Unis retirent les forces de combat et que les talibans se taillent un chemin à travers les défenses afghanes restées seules, réinvestissent les villes et s’emparent du gouvernement, alors Obama sera accusé d’avoir «perdu l’Afghanistan».

Le destin d’Obama mis à part, quel sera celui de l’Afghanistan? Si al-Qaida ne représente peut-être plus une grande menace, c’est en partie grâce à la présence américaine. Les talibans ne semblent pas alignés avec les sections restantes d’al-Qaida ou avec le réseau pakistanais Haqqani, mais les Haqqani, notamment, pourraient exploiter une éventuelle vacance du pouvoir.

S’il n’est pas possible de conclure un accord de paix dans l’année qui vient, la guerre civile pourrait reprendre (c’est l’une des raisons pour lesquelles même Karzai cherche aujourd’hui à conclure un accord avec les insurgés, bien qu’on ne voie pas très bien pourquoi ils collaboreraient s’ils sont persuadés qu’ils vont gagner de toute façon). Ou peut-être les pays voisins vont-ils intervenir; plusieurs d’entre eux ont un intérêt plus vital que les Etats-Unis à éviter une explosion de violence ou une expansion du Pakistan.

La situation est chaotique, mais elle l’aurait été que les Américains restent un an, deux ans ou dix ans. Alors pourquoi ne pas rester qu’un an, faire le maximum, espérer que tout se passera bien, puis arrêter de dépenser de l’argent et des vies pour une cause perdue? Comme George Aiken l’aurait dit, rien d’autre n’a marché.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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