Monde

Il faut en finir avec Bachar el-Assad

Foreign Policy, mis à jour le 06.02.2012 à 9 h 35

Sans intervention internationale, il y a une forte probabilité que le règne du sanglant dictateur syrien se poursuive encore pendant des années.

Bachar el-Assad, le 30 mars 2011. REUTERS/Syrian state TV via Reuters TV

Bachar el-Assad, le 30 mars 2011. REUTERS/Syrian state TV via Reuters TV

La Russie et la Chine ont à nouveau opposé samedi 4 février leur veto à un projet de résolution du Conseil de sécurité de l'ONU condamnant la répression sanglante en Syrie. Le projet soutenu par les 13 autres pays du Conseil, exprimait un «soutien» au plan de règlement de la Ligue arabe et dénonçait les violations des droits de l'homme commises par le régime de Bachar el-Assad. Il intervient au lendemain d'un massacre qui se serait produit dans la ville de Homs où près de 300 personnes auraient été tuées par les troupes du régime. C'est la deuxième fois que Moscou et Pékin bloquent ainsi un texte sur la Syrie, le premier veto avait été posé le 5 octobre 2011.

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A en croire des diplomates américains, le président syrien est  «un homme condamné», un sentiment partagé par les militaires israéliens et et un groupe de spécialistes de politique internationale. Mais l'annonce de la fin de Assad semble exagérée et prématurée. Le président syrien a survécu à près d'une année de manifestations et de montée de la violence et s'il n'est pas poussé dehors par des acteurs extérieurs il peut encore s'accrocher longtemps au pouvoir.

Il est facile de voir pourquoi autant de personnes pensent que le temps de Assad arrive à son terme. En dépit de la mort de plus de 5.000 opposants et l'arrestation de milliers d'autres, les Syriens continuent à défier courageusement le régime qui semble incapable de les intimider et de les amener à se soumettre. Comme les opposants n'ont pas lâché, le soutien international d'Assad a grandement diminué. Et cela même si au début le monde n'a pas fait grande chose quand le pouvoir syrien massacrait son propre peuple.

Le président américain Barack Obama a déclaré en août que «le temps est venu pour le Président Assad de se retirer». L'Union européenne s'est jointe aux Etats-Unis pour imposer des sanctions au régime syrien y compris dans le domaine pétrolier. Par ailleurs, la Ligue Arabe a appelé de façon répétée à un cessez-le-feu et a tenté de trouver une solution négociée pour le départ de Assad. Quelques dirigeants arabes comme le Roi de Jordanie Abdallah II ont même officiellement demandé, ce qui est sans précédent, le départ d'un chef d'Etat d'un «pays frère».

Assad a ignoré ses demandes de changement de régime. Mais l'effondrement du commerce et des investissements et la fuite massive des capitaux ont fait grandir le ressentiment de nombreux syriens contre leur gouvernelent et le régime financièrement en difficulté va finir par avoir du mal à payer les services de sécurité. Plutôt que de tirer sur leur population, des milliers de soldats ont déserté l'armée syrienne. Le nombre des désertions augmente et de nombreuses unités de l'armée sont confinées dans les casernes parce que le régime ne leur fait plus confiance. L'armée syrienne de libération, composée apparemment en grande partie de déserteurs, est devenue de plus en plus forte et capable d'opérer dans une plus grande partie du pays.

Un pouvoir affaiblit, mais encore plus fort que l'opposition

Chacun de ses coups a durement touché le régime, mais Assad n'a pas cédé et encore craqué et il a encore de nombreux atouts dans son jeu.

Tout d'abord, la loyauté de l'armée et des services de sécurité. L'armée de l'opposition est devenue plus forte mais manque de chars et d'armes lourdes et ne peut pas se lancer dans une bataille ouverte. Sans défections en masse dans les rangs de l'armée, le régime reste plus fort que ses adversaires. Le corps des officiers notamment est toujours loyal et les proches de Assad tiennent les postes clés. La très grande majorité des officiers vient de la communauté minoritaire dont est issu le clan Assad, les Alaouites, et les plupart des familles Alaouites ont au moins un membre dans les services de sécurité. Les Alaouites - une minorité religieuse souvent dénoncée par la majorité sunnite pour de supposées pratiques déviantes - ont une raison viscérale de résister au changement de régime.

Même si seulement environ un dixième de la population syrienne est Alaouite, cette communité est une base très forte pour le régime. Elle est armée, mobilisée et convaincue que la chute d'Assad serait une catastrophe et pas un incident mineur. Le régime a mobilisé des milices alaouites au côté de l'armée les utilisant comme des brutes et des snipers contre leurs concitoyens sunnites. En parallèle à la montée de la violence, les tueries ethniques deviennent de plus en plus fréquentes.

Les arabes sunnites dominent l'opposition, mais Assad a depuis longtemps tenté de s'assurer la fidélité d'autres minorités comme les Chrétiens, les Druzes et les Kurdes et aussi celle de grandes familles sunnites afin d'empêcher toute unité de ses adversaires. Aucune de ses minorités n'est vraiment loyale avec les Alaouites et aucune n'a grand chose à perdre, mais cela ne signifie pas qu'elles se jettent sans réfléchir dans l'opposition. Les minorités ont le précédent irakien en mémoire et s'inquiétent qu'un effondrement du régime et une guerre civile débouchent sur des massacres.

Les sanctions portent des coups à la popularité du régime, mais quand la gâteau se réduit avoir accès au gouvernement devient encore plus important. Ceux qui ont des fusils mangent les premiers, les opposants les derniers. L'Irak de Saddam Hussein a enduré des sanctions particulièrement sévères pendant des décennies. Il a trouvé le moyen de les contourner et à utiliser ses maigres ressources pour récompenser ses soutiens et n'apporter aucune aide à ses ennemis. Et le coût humanitaire des sanctions était un outil très efficace de relations publiques et de propagande pour discréditer ceux qui voulaient l'isoler sur le plan international. Il faut se souvenir qu'il a fallu une invasion étrangère pour renverser ce dictateur.

En outre, Assad n'est pas seul. L'Iran voit en la Syrie son double et son unique allié arabe. Téhéran, tout en étant sous pression, peut donner au régime syrien un ligne de vie économique et suffisamment de balles et d'obus pour continuer à abattre les manifestants - des ressources qui peuvent faire toute la différence. Juste de l'autre coté, le Hezbollah, allié de la Syrie et de l'Iran, offre au régime syrien un autre soutien et un voie de contrebande et de ravitaillement via le Liban. Le régime irakien qui cherche à se gagner les faveurs de Téhéran peut aussi fermer les yeux sur les trafics d'armes et de ravitaillement via son territoire vers la Syrie. Enfin, il y a la Russie, le fournisseur d'armes et l'obstacle immuable à l'ONU mettant à mal tous les efforts internationaux pour isoler le régime.

Le scénario d'une guerre civile sans fin

Peut-être le plus grand espoir pour Assad réside dans la désorganisation de l'opposition elle-même.  Il n'y a pas de leader charismatique qui unisse les opposants. La Syrie a de fortes identités locales et régionales et le fractionnement du Conseil National Syrien reflète cette réalité. Combien de Syriens se sentent représentés par le Conseil est une question ouverte. Au contraire de la rebellion libyenne, le Conseil opére largement en exil parce qu'il ne contrôle pas une partie du territoire syrien d'où il peut établir une base sans risque. Sans surprise, il y a de profondes divergences entre ceux qui dans le pays supporte la brutalité du régime et ceux qui vivent en sécurité hors de Syrie et représentent le pays au-dehors. Jusqu'à aujourd'hui, au moins, les rebelles ont bénéficié de quelques sympathies de gouvernements étrangers mais limitées, et pas de soutien actif de grandes puissances qui affirment d'ailleurs qu'une intervention militaire internationale n'est pas envisagée.

Pour résumer, le dictateur syrien n'est pas assez fort pour écraser l'opposition et la réduire à la soumission qui elle n'est pas assez forte pour le chasser… le scénario d'une guerre civile sans fin. Donc, si Assad doit partir, cela nécessité qu'il soit poussé dehors par la communauté internationale. Particulièrement important est l'effort à mener en faveur de l'opposition: unir et entraîner ses milices pour qu'elles soient plus efficaces au combat. Dans le même temps, l'opposition doit être incitée à éviter à tout prix le sectarisme religieux. Non seulement, cela va inciter les Alaouites et les autres minorités à combattre encore plus férocement, mais cela rendra bien plus difficile de diriger la Syrie si Assad tombe. En Libye, l'une des actions les moins spectaculaires mais les plus importantes menée par les puissances occidentales a été de construire l'opposition à Kadhafi et de la rendre plus représentative et plus efficace.

Une intervention militaire doit aussi être une option sur la table et le signe qu'il n'est pas acceptable que le régime détruise son opposition par la force. Les Etats-Unis et ses alliés doivent prévenir que si Assad ne part pas, la probabilité d'une intervention devient de plus en plus grande. Faire monter la pression aujourd'hui va convaincre les loyalistes du régime qu'il ne survivra pas et qu'ils doivent abandonner le navire maintenant plutôt qu'au moment où l'opposition sera beaucoup moins prête à négocier et plus assoiffée de sang. Seulement ce type d'effort multiple va mettre un terme au pouvoir d'un dirigeant qui a mené son peuple au cauchemar.

En faire moins conduira le bain de sang à continuer avec le risque d'entraîner des pays voisins comme la Turquie et Israël dans un conflit, de mettre à mal la fragile construction d'un Etat en Irak, de créer de nouvelles tensions entre l'Iran et l'occident et de donner à tout les autocrates dans le monde arabe et ailleurs la possibilité de clamer que l'alternative à la tyrannie n'est pas la liberté mais le chaos.

Daniel Byman

Traduit par Eric Leser

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