Presidentielle / France

Pourquoi les écologistes n'ont pas la main verte avec la présidentielle

Temps de lecture : 6 min

Eva Joly, qui a dévoilé samedi son programme, plafonne à 3% dans les sondages. Un reflet d'une élection qui, depuis 1974, réussit peu à une sensibilité qui a réalisé de gros scores dans d'autres scrutins.

José Bové, Cécile Duflot, Eva Joly et Daniel Cohn-Bendit lors de l'université d'été d'Europe Ecologie-Les Verts en août 2010. REUTERS/Stéphane Mahé.
José Bové, Cécile Duflot, Eva Joly et Daniel Cohn-Bendit lors de l'université d'été d'Europe Ecologie-Les Verts en août 2010. REUTERS/Stéphane Mahé.

«C'est difficile», selon Cécile Duflot. «Il y a eu des couacs», admet José Bové. Avant même qu'Eva Joly ne présente son projet présidentiel, samedi 11 février à Roubaix, de doux euphémismes fleurissaient chez Europe Ecologie-Les Verts pour caractériser les difficultés de sa campagne.

Créditée de 2 à 3% d’intentions de vote par les sondages publiés depuis le début du mois de février, la candidate peine à porter plus haut les couleurs de l’écologie politique. Ce qui risque de pénaliser ensuite le parti aux législatives, pour lesquelles il espère réunir suffisamment de députés pour former un groupe, mais devrait faire face à des dissidences dans certaines circonscriptions accordées par le PS...

Un électorat «en accordéon»

«L’électorat des Verts est en accordéon. Il peut varier de 2 à 16%!», pointe Daniel Boy, spécialiste des Verts au Cevipof. Le parti capable de faire jeu égal avec les socialistes aux élections européennes de 2009 (16%) et de demeurer la troisième force nationale aux régionales de 2010 (12%) a toujours peiné à transformer l’essai lors de la présidentielle.

Quand René Dumont, le premier candidat écologiste, se présente en 1974 avec son pull rouge et son verre d’eau, il obtient 1,32%. Trente ans plus tard, en 2007, Dominique Voynet ne fait pas mieux: avec 1,57%, elle est devancée par Olivier Besancenot et Marie-George Buffet, et talonnée par Arlette Laguiller et José Bové.

A l’exception notable des 5,25% de Noël Mamère en 2002, la présidentielle s’apparente la plupart du temps à un long calvaire pour les écologistes. Non seulement n’y récoltent-ils que très peu de voix, mais la période est propice aux guerres intestines. On se souvient d’Antoine Waechter quittant les Verts en 1994, estimant que Dominique Voynet ne marquait pas assez son indépendance vis-à-vis de la gauche. Cafouillage également en 2002: alors qu’Alain Lipietz est d’abord désigné candidat par son parti, il est ensuite destitué au profit de Noël Mamère.

«Nous élisons un roi tous les cinq ans»

Pour José Bové, l’explication de ces difficultés est toute trouvée. «C’est à cause du régime présidentiel français», explique l’ancien candidat de 2007, qui a ensuite rejoint les rangs d’EELV:

«Nous élisons un roi tous les cinq ans. Il s’agit d’une élection où l’on se prononce sur une personnalité plutôt que sur des idées. Une élection monarchique qui occulte les législatives, pourtant essentielles.»

Une vision partagée par la secrétaire nationale d’EELV Cécile Duflot, qui appelait en décembre 2010 «à ne pas tomber dans la présidentialisation et la personnalisation excessives».

Les écologistes excellent dans les scrutins de liste, quand ils présentent plusieurs candidats mais, d'après Daniel Boy, ils souffrent d’un «réflexe de refus des leaders», qui les empêche de se rassembler et de faire bloc derrière un chef unique. Même analyse pour Yann Wehrling, qui a quitté en 2008 les Verts, dont il était secrétaire national, pour rejoindre le MoDem, dont il est devenu porte-parole en 2010. «Une des raisons aux échecs des écologistes est l’incapacité à supporter un leadership», explique-t-il:

«La présidentielle c’est le vote pour une personnalité. Chez EELV, aussitôt qu’un candidat est désigné, il se retrouve avec la moitié du parti contre lui. C’était le cas de Dominique Voynet en 2007, c’est le cas aujourd’hui d’Eva Joly. Ils lui scient les pattes. Or une élection présidentielle réussie nécessite un leadership incontesté.»

L’ombre du vote utile

Anti-autoritaires les écologistes? «L’idée qu’une personne puisse représenter un mouvement à elle seule ne plaît effectivement pas beaucoup», admet Sandrine Bélier, ancienne président de France Nature Environnement et député européenne EELV depuis 2009 [1]. «Nous avons une logique de partage du pouvoir qui peut conduire à une méfiance envers nos leaders, mais cette culture change en ce moment», assure-t-elle néanmoins.

Symbole de ce rapport au pouvoir compliqué, l’attitude de Daniel Cohn-Bendit: l’artisan des succès des Verts aux européennes de 1999 et 2009 reste en effet «sceptique» quant à la participation à la présidentielle, allant même jusqu’à affirmer pouvoir voter François Hollande au premier tour pour «éviter le pire».

Le «pire», c’est le 21 avril 2002, avec cette question qui hante les écologistes: les 1,5 million de voix de Noël Mamère ont-elle aidé Jean-Marie Le Pen à accéder au second tour avec moins de 200.000 voix d’avance sur Lionel Jospin? «C’était un contexte d’extrême division de la gauche, certes, mais ces 5% sont restés dans les mémoires» analyse Daniel Boy. Aujourd’hui, José Bové déplore l’appel «absurde» au vote utile et estime que «le spectre du 21 avril est entretenu, notamment par le candidat socialiste».

L’environnement absent de la campagne

Mais si l’écologie ne fait pas recette en période présidentielle, c’est peut-être aussi parce qu’elle ne réussit pas à imposer ses thèmes.

«Traditionnellement, l’environnement est peu présent lors de la présidentielle», précise Daniel Boy. «Les écologistes sont les seuls à parler d'écologie», s’indignait fin janvier Cécile Duflot, ciblant ainsi le problème: En 2012, contrairement à 2007, pas de Nicolas Hulot ni de Pacte écologique pour mettre l’environnement au premier plan. Ce qui n'a d'ailleurs pas échappé au candidat malheureux à la primaire écologiste, qui a récemment déclaré qu'il ne trouvait «pas sain que l'écologie soit à ce point marginalisée» dans la campagne.

A l’heure où l’économie, la fiscalité ou encore l’emploi dominent la campagne, les Verts semblent prêcher dans le désert, car perçus «uniquement pour leurs compétences environnementales, au détriment de leurs aptitudes sociétales», regrette Sandrine Bélier, «alors que nous devrions justement profiter de la crise pour mettre en avant l’écologie comme alternative au système actuel». Cantonnés à l’énergie propre et au débat sur le nucléaire, les verts souffriraient ainsi d’un «manque de crédibilité» sur les autres thèmes, d’après Daniel Boy.

Pascal Canfin, député européen et «monsieur finance» d’EELV, a un autre avis sur la question: selon lui, les difficultés des écologistes tiennent «au moment politique». En 2009 avait eu lieu une «prise de conscience que la crise était systémique, et que l’écologie dessinait un chemin crédible pour en sortir», estime-t-il, «mais le problème c’est que la crise s’est accentuée»:

«Il a fallu répondre à l’urgence. Ce qu’on disait en 2009 est toujours valable, mais les choses se sont durcies pour nous. Nous proposons une critique globale à un moment où s’impose une logique de court terme.»

Europe Ecologie se «mélenchonise»

L’autre grande critique adressée aux écologistes concerne leur positionnement politique: doivent-ils s’ancrer dans un camp ou au contraire revendiquer leur indépendance, partant du principe que «l'écologie ne s'adresse pas qu'aux électeurs de gauche», selon les mots de Yann Wehrling?

Leur identité serait tiraillée entre une aile très critique du capitalisme, proche de l’extrême gauche et représentée entre autres par José Bové, et une aile plus favorable à l’économie de marché. Un «faux débat», pour Sandrine Bélier, qui admet qu’il existe bien «deux tendances, pragmatique et fondamentaliste» au sein de son mouvement, mais assure qu’elles se rejoignent «dans un rejet commun de l’ultra-libéralisme».

Europe Ecologie «trop à gauche», voire «mélenchonisante», c’est en revanche l’avis de Corinne Lepage. Fondatrice du parti écologiste Cap21 en 1996, puis cofondatrice du MoDem en 2007, elle se dit «proche des idées d’Europe Ecologie», mais dénonce sa radicalité excessive:

«En 2009, EELV rassemblait, c’était une vraie coopérative. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les Verts ont repris la main sur le mouvement. L’accord avec le PS contraint Joly à faire de la surenchère, à se "mélenchoniser". Cela conduit à rétrécir sa portée, alors que l’écologie devrait se situer beaucoup plus au centre de l’échiquier politique, comme die Grünen en Allemagne.»

Le problème est encore plus large selon Daniel Boy, pour qui «les écologistes ont des difficultés avec l’entreprise». Selon l’universitaire, les cadres écologistes sont majoritairement issus de la fonction publique, et en gardent une méfiance envers le secteur privé. Une posture qui ferait fuir bon nombre de cadres d’entreprises, «qui seraient enclins à voter écologistes mais ne se reconnaissent pas dans ce parti».

«Dany aurait pu fédérer tout le monde»

Assumer un leadership fort, faire la synthèse entre les tendances réformistes et radicales, s’ouvrir au-delà des cadres historiques du parti. Au cours des dernières années EELV pensait avoir trouvé le bon équilibre. Sous l’impulsion de Daniel Cohn Bendit, à partir de 2009, le parti s’était progressivement débarrassé de son ancienne image d’allié du PS, héritée de l’époque de la gauche plurielle, pour s’imposer comme une force autonome.

«Plus au centre, plus réaliste» selon Yann Wehrling, «fin stratège», selon Daniel Boy, Cohn-Bendit, l’ancien révolutionnaire converti au social-libéralisme, aurait-il pu être le candidat du rassemblement écologiste? La réponse est claire pour Corinne Lepage:

«Dany était le seul qui aurait pu fédérer tout le monde. Je le lui ai même proposé. Mais il ne souhaitait pas y aller.»

Mathieu Perisse

[1] Sandrine Bélier signe aussi régulièrement des chroniques pour Slate.fr. Retourner à l'article

Mathieu Perisse Journaliste

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