La génération Y, plus amour que sexe

Babymoon Package at Witches Falls Cottages / Witches Falls Cottages via FlickrCC License by

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Héritiers de quarante ans de révolution sexuelle, les trentenaires et leurs cadets vont-ils consacrer la résurrection du romantisme amoureux et de l’engagement au long cours?

Le rêve éveillé des nouvelles générations est mis au jour par de multiples sondages: amour, couple et descendance constituent le happy end convoité, la fidélité est présentée comme une valeur cardinale, et le voeu de pouvoir concilier vie privée et vie professionnelle n’a jamais été autant affirmé –un défi auquel se confrontent les managers formés à l’ancienne école du dévouement envers l’entreprise.

Ainsi, les jeunes français s’avèrent, dans leurs fantasmes, plus proches de Camille Laurens que de Virginie Despentes, plus en harmonie avec Luc Ferry qu’avec Frédéric Beigbeder. 

Ce tableau va à l’encontre d’une image débridée de la sexualité renvoyée par beaucoup de films –une sexualité violente, machiste ou purement hygiéniste–, il connaît même une version franchement déprimante: celle du «petit couple», dont la flamme semble déjà éteinte ou n’avoir jamais existé.   

Plus Ferry (Luc) que Beigbeder (Frédéric)

Cette vision du «plus ça change plus, plus c’est la même chose» est aussi confortée par un chiffre régulièrement avancé par l’Ined selon lequel l’âge moyen du premier rapport sexuel, un peu plus de 17 ans pour les filles comme pour les garçons, n’aurait pas bougé depuis trente ans. 

Un chiffre qui laisse perplexe les spécialistes de l’adolescence, sauf à considérer qu’une proportion substantielle de vierges de 20 ans compense mathématiquement ceux qui, nombreux, débutent leur vie sexuelle vers l’âge de 15 ans.

D’autres données sur la vie des ados et post-ados, en effet, dessinent un paysage tumultueux, loin de ce conformisme annoncé.

Tout le monde le sait, pendant la période qui court environ de 15 ans à 25/30 ans (l’âge de la première maternité est de 29 ans aujourd’hui), les jeunes connaissent une «jeunesse sexuelle», laps de temps jalonné de rencontres et d’expériences. 

Cette phase de la biographie affective et sexuelle est collectivement reconnue et n’est pas ouvertement réprimée par la morale en France, mais elle fait l’objet de préjugés et parfois, de la part des parents, d’un déni ou d’une esquive subtilement calculée –on est loin ici de la tolérance que pratiquent les pays d’Europe du Nord à l’égard de cette période de la jeunesse.

Cette phase d’ailleurs n’est pas si nouvelle, mais elle était plus courte autrefois (en 1975 le délai entre le premier rapport sexuel et le premier enfant était de 5,5 ans contre plus de 10 ans aujourd’hui).

D’autre part, les multiples données chiffrées recueillies par les statisticiens –nombre de partenaires, de mises en couple, âge de la première maternité, etc–, montrent qu’il n’existe pas vraiment de normes pour cette période qui est guidée par la liberté de chacun et les opportunités, mais qui aussi déterminée par la capacité (et souvent la difficulté) à s’autonomiser économiquement.  

Couchons d'abord

«La nouveauté contemporaine est qu’il n’est plus possible de se représenter la socialisation à la sexualité comme l’imposition unilatérale d’un ensemble de normes et de valeurs sociales dominantes», explique Michel Bozon (1). Autrement dit, la palette des possibles lors de cette «jeunesse sexuelle» est immense et ne se laisse pas enfermer dans des chiffres.

Le délai entre la rencontre et l’acte sexuel est fortement raccourci: comme l’expriment nombre de gynécologues, on apprend à se connaître mutuellement après le passage à l’acte, plutôt qu’avant.

L’impulsion de l’immédiateté constitue plutôt une norme et l’avancée progressive vers le moment de la rencontre charnelle, style films de Rohmer, signe une époque révolue.  

Ce crédit accordé à la spontanéité se paie d’une autre problématique: de plus en plus fréquemment, le rapport sexuel avec un nouveau partenaire se déroule sans contraception. D’après une étude GFK effectuée auprès de 6.000 jeunes de 15 ans à 24 ans dans 29 pays, cette situation de «non protection» augmente presque partout: en France elle passe de 19% en 2009 à 40% en 2011. Elle peut, entre autres raisons, expliquer la croissance des avortements de mineures et  surtout de jeunes adultes –les femmes de 20-24 ans demeurent celles qui ont le plus souvent recours à l’IVG.

Enfin, la pornographie, image irréelle, sorte de rêve hallucinatoires, pose une toile de fond de la vie sexuelle.

Déjà en 2004, une étude du CSA montrait que près de 80% des garçons de 14 ans avaient vu un film X ainsi que 42% des filles, révélant que l’éducation «sentimentale» des jeunes passe pour beaucoup par sa médiation.

L’imaginaire pornographique oriente les pratiques, introduit des stéréotypes de comportements notamment vis-à-vis des identités sexuées (le hardeur et la bimbo), et si elle désacralise l’acte sexuel, elle provoque aussi une réticence voire un rejet de certains jeunes à son égard.   

Enfin, une attitude se répand: l’usage décomplexé des sites de rencontres style Meetic ou autre Badoo ou encore Gleeden pour élargir le marché des partenaires –relations amicales et plus si affinités.

A ces données qui reconfigurent la sexualité lors de la post adolescence s’en ajoute une autre, jusque-là peu perçue, à propos des relations hommes/femmes.

Des femmes surdiplômées et de leur rapport aux hommes

Aujourd’hui, la bonne réussite des femmes dans le système scolaire aboutit à une disproportion nette dans le nombre de diplômés du supérieur: 46% de femmes de 24-35 ans contre 37% d’hommes (données françaises), un décalage qui existe dans presque tous les pays de l’OCDE, et qui s’accroît. Parallèlement, le grand échec scolaire touche davantage les hommes que les femmes sur les 150.000 jeunes sans diplôme on note 2/3 de jeunes garçons.

Ce creusement des écarts est relativement récent: pour les 40-50 ans, la proportion de diplômés du supérieur est identique pour les deux sexes, et dans la génération précédente ce rapport était inversé au profit des hommes.

Autrement dit, alors que jusqu’à récemment les hommes diplômés du supérieur, plus nombreux, construisaient un rapport de couple avec des femmes moins ou pas diplômées, la tendance est aujourd’hui radicalement inversée –un changement que traitent d’un regard acide les séries télévisuelles courtes comme Scènes de ménage ou Bref. Les stéréotypes qui affublaient l’image de l’homme, protecteur, chef de famille, responsable financier, etc. sont en voie de révision et déboulent d’autres stéréotypes –le nouveau père, l’homme au foyer, et pour les femmes, la cougar–, autant de situations qui redessinent les termes des relations entre les sexes.

Les histoires amoureuses et sexuelles de la génération Y sont donc prises par des mutations culturelles de grande ampleur qui renforcent la précarité des couples et son corollaire: la vie en solo. Les projections de l’Insee sur le nombre de personnes qui vivent en couple aux différents âges de la vie sont orientées à la baisse: ainsi en 2030, la proportion des femmes de 35 ans vivant en couple culminerait à 62-65%, un chiffre supérieur à tous les autres âges de la vie.  Or ce pourcentage était de plus de 80% en 1982 (2).

Face à tant de bouleversements, avoir des enfants demeure une valeur sûre, intangible, plébiscitée en France. Ainsi un enjeu de société, déjà présent dans les mutations juridiques de la famille, se dessine encore plus nettement: assurer l’éducation et le bien-être de ces enfants du désir dans le contexte de la précarité amoureuse –un contexte que l’Insee traduit sèchement par «l’érosion des modes traditionnels de cohabitation».

Monique Dagnaud

(1) Michel Bozon, Orientations intimes et constructions de soi, pluralité et divergences dans les expressions de la sexualité, in Sociétés contemporaines, 2001/1-2, n° 41-42. Retourner à l’article

(2) Insee, Projection de ménages dans la France métropolitaine à l’horizon de 2030). Retourner à l’article

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