Monde

Comment, au Chili, une indignation nationale s'est disséminée sur le web

Loïc H. Rechi, mis à jour le 15.02.2012 à 15 h 28

La façon dont une affaire de discrimination sociale dans un riche complexe immobilier a été relayée sur internet reflète l'uniformisation des chasses à l'homme en ligne.

Une image de l'interview d'Ines Perez Concha par ChileVisión.

Une image de l'interview d'Ines Perez Concha par ChileVisión.

Le Chili vit des heures agitées. Non pas que le pays soit à feu et à sang –pas encore, tout du moins– mais une somme de petits événements récents dans la localité de Chicureo a rencontré un écho national dans ce pays de 17 millions d’habitants.

Il y a une quinzaine d’années, Chicureo n’était encore qu’un petit bled rural à quarante kilomètres au nord de Santiago, un recoin bucolique qui n’intéressait pas grand monde. Puis, comme ça arrive parfois, une poignée de promoteurs, avec l’appui des autorités, flairèrent la bonne idée. L’endroit devint le berceau d’une série de complexes immobiliers démesurés, un gigantesque ghetto de riches.

Parmi cet ensemble, un condominium de résidences de luxe, «El Algarrobal II», est sous le feu des projecteurs depuis début janvier. L’affaire a éclaté quand Bruce Taylor, l’un des copropriétaires, a vu débarquer sa domestique Felicita Pinto dans un état de panique manifeste. Choquée, celle-ci lui a confié qu’elle avait été maltraitée et humiliée par les agents de sécurité à l’entrée de la résidence.

Ces derniers l’auraient rouée de coups parce qu’elle avait entrepris de rejoindre la maison de son employeur en marchant plutôt qu’en ayant recours à la navette. Or, en vertu d’un «Protocole d’accès» mis en place par les administrateurs du complexe, tout autre mode de déplacement serait désormais interdit aux employés.

Il lègue une parcelle à sa domestique

Taylor, propriétaire d’une des 382 parcelles de 5.000 mètres carrés, réalise alors toute la portée d’une lettre reçue un an plus tôt, dans laquelle les administrateurs expliquaient que les domestiques, nettoyeurs de piscine, jardiniers et autres ouvriers de chantier avaient l’interdiction formelle de marcher dans les rues du complexe afin d’éviter qu’«ils commettent des vols ou récupèrent des informations relatives à la vie privée des autres voisins du condominium pendant qu’ils se dirigent vers la maison où ils disent travailler». Face à cette discrimination, il a un geste fort: il lègue un morceau de son terrain à sa domestique, lui conférant un statut de propriétaire qui lui permet de se déplacer librement à pied de nouveau.

L’affaire aurait pu s’arrêter là si Chicureo ne s’était pas déjà signalé dans l’opinion publique un mois plus tôt, quand un club sportif privé avait publié une ordonnance interdisant aux employés d’utiliser les installations ou d’accéder aux périmètres des piscines sans uniformes. Dans un Chili qui tolère de moins en moins l’omnipotence de sa classe supérieure, la discrimination qui règne à Chicureo sonne comme l’injustice de trop. A partir du début du mois de janvier, des équipes de télévision ont donc été dépêchées dans le coin avec l’espoir de pouvoir alimenter cette chronique sociale à fort potentiel d’audience

Et c'est là qu'a éclaté l'affaire Ines Perez Concha. Au détour d’une des longues allées proprettes et verdoyantes qui quadrillent «El Algarrobal II», cette habitante apparaît un soir dans le journal télévisé de ChileVisión, une chaine privée d’audience nationale, propriété du groupe américain Time Warner. Alors qu'elle est interrogée à propos de l’interdiction pour les nanas –diminutif employé au Chili à propos des domestiques, comme on dirait «nounous» en France– son témoignage se cantonne à une saillie qui va lui valoir les foudres de tout un pays:

«Ici, la seule obligation de ma nana, lorsqu’elle arrive à huit heures et demi le matin et repart à dix-huit heures trente le soir, est de le faire en navette. Tu imagines un peu, ici dans le complexe, toutes les domestiques en train de marcher vers la sortie? Et tous les ouvriers en train de marcher dans la rue, et tes enfants à côté, en train de faire du vélo?»

Cible sur Twitter et Facebook

Le sous-entendu supposément ségrégationniste de son témoignage soulève une rancœur énorme parmi ses concitoyens. En l’espace de deux heures, Ines Perez Concha devient la cible de la communauté des utilisateurs de Twitter au Chili. L’affaire truste instantanément les hashtags et se retrouve propulsée en tête des trending topics.

Facebook n’échappe évidemment pas au déferlement de haine, et les groupes poussent comme des champignons dans les bons coins. Le compte de son mari est rapidement repéré, et comme il est mal protégé, nombre de photos de sa femme y sont récupérées et fournissent matière à prolifération de mèmes en tout genre parodiant notamment l’espagnol peu académique de cette pauvre Ines Perez Concha. Sa poitrine proéminente lui vaut également quelques saillies sexistes («Dommage qu’elle n’ait pas dans le cerveau ce qu’elle a dans les seins») et son nom de famille –manière grossière de qualifier le sexe féminin dans l’espagnol sud-américain– devient prétexte à un déferlement d’insultes.

Et puis comme toujours dans ces cas-là, passé l’humour potache et l’indignation, son adresse, son email, son téléphone, son numéro de carte d’identité et tout un tas d’informations personnelles sont balancés en ligne, débouchant sur des menaces de mort et l’obligation pour la police de mettre Ines et sa famille sous protection.

Une société esclavagiste

Le témoignage d’Ines Perez Concha et le condominium « El Algarrobal II » matérialisent la fracture sociale qui divise aujourd’hui la patrie du poète Pablo Neruda. Si une situation qui aurait pu rester anodine a pris une telle ampleur, c'est qu'elle réveille quelque chose de profond dans la conscience sociale des Chiliens. Dans un pays où la classe la plus riche aspire à vivre selon les standards occidentaux, une forme de discrimination s’y est durablement enracinée durant la dictature de Pinochet entre 1973 et 1990, sans cesser pour autant avec l'instauration de la démocratie.

Interrogé sur la question par l’AFP, l’écrivain et sociologue chilien Pablo Huneeus a eu des mots très durs en disant que «la société chilienne est une société avec des prétentions européennes, qui pratique une discrimination sournoise contre certaines personnes reconnaissables à leurs traits physiques, comme c’est le cas des Mapuche –l’ethnie majoritaire au Chili. Cette discrimination s’exprime dans des domaines comme l’emploi ou le système d’éducation». Ce constat brutal résume parfaitement cette situation qui exaspère les classes moyennes, et particulièrement ceux qui ont le sentiment d'avoir toujours été laissés pour compte.

Carlos Livacic, un chercheur de l’Université centrale de Santiago, a pris encore moins de pincettes que son homologue au micro de la BBC, qualifiant les règles de «El Algarrobal II» de caractéristiques d’un pays entretenant des pratiques «propres aux périodes de l’esclavage, promouvant des citoyens de première et de seconde classe». Avant d’ajouter, lapidaire, que cette histoire «est le reflet fidèle de la société chilienne d’aujourd’hui. S’il existe bien un discours ouvert, inclusif et participatif, au plus profond de notre génétique, la dynamique de classe, sectaire et ségrégationniste de la population n’a pas changé».

Ce constat n'a pourtant rien de nouveau et déborderait en réalité dans chaque classe sociale. Benito Baranda, directeur de la fondation América Solidaria –une ONG dédiée aux problématiques locale– signalait ainsi à la BBC que ce «classisme» social est transversal et se pratique également dans les classes inférieures, les domestiques chiliennes ayant des domestiques péruviennes sous leurs ordres et faisant généralement preuve d'un comportement similaire à celui de leurs patrons.

Un postulat erroné

Mais dans cette affaire, la grande nouveauté pour les Chiliens tient au fait que la complainte sociale se soit déportée sur un terrain de jeu annexe, les réseaux sociaux, avant de se transformer en manifestation réelle. Sauf que, comme il arrive dans ce genre d'affaire, c'est sur un postulat erroné que cette lamentation a été montée en épingle.

Après le tollé suscité par les propos d'Ines Perez Concha, ChileVisión a fini par rendre public sur Youtube l'interview complète de la jeune femme, qui ne durait pas vingt secondes mais deux minutes. Et force fut de constater que ses propos avaient été isolés et sortis de leur contexte.

En réponse à cette question sur le fameux «protocole d’accès», celle-ci répondait au journaliste qu'elle ne la gênait pas, parce que dans les faits, sa domestique jouait toute la journée dehors avec ses enfants, et qu'il lui paraissait compliqué que son employée soit tenue de faire tous les jours les cinq kilomètres aller-retour de l'entrée de la résidence jusqu'à sa maison, d'autant plus en hiver quand il neige ou qu'il pleut.

On pourrait donc reprocher à cette pauvre Ines de ne pas se poser de questions sur les barrières sociales qui traversent la société chilienne, mais pour autant, difficile de dire, même d'un point de vue français et éloigné par nature, qu'elle méritait un tel sort. Ines n’avait pas discriminé. Pas consciemment comme on l’aurait voulu, en tout cas.

Un internet mondial complètement uniformisé

Et justement, d'un point de vue international, cette affaire est riche d’enseignements: elle nous démontre qu'en l'espace de deux années à peine, une uniformisation peu reluisante de l'internet semble s'être opérée à l'échelle globale. Chaque affaire de portée nationale, inséminée du germe de l’indignation, trouve écho sur le web.

A chaque fois, le mécanisme est le même, passe par les réseaux sociaux de référence, Twitter puis Facebook et sa portée autrement plus collective et populaire, voire populiste. A ce stade, les médias numériques puis audiovisuels se contentent alors de relayer et analyser l'information, selon ce qu'un émérite blogueur avait brillamment qualifié un jour de chaîne de froid du lien. Mais ce qui interpelle bien plus que la logique médiatique dans cette affaire, c'est l’homogénéité mondiale des armes utilisées contre les cibles publiques désignées, comme l'a été Ines Perez Concha.

A la blague potache, au hashtag foireux, à la révolte consanguine de Twitter, succède généralement le détournement en image puis le groupe sur Facebook, soit avec un intitulé un peu drôle, soit appelant à la manif. Et l'un dans l'autre, on finit presque tout le temps dans une logique de chasse à l'homme numérique –rappelez-vous les ren rou sou suo en Chine ou Dusty le chat sur 4chan aux Etats-Unis: à l'époque c'était de l'ordre du microphénomène, eh bien aujourd'hui, ça y est, c'est la norme, l'internaute américain, chilien, australien, chinois, marocain ou français font tous exactement la même chose.

Ils récupèrent des photos des cibles et produisent des mèmes visuels à partir de modèles inventés il y a fort longtemps maintenant par des nerds américains sur des images boards. Ils se regroupent en meute –les groupes Facebook dernière génération sont du pain béni pour ça– et s'organisent pour traquer les moindres traces numériques du chassé.

Et pour en arriver à ce stade, il ne faut qu'un détonateur, un événement social suffisamment fort pour frapper les consciences, imprimer les rétines. La France a eu son premier vrai cas l'année dernière avec Xavier Dupont de Ligonnès, le Chili a désormais aussi le sien avec Ines Perez Concha. Fort logiquement, la liste ne fera que s'allonger. Et les journalistes pourront réécrire cet article cent fois.

Loïc H. Rechi

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Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
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