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Comment les souverains du numérique traitent leurs sujets

Slate.com, mis à jour le 10.02.2012 à 6 h 04

Petite exploration des relations qu'entretiennent des royaumes comme l'iNation, la Googlie ou le Facebookistan avec les vrais Etats et leurs habitants.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, avant une rencontre avec Barack Obama, avril 2011. REUTERS/Jim Young.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, avant une rencontre avec Barack Obama, avril 2011. REUTERS/Jim Young.

Le 22 janvier 1984, dimanche de la finale du Super Bowl, Apple diffusait une des plus célèbres publicités télévisuelles de l’histoire. On pouvait y voir une grande salle de projection, remplie de spectateurs aux crânes rasés, portant des combinaisons grises et fixant l’écran sans la moindre trace d’émotion. Une voix orwellienne affirmait:  

«Nous sommes un seul peuple, une seule lubie, une résolution, une vision. Nos ennemis périront sous le poids de leurs paroles et nous ferons de leur confusion un linceul. Nous vaincrons».

Mais alors que ces paroles retentissaient, une jeune femme entrait en courant dans la salle, avec un immense marteau à la main et le lançait sur l’écran, qui explosait. Une voix off déclarait: «Le 24 janvier, Apple Computers lance Macintosh. Et vous allez comprendre pourquoi 1984 ne ressemblera pas à 1984.» Plus de deux décennies plus tard, le message a conservé toute sa force: les technologies innovantes, aux mains de gens courageux, peuvent nous libérer de la tyrannie.

Quinze ans plus tard, en 2009, Apple lance officiellement l’iPhone en Chine, en partenariat avec un fabricant local de téléphones mobiles, China Unicom. Pour faire son entrée sur le marché chinois, il doit se conformer aux critères de censure du gouvernement en verrouillant tout le contenu des applis pour iPhone disponibles au téléchargement pour des appareils vendus en Chine (la plupart des applis sont créées par des développeurs indépendants —individus, compagnies, organisations— puis soumises à Apple qui choisit ou pas de les intégrer à son App Store).

Sur l’App Store d’Apple, spécifique au marché chinois, toutes les applis liées au dalaï-lama sont ainsi censurées, comme celle qui contient des informations sur la chef dissidente des Ouïghours, Rebiya Kadeer. Apple censure également des applications sur les iPad vendus en Chine. Une si belle publicité au Superbowl en 1984 pour en arriver là: Apple semble tout à fait prêt à s’accommoder des exigences de Big Brother s’il s’agit d’accéder à un nouveau marché.

Des compagnies comme Apple, Facebook ou Google, ainsi que bien d’autres plateformes digitales, ont créé une nouvelle sphère publique virtuelle qui est pour l’essentiel formée, bâtie, possédée et gérée par des compagnies privées. Ces entreprises servent à présent d’intermédiaires aux relations humaines de toutes sortes, dont les relations entre des citoyens et des gouvernements. Elles exercent une nouvelle forme de souveraineté sur ce que nous pourrions appeler nos vies numériques, au-delà et parfois au détriment de la souveraineté des gouvernements.

Parfois –comme ce fut le cas avec le printemps arabe– ces plateformes globales, propriétés de grandes compagnies, peuvent fournir aux citoyens des moyens de défier leurs gouvernements. Mais à d’autres moments, il leur arrive de restreindre notre liberté, de manière insidieuse, en liaison ou non avec des gouvernements. Et le résultat n’est certainement pas aussi rose que le service de marketing d’Apple veut bien nous le faire croire.

L’iNation censurée d’Apple

Les problèmes de censure chez Apple dépassent de très loin la Chine et s’étendent parfois à des domaines inattendus. En mars 2010, Apple a ainsi fermé, sans avertissement, une appli pour iPad du magazine allemand Stern, un des plus importants d’Allemagne.  Le magazine avait en effet publié, sur sa version papier, du contenu érotique, automatiquement dupliqué dans l’appli de l’iPad.

Ce contenu est parfaitement légal en Allemagne, mais une partie des pages de ce numéro précis se trouvant en contradiction avec les standards fixés par Apple pour ses applications, le magazine tout entier a été censuré par le biais de l’App Store. Apple a également fait savoir à un autre magazine allemand, Bild, qu’il devrait modifier son contenu s’il souhaitait conserver son appli.

L’an dernier, Apple a également censuré une version en film d’animation de l’Ulysse de James Joyce, qui contenait quelques images de nudité, malgré le fait que cette appli était elle même signalée comme porteuse de contenu pour adultes. L’application a finalement été de nouveau validée, mais il a fallu pour cela d’importantes protestations du public et une certaine couverture médiatique de l’affaire.

Apple censure également le contenu politique ou religieux controversé, dont plusieurs applications qui utilisent les travaux du dessinateur Mark Fiore, car ils «ridiculisent des personnages publics». Son application, qui moque le président Obama et qui reprend un genre d’humour politique fréquemment présenté à la télévision ou dans des journaux, a été rendue à nouveau disponible après que Fiore a remporté le Pulitzer. D’autres dessinateurs et humoristes n’ont pas eu cette chance.

Face à l'importante controverse entourant sa politique de censure des applications, Apple a rendu public, fin 2010, ses directives concernant ses applications. L'entreprise a aussi établi un forum permettant aux développeurs de disposer d’un moyen plus facile de faire appel des décisions à l’encontre de leurs applications. Mais les plaintes pour censure continuent, de la gauche à la droite du spectre politique américain.

Le Facebookistan ou la dictature de la transparence

Plus de 800 millions de personnes «habitent» le royaume digital de Facebook. Si Facebook était un pays, il serait le troisième plus peuplé, après la Chine et l’Inde. Appelons-le Facebookistan. Il est gouverné par un ensemble de règles, fondées sur une idéologie adoptée par son équipe de management et par son «père fondateur», qui gouvernent leur royaume de la manière la plus conforme à ce qu’ils considèrent être les intérêts de leurs utilisateurs... et les leurs.

Zuckerberg s’est ainsi fait l’avocat de ce que l’on appelle désormais la «transparence radicale»: l’idée que l’humanité irait bien mieux si chacun était plus transparent sur ce qu’il est ou fait. Les discours des Anonymous s’opposent fermement à cette idéologie. Zuckerberg répond que les gens qui ne révèlent pas leurs véritables identités «manquent d’intégrité».

Les conditions d'utilisation de Facebook, que chaque utilisateur se doit «d’accepter» pour créer son compte, requièrent ainsi que tous les habitants du Facebookistan utilisent leur véritable nom. Les comptes utilisant des pseudonymes ou des fausses identités peuvent être punis de suspension ou de désactivation.

Ce système de gouvernance interne s’étend sur toutes les nations physiques, les démocraties comme les dictateurs. Cela peut poser un problème pour toute personne vivant dans une démocratie et qui serait engagée dans une forme d’activisme social ou politique que leurs employeurs ou employeurs potentiels désapprouvent, quand bien même ces activités ne mordent pas sur leur temps de travail.

Les activistes utilisant Facebook au sein de régimes répressifs sont dans une position encore plus difficile: ils peuvent utiliser un faux nom et risquer de voir leurs comptes désactivés. S’ils utilisent leur nom véritable, ils risquent à l’inverse d’être arrêtés –ou pire.

Pseudos interdits, l'exemple égyptien

Les évènements qui se sont produits en Egypte lors de la chute d’Hosni Moubarak ont souligné ces problèmes. D’un côté, les activistes égyptiens dont Wael Ghonim, responsable marketing chez Google, ont ainsi pu utiliser Facebook fin 2010 et début 2011 pour mettre sur pied une campagne virale autour des droits de l’homme et du refus de la torture qui a contribué à mettre les gens dans la rue. Mais, ce faisant, ils ont également violé les termes de Facebook: Ghonim et d’autres ont utilisé des pseudonymes afin d’éviter d’être jetés en prison.

Le 24 novembre 2010, veille d’un vendredi de protestations prévu depuis longtemps en Egypte, la principale page Facebook de cette campagne en faveur des Droits de l’Homme connaît un pic d’activité, de plus en plus de personnes s’y rendant ou échangeant des informations, les organisateurs y publiant de nouvelles informations.

Soudain, et sans le moindre avertissement, la page disparait. Ses créateurs reçoivent un message de Facebook les informant qu’ils ont violé les conditions d'utilisation, qui requièrent des administrateurs qu’ils utilisent leur véritable identité, et que les comptes de personnes n’utilisant par leur véritable nom et qui sont découverts seront fermés. Coïncidence ou pas, tout ceci se produit au moment où les employés du siège de Facebook, à Palo Alto (Californie), fêtent Thanksgiving.

Les créateurs de la page ont la chance de connaître quelques personnes travaillant au sein de la Silicon Valley ou pour des groupes internationaux de défense des droits de l’homme, qui contactent des responsables de Facebook. La page est restaurée en moins de 24 heures, mais après que les droits d’administration de la page aient été accordés à Nadine Wahab, une Egyptienne vivant à Washington et qui, à l’inverse des activistes en Egypte, était en mesure de fournir sa véritable identité aux employés de Facebook.

Personne n’a jamais forcé quiconque qui n’apprécie pas ses conditions d'utilisation à utiliser Facebook. Ses responsables affirment que les utilisateurs d’Internet ont d’autres choix sur la toile. Mais pour des activistes qui espèrent maximiser leur impact, la domination globale de Facebook signifie que rares sont ceux qui peuvent se permettre de ne pas y être s’ils souhaitent que leur mouvement l’emporte, malgré les risques. «Si vous souhaitez organiser un mouvement, le seul endroit pour l’organiser efficacement, c’est Facebook, parce qu’il faut être là où les gens vont», me confiait ainsi Nadine Wahab, peu après qu’elle ait récupéré les droits d’administration de la page.

La Googlie, plus flexible et plus à l'écoute

Le nouveau réseau social de Google, Google+, a débuté avec la même philosophie de gouvernance que Facebook à l’égard des identités, mais s’est finalement montré plus flexible et plus à l’écoute des demandes de ses utilisateurs. En juillet 2011, peu ou prou un mois après son lancement, les administrateurs ont commencé à désactiver en masse des comptes enregistrés sous de faux noms ou des pseudonymes.

La réaction des groupes de protection des libertés et de la vie privée ainsi que de journalistes  connus de la presse technologique a été très négative. Les membres de Google+ ont même utilisé les fonctionnalités de la plateforme pour s’organiser afin de protester contre sa politique à l’égard des données privées.

Puis, en novembre 2011, Google a annoncé qu’il allait lancer de nouvelles procédures permettant aux utilisateurs d’utiliser des surnoms ou des pseudonymes, au moins dans les situations où les identités en ligne diffèrent de l’identité officielle. En janvier 2012, Google+ a officiellement autorisé l’utilisation de surnoms et de pseudonymes, mais ceux qui s’enregistrent sous un autre nom que celui figurant sur leur carte d’identité doivent prouver qu’ils utilisent cette identité alternative ailleurs sur la toile ou dans la vraie vie.

Les manageurs et développeurs les barons et seigneurs du Facebookistan, de la Googlie, de l’iNation et d’autres plateformes– se retrouvent à assumer des rôles de gouvernance auxquels rien ne les a préparés, qui ont des conséquences politiques dans le réel, et qu’ils ont du mal à anticiper ou à comprendre. Ils n’ont pas encore réussi à déterminer comment gouverner leurs plateformes privées d’une manière qui serait compatible avec les idéaux démocratiques et les aspirations de bon nombre de leurs utilisateurs dans le monde réel.

«Google, bien plus populaire que les Etat-Unis»

Ils se sont également retrouvés projetés dans le monde de la géopolitique. Ces nouvelles souverainetés digitales commencent à entrer en conflit avec des nations conventionnelles. Un excellent exemple est l’affrontement entre Google et le gouvernement chinois.

En mars 2010, Google a cessé de censurer son moteur de recherche chinois, Google.cn, et l’a finalement fermé et réinstallé à Hong-Kong en réponse à des attaques aussi nombreuses qu’agressives de serveurs informatiques chinois à l’encontre de Gmail, quelques mois auparavant. Le gouvernement chinois a nié toute implication dans ces attaques, un démenti que les experts en sécurité et les diplomates occidentaux ont eu du mal à avaler, au vu de la sophistication quasi-militaire des attaques. Gmail se trouvait, par ailleurs, être le serveur de mail favori des activistes et dissidents chinois.

Aux yeux des représentants chinois, Google ne souhaitait se plier aux ordres de censure ni respecter les lois chinoises, bon débarras. Mais au final, Google n’a pas été interdit totalement en Chine. Il a conservé son autorisation d’y exercer des activités commerciales et poursuit ses activités dans d’autres domaines que la recherche: développement et support du système Android pour les téléphones mobiles ou recherche et développement pour de futurs produits.

La raison est liée à la dépendance d’une partie des Chinois envers Google, ceux qui ont besoin d’accéder à quelques-uns des produits et services de Google pour travailler et monter leurs propres affaires. Comme le blogueur chinois Michael Anti me le faisait remarquer avec une pointe d’amusement, «Google est bien plus populaire en Chine que ne le sont les Etats-Unis». Aucun citoyen chinois, ou presque, ne se sent particulièrement proche des Etats-Unis. Mais Google a quant à lui de nombreux soutiens et admirateurs, des résidents digitaux de la Googlie: une communauté globale de personnes qui s’appuient sur des services offerts par Google.

Faire confiance, mais vérifier

Fin 2010, le PDG de Google, Eric Schmidt, et Jared Cohen, qui venait tout juste de quitter le département de prospective du Département d’Etat pour diriger le nouveau think tank de Google, ont publié un article dans Foreign Affairs, qui décrivait leur vision géopolitique d’un monde digital en réseau. «Les gouvernements démocratiques», écrivent-ils, «ont l’obligation de s’y intégrer tout en respectant le pouvoir des secteurs privés et non-commerciaux s’ils veulent que le changement opère.» Ils s’y prononçaient fermement contre une régulation à outrance des entreprises du net, qui risquerait de leur faire perdre toute valeur aux yeux des citoyens.

Ce souci est sans doute justifié. Mais si les seigneurs du cyberespace veulent éviter les interférences (contreproductives) des gouvernements, ils doivent faire des efforts pour augmenter leur légitimité et gagner la confiance de leurs «administrés».

La première étape doit être de s’engager –comme les gouvernements s’engagent sur la Constitution– à gouverner leurs mondes virtuels d’une manière qui soit compatible avec les mêmes principes universels de liberté d’expression, de liberté de se rassembler et de protection de la vie privée, qui rendent possible l’exercice de la démocratie.

Comme dans les souverainetés physiques, les souverainetés du cyberespace doivent rendre compte de leurs agissements pour être crédibles et, au final, efficaces. Comme Ronald Reagan avait coutume de le dire: «Faire confiance, mais vérifier.» Leurs pratiques et leurs relations avec les autorités gouvernementales doivent être beaucoup plus transparentes; elles doivent accepter un certain degré de contrôle externe afin de s’assurer qu’elles n’abusent pas le public.

Pour finir, elles doivent s’engager de manière constructive et systématique auprès des utilisateurs et clients qui font preuve de réticences à leur endroit.

Si les souverains du cyberespace acceptent tout cela, le public leur fera confiance –et cette confiance sera méritée. Elle leur donnera ensuite la légitimité pour agir en tant que contrepoids à la souveraineté des gouvernements: en se tenant mutuellement en respect, ils rendront les abus de pouvoir –sur la toile ou dans le monde réel– bien plus difficiles.

Rebecca MacKinnon

Adapté de Consent of the Networked: The Worldwide Struggle for Internet Freedom de Rebecca MacKinnon, avec l’aimable permission de l’auteur.

Traduit par Antoine Bourguilleau

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