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Civilisations: Claude Guéant a trop joué à Age of Empires

Grégoire Fleurot, mis à jour le 08.02.2012 à 14 h 10

Le ministre de l'Intérieur tire sa théorie sur la hiérarchisation des civilisations des nombreuses heures qu'il a passées sur le célèbre jeu de stratégie.

Détournement de la couverture du jeu Age of Empires II par Fred Hasselot

Détournement de la couverture du jeu Age of Empires II par Fred Hasselot

D’où vient la passion de Claude Guéant pour la hiérarchisation des civilisations? Alors que sa désormais fameuse phrase autour de l’idée que «toutes les civilisations ne se valent pas» a entraîné des réactions passionnées, la colère de certains élus et une suspension de séance à l’Assemblée, le ministre de l’Intérieur ne voit pas où est le problème et estime avoir tenu «des propos de bon sens et d’évidence».

Certains ont décelé dans cette sortie une référence à Samuel Huntington et à sa théorie controversée du choc des civilisations. Et si la vérité était ailleurs? Et si la théorie de Claude Guéant tirait en fait ses origines dans d’innombrables heures à tenter de conquérir le monde sur le jeu de stratégie en temps réel sur ordinateur Age of Empires (AoE pour les fans)?

Le ministre n’a certes pas fait son coming-out de gamer, un hobby qui ne colle pas vraiment avec son image de bourreau de travail sérieux, voire sévère. Pourtant, tout colle, et cette passion pour le célèbre jeu édité par Microsoft Games, où chaque joueur doit se bâtir une économie prospère et une armée pour étendre son influence dans des circonstances historiques fidèlement reproduites, sied bien au profil du haut-fonctionnaire zélé et actuel locataire de la place Beauvau.

Comme Michael Phelps et Felipe Calderon

Cette passion touche tout le monde –normal, plus de 20 millions d’exemplaires avec ses suites et extensions ont été vendus à travers le monde– dont quelques stars, comme la légende vivante de la natation Michael Phelps qui défiait ses camarades de chambrée sur le champ de bataille virtuel pour tuer le temps aux Jeux olympiques de Pékin en 2008. Ou le président mexicain Felipe Calderon, qui a confessé qu’AoE était son jeu préféré.

Une révélation qui a poussé le quotidien mexicain El Universal à se demander si le peuple devait s’inquiéter d’avoir un président gamer. Conclusion: si le risque de dépendance est particulièrement élevé pour un jeu aussi chronophage, c’est bien son seul inconvénient potentiel.

Les experts sont affirmatifs: le jeu stimule la concentration et le sens de l’organisation, entraîne les joueurs à planifier et à prendre des décisions rapides, des qualités essentielles pour un décideur public de premier rang comme Calderon. Mais plus que tout, la relative exactitude historique du jeu permet aux joueurs d’apprendre sur les civilisations passées tout en s’amusant.

Quand le ministre de l'Intérieur aurait-il pu succomber à AoE, devenant un nolife parmi tant d’autres? Le premier titre de la série Age of Empires est sorti en février 1998, soit exactement au moment où, à la suite de l’arrivée des socialistes au pouvoir, Claude Guéant était muté du poste de directeur général de la Police nationale (où il était à la tête de près de 150.000 fonctionnaires) à celui de préfet du Doubs et de la région Franche-Comté. Un poste honorable, mais loin du pouvoir central parisien et des grandes décisions concernant l’organisation de la sécurité du pays.

Les civilisations au cœur d'AoE

Comment dans de telles circonstances ne pas succomber à ce nouveau jeu proposant de prendre le contrôle de la destinée de civilisations illustres, d’en développer l’économie et d’en commander les armées sans avoir à en référer à un quelconque supérieur hiérarchique?

Claude Guéant aurait certes pu opter pour la franchise Civilization, un autre jeu de stratégie sur ordinateur, mais en 1998 c’était bien du tout nouveau Age of Empires dont tout le monde parlait. En bon gamer, il a donc commencé par dévorer le manuel:

«Vous pouvez choisir de commander une civilisation parmi les 13 disponibles. Chacune a des attributs uniques, des forces et des faiblesses, des bâtiments et des technologies, ainsi que des unités de combat uniques basées sur leurs équivalents historiques.»

Avouez que les influences des discours de Claude Guéant peuvent trouver racine dans cette notice!

L’idée que «toutes les civilisations ne se valent pas» récemment exposée par le ministre est centrale au fonctionnement d’Age of Empires, même si le jeu n’établit pas de hiérarchie claire entre celles-ci. En additionnant les avantages et les inconvénients de chacune, difficile de les départager, même si chaque gamer a son idée sur la meilleure civilisation en fonction de l’adversaire et de la carte proposée.

Le jeu mettant l’accent sur la stratégie guerrière, les avantages comparatifs s’expriment surtout en termes d’armée: les Babyloniens sont un choix idéal pour une stratégie fondée sur la défense, les Assyriens sont plus efficaces dans les attaques tôt dans la partie et sur des  petites cartes… Dans le second opus, chaque civilisation a même son unité spéciale, un archer de cavalerie appelé Mangudaï pour les Mongols, le chevalier teutonique pour les Teutons, etc.

Les Francs contre les Sarrasins «fanatiques»

Mais les civilisations se différencient aussi par la logistique, les transports ou encore la place de la religion, des thèmes qui sont rentrés au fil des heures de jeu dans l’ADN de Claude Guéant.

Dans le premier opus de la série, la formation d’un prêtre coûte ainsi 30% moins cher si vous jouez avec la dynastie coréenne des Chosons, dominée par le confucianisme (les limites de l’exactitude historique du jeu apparaissent ici, le confucianisme n’étant pas à proprement parler une religion). Mais qui ne connaît pas de limites et d'inexactitudes historiques dans la stratégie, y compris en 2012?

Pas besoin de beaucoup d’imagination pour savoir quelle civilisation Claude Guéant aurait choisi de commander lors de ses nuits blanches de jeu en réseau. Dans AoE II, qui se concentre sur le Moyen-Age, le joueur peut choisir… les Francs de Charles Martel. Avantages: ils construisent des châteaux 25% plus vite que les autres et leurs unités de cavalerie infligent 20% de dégâts en plus lors des combats.

A la tête de son armée de lanceurs de haches et de sa puissante cavalerie, Claude Guéant a pu se frotter à des ennemis qu’il allait retrouver sur son chemin dans ses futures fonctions régaliennes dans la vraie vie, et notamment aux Byzantins, ancêtres de ces «personnes originaires d'Europe centrale et orientale» qui mènent désormais des «raids» [1] et cambriolent les maisons des honnêtes descendants des Francs.

Les propos du ministre sur l’infériorité des civilisations «qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique» visaient-ils la religion musulmane? Difficile à savoir: après l’avoir dans un premier temps confirmé, Claude Guéant s’en est finalement défendu.

Une chose est sûre, il a pu mesurer la dangerosité d’un adversaire porté par sa foi en l’islam sur AoE II. En plus de leurs avantages dans le commerce de marchandises et de leur avance technologique sur les mers, les Sarrasins disposent d’un bonus unique: le «fanatisme», qui permet pour 750 points de nourriture et 800 points d'or d’améliorer considérablement la force de frappe des chameliers et des redoutables mamelouks. Les relativistes moraux du PS feraient mieux de se replonger dans leurs classiques du jeu de stratégie avant de crier au scandale.

Grégoire Fleurot

Image: Fred Hasselot

[1] Claude Guéant le 17 janvier 2012. Retourner à l'article

Grégoire Fleurot
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