Claude Guéant est un néoconservateur à l'américaine

Souvenez-vous George W. Bush. La différence de nature et de «qualité» des civilisations est à la base de l'idéologie néoconservatrice américaine qui rejette le multiculturalisme.

Claude Guéant à l'Assemblée nationale, le 7 septembre 2011. REUTERS/Benoit Tessier

- Claude Guéant à l'Assemblée nationale, le 7 septembre 2011. REUTERS/Benoit Tessier -

Les néoconservateurs sont de retour. Pas aux Etats-Unis où ils se sont faits tout petits depuis le départ de George W. Bush, le fiasco de leur croisade en Irak et la montée du tea party qui leur a disputé les faveurs des républicains. Ils sont de retour en France.

Quand au cours d’une réunion le 4 février en présence de l’UNI, mouvement étudiant proche de la droite populaire, le ministre de l’intérieur Claude Guéant déclare: «Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas», il cite mot pour mot une des thèses fondamentales du néoconservatisme.

Quand il ajoute: «Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation», il est dans la droite ligne des penseurs qui ont inspiré les néoconservateurs américains depuis la fin des années 1960 jusqu’au deuxième mandat de George W. Bush.

Contre le multiculturalisme

Il serait toutefois un peu rapide d’accuser Claude Guéant de vouloir rallumer le conflit de civilisations. D’abord parce que le livre de Samuel Huntington (qui n’était pas à proprement parler un néoconservateur) sur le Clash of Civilisations soulignait les différences entre civilisations plus qu’il ne prévoyait, et a fortiori encourageait, une guerre entre elles.

Ensuite parce que cette récusation du relativisme par les néoconservateurs était inspirée par deux autres penseurs américains, Leo Strauss et Allan Bloom. Le premier trouvait dans l’exégèse des textes des Anciens, essentiellement les Grecs, la matière à une critique du libéralisme issu du siècle des Lumières. Non qu’il fut un adversaire du libéralisme. Mais il pensait que libéralisme se trouvait face à une contradiction.

D’un côté, il était issu de la tradition occidentale et en défendait les valeurs (qui se retrouvent dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis ou dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789). De l’autre, en admettant le relativisme au nom de la liberté de pensée, le libéralisme sapait ses propres bases. Leo Strauss illustrait cette contradiction par une boutade. «Si toutes les valeurs sont relatives, disait-il, alors le cannibalisme est une affaire de goût.»

Dans The Closing of the American Mind, paru en français en 1987 sous le titre L’Âme désarmée, Essai sur le déclin de la culture générale, Allan Bloom développe cette critique du relativisme et s’en prend au multiculturalisme qui, au nom de la coexistence pacifique entre les cultures, amène les Occidentaux à taire leurs valeurs et leur caractère universel.

Ce que Claude Guéant exprime à sa manière: les civilisations «qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation».

Un débat qui mérite mieux

Peut-être est-ce faire au ministre de l’Intérieur un grand honneur que de mettre son discours en relation avec des penseurs américains qui ont eu leur heure de gloire outre-Atlantique. Mais cette renommée ne s’est pas limitée aux milieux conservateurs. Elle a aussi influencé certains libéraux dits internationalistes qui ont approuvé la «guerre contre le terrorisme» islamique de George W. Bush au nom de la défense universelle des droits de l’homme.

Autant dire que ce n’est pas un débat médiocre ni simplement politicien opposant la droite et la gauche. Encore faudrait-il qu’il se tienne dans la sérénité et qu’il ne soit pas instrumentalisé pas à la veille d’une élection présidentielle dans le but tactique évident de ratisser large sur les terres de la droite et de l’extrême-droite.

Daniel Vernet

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L'AUTEUR
Daniel Vernet, journaliste, ancien directeur de la rédaction du Monde et spécialiste des relations internationales. Il a écrit de nombreux livres dont récemment «La Chine contre l'Amérique, Le duel du siècle», Grasset, avec Alain Frachon. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 06/02/2012
Mis à jour le 06/02/2012 à 9h32
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