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Quand Nicolas et François prennent la plume

Hervé Bentégeat, mis à jour le 06.02.2012 à 3 h 21

En France, un homme politique qui a de l'ambition a forcément un talent littéraire et entend le prouver, même si la plupart du temps le livre n'est pas vraiment de lui

Affiche au Salon du Livre de Francfort 2011. Alex Domanski / Reuters

Affiche au Salon du Livre de Francfort 2011. Alex Domanski / Reuters

Fausses confidences du «Point» de cette semaine. Page 12: Hollande prépare un livre dans le plus grand secret; page 38: Sarkozy prépare un livre dans le plus grand secret. On attend avec impatience les prochains numéros pour savoir si Philippe Poutou (candidat NPA), Nathalie Arthaud (candidate Lutte ouvrière), Frédéric Nihous (candidat Chasse, pêche, nature et traditions), ne préparent pas, eux aussi, dans le plus grand secret, un recueil de pensées immortelles. Même à 0% d’intentions de vote dans les sondages, la plume doit les démanger… (Hervé Morin, candidat Nouveau centre, a déjà donné…)

Il n’y a pas de raison: tous les hommes politiques français s’y mettent un jour. Tous: à droite, à gauche, au centre, aux extrêmes, les premiers couteaux, les seconds, les troisièmes, les ministres en exercice, les recalés, les glorieux, les amers… Impossible de les citer, la liste serait trop longue.

Il est vrai que l’exemple vient de haut: de Gaulle, Pompidou, Mitterrand, tous trois hommes de culture, se sont adonnés aux joies de l’écriture, avec, dans le cas de de Gaulle, un vrai talent d’écrivain. «S’ils l’ont fait, pourquoi pas moi?», se dit le député qui rêve de devenir ministre et le ministre qui rêve de devenir président.

A la recherche d'une stature

Les plus cultivés publient même des biographies historiques: Jack Lang sur François 1er, Juppé sur Montesquieu, Bayrou sur Henri IV. Il est vrai qu’ils sont tous trois agrégés des Facultés…

Vieille tradition littéraire d’un vieux pays qui ne lit plus beaucoup (et encore moins les oeuvres des politiques), mais qui a gardé pour la chose écrite une révérence surannée. Ailleurs, ça ferait plutôt rigoler, mais en France, écrire un livre quand on est un responsable public, ça pose. Ca donne une stature.

Nos amis ne supportent pas, d’ailleurs, qu’on mette en doute la paternité de leur ouvrage: c’est eux qui l’ont écrit, et eux seuls, sans l’aide de personne, qu’on se le dise! Leur entourage politique vous susurre : « Tout le monde sait que X…n’a pas écrit lui-même son livre, mais dans le cas présent, je peux vous assurer qu’il est entièrement de la main du président, de A à Z… (pour les entourages, tous les hommes politiques s’appellent président…)». «Mais comment fait-il, avec son emploi du temps surchargé ? Il écrit entre 4h30 et 6 heures du matin?», demande-t-on candidement. «Le président est très organisé, et écrit vite et bien…», vous répond-on immanquablement. C’est assez amusant quand on a déjeuné la veille avec le nègre du président en question, vieille connaissance qui a fini par tout avouer à la fin du repas en faisant jurer de garder le secret. (On devrait abolir une fois pour toutes l’emploi de «nègre». Les Anglais ont un très joli mot: «ghost writer», écrivain fantôme. Disons plutôt: «plume»…).

Nous ne sommes pas gouvernés par des imbéciles

En général, on trouve dans ces livres de nombreuses références à l’Histoire, à la pensée économique, à la littérature, parfois même à la philosophie, preuve que nous ne sommes pas gouvernés par des imbéciles. On y trouve aussi des réflexions sur l’époque, suffisamment vagues pour ne pas être contredites, et des semi-confidences, censées éclairer d’un jour nouveau la personnalité du signataire, toujours plus complexe et plus riche que le spectacle qu’il en donne dans l’arène publique. Un mélange de considérations générales, d’intimité prudente, et de bonne volonté affichée.

C’est souvent par le titre que le bât blesse. Mitterrand avait pondu «La paille et le grain», puis «L’abeille et l’architecte», et Strauss-Kahn «La flamme et la cendre»: tant qu’on y est, pourquoi pas «Le bourdon et la bûche»? Jospin a donné «L’invention du possible», Martine Aubry «Le choix d’agir», et Hollande «L’heure des choix»: pourquoi pas «Le choix du possible»? Balladur a publié «L’avenir de la différence», et Ségolène Royal «Désir d’avenir»: pourquoi pas «L’avenir est pour demain»? Quant à Chirac, il a intitulé le premier volume de ses Mémoires: «Chaque pas est un but ». Ca vaut «A la croisée des chemins». En revanche, Triple A pour Juppé et sa mélancolique «Tentation de Venise» - preuve qu’on n’écrit bien que dans l’affliction.

Aux dernières nouvelles («Le Point», page 38), les communicants de Sarkozy penchent pour: «Ma vérité». On imagine les séances enfiévrées de brain storming pour accoucher d’un titre aussi fort. Quant à Hollande, mystère et boule de gomme. Ses communicants vont-ils lui proposer «Ma vision»?

Rendez-vous dans un mois pour mettre fin à l’affreux suspense…

Hervé Bentégeat

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