Les villes flottantes: la dernière utopie des marxistes de droite

Les libertariens américains engouffrent des millions de dollars pour construire d’utopiques cités en mer où une seule loi serait imposée: le libre-marché.

Seasteading Design Contest - SESU / seasteadingmedia via FlickR

- Seasteading Design Contest - SESU / seasteadingmedia via FlickR -

Les villes flottantes, c’est du sérieux. The Economist y dédie un dossier entier, leur principal financeur est Peter Thiel, le cofondateur multimillionnaire de Paypal, et le Seasteading Institute, un lobby de recherche et de promotion sur le «seasteading» («seasted communities» se réfère aux futures villes flottantes) se dédie complètement à leur réalisation technologique, légale et financière.

«Beaucoup de fous»

L’idée d’aller vivre au milieu de l’océan pour y développer «des communautés permanentes et autonomes dans l’océan pour permettre d’expérimenter divers systèmes sociaux, politiques et légaux innovants» n’a rien de burlesque ni d’utopique pour les fondateurs du Seasteading Institute.

D’ailleurs, sur le papier, on se demande presque pourquoi les futures villes flottantes ne comptent pas déjà des milliers d’inscrits sur liste d’attente. D’une part parce que le cofondateur de ce lobby n’est autre que Patri Friedman, le petit-fils du père du néolibéralisme Milton Friedman. De l’autre, parce que son principal créancier est Peter Thiel et que «si Peter Thiel finance quelque chose, ça va forcément être grandiose et de pointe», comme s’en enthousiasme la journaliste de Reasons.com avant d’énumérer son flair d’entrepreneur: outre PayPal, il a entre autres été impliqué dans Linked In et a été le premier investisseur de Facebook. Enfin, parce que cette fois, promis les gars, c’est du sérieux: «Il y a dans l’histoire beaucoup de fous qui ont essayé ce genre de trucs et l’idée est de le faire d’une manière qui ne soit pas folle», juge bon de préciser Joe Lonsdale, ex-président de l’Institut et directeur de hedge fund.

Car des projets de communautés libertariennes perdues au milieu de l’océan pour échapper aux griffes (et aux impôts) de l’Etat, l’histoire du XXe siècle en regorge. Si les nouveaux concepteurs des villes flottantes s’en démarquent en qualifiant leurs prédecesseurs de fous, c’est qu’aucun n’a jamais réussi à dépasser le stade de l’utopie.

«L’Amérique, tu la détestes, et tu la quittes!»

Le point commun des premiers adeptes de la possibilité d’une île libertarienne, c’est d’être assez farfelus et impatients pour désirer voir leur utopie se réaliser de leur vivant. Dans sa thèse sur «Le mouvement libertarien aux Etats-Unis», Sébastien Caré, professeur de sciences politiques à l’université catholique de Lille, n’aborde le cas des cités-flottantes qu’après avoir évoqué la «désagrégation annoncée» du mouvement libertarien, en introduisant cette «tentative de repli communautaire» de la sorte:

«Rattrapés par leur penchant individualiste, que leur engagement dans un mouvement collectif les incitait à réprimer, certains libertariens n’ont pas voulu attendre que leurs congénères se convertissent à leur doctrine pour la réaliser.»

Tom Marshall édite un magazine libertarien dans les années 1960, The Innovator. En 1969, il décide de mettre en pratique les conseils qu’il distille au fil des pages de son magazine et part vivre reclus dans les bois de l’Oregon, loin de la civilisation. Avant de disparaître, l’ermite avait pensé à fonder une île où tous les libertariens pourraient échapper à l’Etat américain, Preform.

En 1968, Werner Stiefel lance l’Opération Atlantis pour donner vie au projet Preform. Pour cela, il réunit de jeunes militants libertariens dans un hôtel de luxe et les fait bûcher pour «créer une île artificielle aussi proche des côtes états-uniennes que les lois internationales l’eussent permis, et l’Oncle Sam toléré». En 1970, il jette son dévolu sur les îles Prickly Pear Cays, puis sur les Silver Shoals, également revendiquées par les Bahamas et par le dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier. Le début d’une suite d’échecs d’un projet dont la seule réalisation finale, après avoir fait échoué un bateau, sera sa constitution, Orbis.

C’est dans l’Etat autoproclamé indépendant de Somaliland (au nord-ouest de la Somalie) que la constitution Orbis a failli dépasser le stade de l’utopie. Mais là encore, la principauté de Freedonia ne sera rien de plus qu’un rêve dans l’imaginaire bien rempli d’un étudiant texan, John Kyle, qui se fait rebaptiser Prince John Ier pour l’occasion.

Mettre en application le titre du dernier numéro de The Illustrator, «L’Amérique, tu la détestes, et tu la quittes» et les préceptes de l’icône de la pensée libertarienne Ayn Rand, ce fut aussi le projet de Michael Oliver: la République de Minerve. Décidé à créer un Etat libertarien, il va d’abord essayer de l’implanter sur les îles de Turks et Caicos. Puis, après le refus des autorités britanniques, il se retourne vers un atoll situé à la limite du territoire de l’île Tonga. La République indépendante de Minerve est proclamée en novembre 1972 sur cet îlot inhabitable, mais peu après le roi des Tonga reprend la chose en main et l’île finit par se dissoudre dans l’océan... Et avec elle le rêve d’Etat libertarien de Michael Oliver.

D’autres tentatives plus ou moins farfelues connaîtront la même fin. Un projet se démarque: dans le Millennial Project, vivre au milieu de l’océan n’est pas une fin en soi mais la deuxième des huit étapes à suive pour coloniser la galaxie, théorisées par Marhall T. Sauvage dans le livre The Millennial Project: Colonizing the Galaxy in Eight Easy Steps, publié en 1992. Actuellement, Le Millenial Project 2.0 poursuit la vision de Marhsall T. Sauvage et les adeptes peuvent faire des donations… via PayPal.

«Gated-communities» sur mer

Outre le fait que toutes les tentatives plutôt extravagantes et mégalomanes de villes flottantes ont jusqu’ici échoué, certains libertariens critiquent l’essence même de ce projet, vu comme une perversion de leur idéal de liberté. Sébastien Caré, dont le dernier livre s’intitule Les Libertariens aux États-Unis: Sociologie d'un mouvement asocial, en souligne un élément majeur:

«Les micronations libertariennes reprennent très souvent le modèle étatique auquel s’opposent les principes censés présider leur constitution.»

Ainsi John Kyle devient Prince John Ier et Michael Olivier se rêve Prince Lazarus et leurs communautés plagieraient les monarchies d’antan. Mais surtout, ces projets ne sont possibles que selon «la conviction que l’Etat libertarien n’est applicable qu’à une communauté de libertariens», une conception qui, rappelle le chercheur, s’éloigne de la défense du pluralisme de la majorité des penseurs libertariens. A l’exception notable d’Ayn Rand.

Or c’est cette libertarienne, auteure d’Atlas Shrugged, le deuxième livre le plus influent pour les Américains selon une étude de la bibliothèque du Congrès en 1991 (après la Bible), dont la philosophie objectiviste fait l’objet d’un culte chez les adeptes du seasteading. Publié en 1957, ce récit dévoré par Alan Greespan et adapté au cinéma relate comment la vie en communauté séparée du reste du monde des entrepreneurs, scientifiques et créateurs les plus innovants fait sombrer le monde dans le chaos. L’influence du livre est soulignée par un article du Daily Mail qui revient sur le soutien de Peter Thiel à l’aventure des villes flottantes: 

«Peter Thiel, fondateur de PayPal, a été si inspiré par Atlas Shrugged –le roman d’Ayn Rand sur le capitalisme et le marché libre– qu’il essaye de faire de son titre une réalité.»

Certains qualifient sa philosophie d’«égoïsme rationnel». China Miéville préfère y voir une «philosophie typiquement américaine de la dissidence petite-bourgeoise et vénale». Les libertariens «érigent une avarice toute banale –la réticence à payer des impôts– en combat de principe pour la liberté politique», écrit l’auteur britannique de romans de science-fiction dans le recueil Paradis infernaux dirigé par Mike Davis et Daniel B. Monk.

Selon l’écrivain, l’utopie qui pousse les libertariens à investir l’océan se résume au refus de payer des impôts et à la peur panique du conflit social qui pousse les classes moyennes américaines à s’isoler derrière les grilles de «gated-communities» pour vivre avec leur famille. Le dernier échec en date de ville-flottante en est un emblème peu flatteur.

Freedom Ship devait être plus gros que le Titanic, accueillir 50.000 locataires, tous exemptés d’impôts, pour la somme généreuse de 11 milliards de dollars. Le bateau de 25 étages aurait dû se balader sur les mers depuis 2003, mais aux dernières nouvelles, «la liberté est en retard», comme le résume China Miéville, qui s’est amusé à aller déceler les dessous peu reluisants de cet énième projet avorté d’utopie flottante.

«Freedom Ship Inc. n’a rien caché de son arrangement avec les autorités du Honduras pour construire le vaisseau à Trujillo, invoquant les avantages géographiques et la main d’œuvre bon marché des dix à vingt mille ouvriers imaginaires qu’ils imaginent exploiter.»

Une manifestation a même été organisée par la minorité garifuna, des descendants d’esclaves africains et améridiens, dénonçant les confiscations de leurs terres à cause de la construction du bateau. «Le Freedom Ship est et restera un château dans les airs –ou sur la mer– mais il a déjà posé ses fondations, sur la terre de quelqu’un d’autre», claironne l’écrivain britannique. Mais dans l’affaire, les garifunas ne risquent pas d’être les seuls à se plaindre: 4.000 personnes avaient déjà réservé leur ticket pour la liberté des mers pour des sommes allant de 80.000  à 5 millions de dollars.

«L’imagination utopique gratuite n’a pas bonne presse»

Tout reste donc à faire pour les adeptes d’Ayn Rand, ces «marxistes de droite» déçus du conservatisme politique américain et désireux de redonner au libéralisme ses lettres de noblesse. Et cette fois, il semble que les nouveaux penseurs du seasteading aient davantage les pieds sur terre. Pire, pour China Miéville, qui ne cache pas s’être délecté à la découverte des farfelues Millenial Project et autres opération Atlantis, «de nos jours, l’imagination utopique gratuite n’a pas bonne presse, il faut donc lui adjoindre une justification matérielle, aussi peu convaincante soit-elle».

Le Seasteading Institute la joue donc raisonnable: ils vendent une utopie pragmatique. L’idée est de «permettre aux futures générations de pionniers de tester de nouvelles idées de gouvernement. La meilleure peut ensuite inspirer des changements de gouvernements partout dans le monde». Un objectif louable, déjà visé par des think tanks dans le monde entier. Mais l’entreprise de Peter Thiel et Patri Friedman veut aller plus loin, car «la nature du gouvernement est sur le point de changer à un niveau fondamental», préviennent-ils.

Plus question donc de fuite petite-bourgeoise de la réalité ni de communauté réservée aux seuls libertariens, les futures villes flottantes promues par la recherche de l’institut accueilleront quiconque est intéressé par l’expérience, toute idéologie politique confondue.

«Nous n’avons pas de recommandation politique et je ne crois pas qu’une idéologie unique soit une bonne chose. L’idée serait donc d’expérimenter différentes formes de gouvernement et de garder la meilleure. Par exemple, une communauté avec des taxes, l’autre sans, une communiste, l’autre non», résume Michael Keenan, l’actuel président de l’institut.

Toujours est-il que l’anti-étatisme transpire dans le discours du jeune président qui confie voir «la société comme un système et la politique comme un problème technique»:

«Le problème de fond est qu’il n’y a pas assez de place pour l’innovation dans un gouvernement qui n’est pas assez compétitif. Si tu considères l’Etat comme une entreprise, elle représente 50% du PIB. Or si on peut choisir ses chaussures et son parfum, pourquoi ne pas pouvoir choisir aussi son mode de gouvernement?»

Après la disparition de l’île de la République de Minerve ou l’échec de Laissez-Faire City, une île privatisée qui devait être habitée par des entrepreneurs fans d’Ayn Rand, les concepteurs du Seasteading Institute se veulent prudents et les 2 millions de dollars de Peter Thiel sont dépensés avec parcimonie dans la recherche et développement. L’utopie doit prendre forme en trois temps, prophétise Michael Keenan:

«Dans deux ans, des seasteds basés sur des bateaux accueilleront des communautés de mille personnes; dans dix ans, des plateformes maritimes pourront loger des petites villes. Dans quelques décennies, des millions de personnes vivront dans des villes de la taille de Honk-Kong au milieu de l’océan

«Rejoignez le monde réel et combattez pour la liberté chez vous»

Les limites légales et technologiques ne manquent pas avant le passage à la deuxième étape. The Economist souligne que les communautés auront intérêt à rester proches des limites des eaux territoriales d’un Etat (22km) pour faciliter les allers-retours, quand bien même la zone économique exclusive d’un Etat lui permet de réguler jusqu’à 200 miles (321,8km). Certains pays, dont les Etats-Unis, se réservent même le droit d’étendre leur juridiction sur toute la planète, rappelle l’hebdomadaire britannique. Quant aux limites technologiques, Michael Keenan les dit déjà dépassées, mais les risques d’ouragan et les vagues de fond seront des ennemis récurrents; le mal de mer un danger permanent.

Ce qui nous ramène à la première étape, plus pratique: faire vivre une petite communauté dans un bateau. Plus pragmatique encore, le site du Seasteading Institute précise que «les premiers seasteaders seront des entrepreneurs, des employés de station balnéaire, des marins, des ingénieurs et des membres d’autres professions liées à l’économie du seasteading».

Blueseed sera la première graine du rêve marin des libertariens. Ses fondateurs entendent éviter les lois américaines sur les visas pour permettre aux meilleurs entrepreneurs du monde entier de réunir leurs talents de créateurs sur une plateforme située au large de la Silicone Valley. Là encore, l’utopie est au service de l’intérêt général: «Blueseed bénéficiera à tout le monde en apportant des nouvelles technologies au marché, augmentant le niveau général de prospérité, et c’est pourquoi des gens de tous les moyens économiques supportent notre projet», nous explique son cofondateur Max Marty.  

Il n'y a plus qu’à attendre 2014 pour savoir si le vaisseau Blueseed sera une utopie plus flottante que le Freedom Ship. Et continuer à se boucher les oreilles devant le négativisme du libertarien Murray Rothbard, qui clamait dès 1972, en plein fiasco de l’opération Atlantis:

«Cela fait maintenant plus de dix ans que j’entends parler d’un nouvel Eden, d’une île, naturelle ou artificielle, qui vivrait de manière anarchique ou randienne. […] L’échec total et abject de toutes ces tentatives farfelues devrait envoyer un message à ses participants: rejoignez le monde réel et combattez pour la liberté chez vous.»

Emmanuel Haddad

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L'AUTEUR
Journaliste indépendant basé à Niamey, Niger (et auparavant à Barcelone). Ses articles
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Publié le 20/02/2012
Mis à jour le 10/07/2012 à 15h13
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