Culture

Ce qui fait rire Bob Dylan

John Dickerson, mis à jour le 11.05.2009 à 13 h 44

Bien qu'il chante l'amour et l'échec, il trouve quand même l'occasion de rigoler.

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On entend deux gloussements dans le dernier album de Bob Dylan. Dans deux chansons de Together Through Life, il laisse sortir un petit rire à la fin d'un vers.  Ce n'est ni un ricanement ni un gros éclat de rire bon vivant. C'est un rire à la Vincent Prince. Comme s'il avait glissé quelque chose dans votre verre.

On comprend pourquoi Dylan s'amuse.  Ce musicien, qui aime tellement changer de genres, se prête à toutes les fantaisies.  Il rend hommage au blues de Chicago dans plusieurs chansons, puis il passe à un style country alternatif. Après, il se trémousse au son d'un violon gitan envoûtant.  A un moment, il devient carrément funky. 

Pourtant, ce jeu n'est pas fastidieux. La musique est millimétrée, et les chansons sont à peu près une minute plus courtes que celles de ses derniers albums. Il est accompagné par son groupe de musiciens de tournée et le guitariste Mike Campbell, qui a longtemps joué avec Tom Petty. David Hidalgo de Los Lobos joue de l'accordéon tout le long, laissant une trace sur chaque morceau, un peu comme le violon dans Desire. Il illustre bien la définition d'un album telle que l'a donnée Ani Difranco dans une de ses chansons: « C'est l'enregistrement d'un événement / L'événement créé par des gens qui jouent de la musique dans une salle. » («A record of an event / The event of people playing music in a room,»en v.o.)

C'est cru et organique avec beaucoup de clins d'œil, tant au niveau des paroles que de la musique - une pedal steel par ci, une série de petits riffs de guitare aux petits oignons par là.  Avec ce disque, il ne s'agit pas, comme Dylan l'a dit de la musique moderne, «de gens qui jouent avec des ordinateurs

Chaque morceau est ancré dans un lieu. Dans les morceaux blues, on entend bien Chicago et les vieux disques de Chess, mais on sent aussi que tout cela est un peu cassé.  C'est le même son que dans ces documentaires où une figure mythique, presque oubliée, joue un morceau sur la véranda en ruines derrière sa maison.  Mais Dylan ne reste nulle part très longtemps.  Une fois arrivé à «If You Ever Go to Houston,» vous avez le sentiment d'être dans une cantina près de la frontière.

La guitare et l'accordéon poussiéreux du premier morceau, «Beyond Here Lies Nothin», seraient bien à leur place dans la sueur et la fumée d'un petit boui-boui sur l'autoroute.  Ce son - moins la trompette solitaire - résonne le long du disque en parallèle avec son thème central : l'amour.  Mais son traitement diverge de celui de la chanson «Beyond the Horizon» du dernier album de Dylan, Modern Times, que certains trouvent un peu trop sentimental avec sa promesse que l'amour (peut-être même l'amour divin) se trouve dans un pays lointain.  Maintenant, l'amour est une rupture immédiate et urgente avec l'incertitude de la vie quotidienne : «Don't know what I do without it / Without this love we call ours / Beyond here lies nothin'/ Nothing but the moon and stars.» (« Je ne sais pas ce que je ferais sans lui / Sans cet amour qu'on dit être le nôtre /Au-delà il n'y a rien / Rien que la lune et les étoiles »).

Dylan dit que son nouvel album à un «côté romantique».  C'est un amour dur, battu en brèche - perdu, hors de portée, douloureux. Mais les voix dans ces chansons s'y raccrochent.  "Life is Hard" est une balade qui décrit un monde froid et stérile où l'amour s'est éteint.  "Forgetful Heart" commence avec un petit pincement de cordes de banjo, ce qui suggère une légèreté (Steve Martin a dit qu'aucune chanson n'était triste quand elle était jouée avec un banjo), mais un riff de guitare blues en mineure l'interrompt et tout devient sombre.  Le cœur du chanteur est comme une valise usée qu'il porte partout bien qu'elle ne fonctionne presque plus.  Après avoir essayé de réveiller les jolis souvenirs de vieux amours, il renonce et se demande si l'amour n'a jamais été plus qu'une illusion:  «The door has closed forevermore / If indeed there ever was a door.»  (« La porte est fermée pour toujours / Si jamais il y avait une porte. »)

Dylan a décrit l'amour sous toutes ses formes, mais le sentiment que la fin est proche est encore plus fort ici.  C'est une forme insistante de sentiment d'adieu qui se reflète dans ses disques depuis Time out of Mind. Prenons, par exemple, «If You Ever Go to Houston» : «Find the barrooms I got lost in/And send my memories home» (« Retrouvez les bars où je me suis perdu / Et renvoyez mes souvenirs à la maison »).

La plupart des paroles furent écrites avec Robert Hunter, le parolier du Grateful Dead, et cette collaboration a été beaucoup plus fertile que la précédente, qui avait donné deux chansons peu remarquables sur l'album Down in the Groove de 1988.  La seule composition originale de Dylan est «This Dream of You.» C'est encore une chanson pleine d'atmosphère avec une errance bohémienne comme dans «Romance in Durango» ou «Mozambique.»  Dylan vit dans les ombres, s'accrochant au rêve de l'amour perdu dans un monde éphémère où tout ce qu'il touche ou regarde disparaît. Le rêve le soutient, mais si jamais il se réalisait, il disparaîtrait aussitôt.

Mais ne vous suicidez pas encore.  Tout n'est pas si sombre. «Shake Shake Mama» est une chanson d'amour spontanée, dansante et sans complication.  Ainsi que «Jolene,» où Dylan chante, «If you hold me in your arms things don't look so dark» («Si tu me sers dans tes bras, les choses ne semblent pas si noires. »  C'est une médecine puissante.  Elle peut « ressusciter un homme mort et lui faire crier «c'est elle, la femme qui m'est destinée»» («make a dead man rise and holler 'she's the one»).  L'entraînante «I Feel a Change Comin' On» fait un petit écho à Motown, y compris pour sa vision plus ensoleillée de l'amour, que Dylan rend intime et insouciant : «If you wanna live easy/ Baby pack your clothes with mine.»  (« Si tu veux la vie facile / Chérie, mets tes habits dans ma valise »).  

«My Wife's Home Town» est une petite chanson blues rigolote en sol, avec les références classiques à une malédiction gitane («gypsy curse») et au mauvais oeil («evil eye»).  Oui, elle parle du péché de luxure, mais elle est beaucoup trop drôle pour faire peur à qui que ce soit.  C'est une telle copie de «I Just Wanna Make Love to You» de Willie Dixon que Dylan le cite comme auteur pour les paroles (bien que la chanson de Dylan ressemble plus à la version de Muddy Waters). C'est une des chansons à gloussement.  L'autre est "It's All Good" (« Tout va bien »), une chanson qui est en fait un détournement férocement ironique de son titre et qui rassemble toute la ménagerie de personnages-des politiciens corrompus, des orphelins, des fermiers qui meurent de faim, des veuves-qui ont peuplé les chansons de Dylan depuis des décennies.

Enfin, il faut arriver à cette épave qu'est la voix de Dylan. Elle est aussi cassée que ce qu'on attend, mais peut-être encore plus battue et brisée depuis le dernier disque.  Parfois on dirait qu'il la porte comme un fardeau, parfois elle est tellement rauque et rouillée qu'on a envie de lui envoyer une boîte de WD-40.  Ses fans échangent des messages sur des sites qui lui sont consacrés pour essayer de comprendre ses paroles.  « Dit-il «poreuse» ou «gueuse»» ? ("Was he saying "porous" or "whorish"? »)  Deux mots qui ne sont pas exactement interchangeables.  (En fait, c'est plutôt le deuxième qu'il utilise et c'est un compliment.)  Cela vaut la peine de les déchiffrer, car les influences de Dylan sont diverses.  A différents moments, il fait référence à Sun Tzu, Shakespeare, et Chaucer.

La confusion règne même quand il s'agit d'un vers au sujet de sa voix.  A-t-il le « sang de l'agneau dans sa voix » (« blood of the lamb in my voice »), comme le suppose un critique, ou s'agit-il du « sang de la terre » ("the blood of the land")?   Retourne-t-il à ses racines chrétiennes ou à ses racines tout court ?  C'est plutôt la dernière hypothèse, et la voix de Dylan, comme le vers, a une certaine logique.  Sa voix est en phase avec l'aspect granuleux de la composition : elle est imparfaite, touffue, et crevassée par la sécheresse, mais elle marche. Après tout, la voix de Howlin' Wolf a été comparée au « bruit d'un bulldozer opérant sur une rue pleine de graviers » («the sound of heavy machinery operating on a gravel road»).

Dans «Song to Woody,» sur son premier disque, Bob Dylan dit à son idole Woody Guthrie que ce serait prétentieux de prétendre que, lui aussi, a fait des voyages difficiles ("hittin' some hard travelin' too").  C'était un hommage, mais ça exprimait le désir du jeune Dylan de faire très exactement ça - de gagner cette sagesse qui survient lorsqu'on a descendu des rues et des avenues sans fin.  Maintenant, ce type, c'est lui.   Il a vécu cette vie, et il s'en réjouit, même de ces aspects brutaux.  C'est peut-être de là que viennent les gloussements.  

John Dickerson

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le lundi 27 avril 2009.

Photo: Bob Dylan lors d'un spectacle télévisé  Reuters


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