Culture

La folie au cinéma, pour le pire et pour le meilleur

Clément Guillet, mis à jour le 08.02.2012 à 9 h 58

La véritable folie clinique est rarement bien représentée à l'écran au profit du grand spectacle, mais permet parfois de mettre le doigt sur certains symptômes précis.

Keira Knightley dans «A Dangerous Method»

Keira Knightley dans «A Dangerous Method»

Les pathologies psychiatriques ont toujours été une source d’inspiration pour les scénaristes de cinéma. Mais l’écran est déformant et donne une image de la folie très souvent caricaturale. (Attention: cet article comporte plusieurs spoilers).

Le dernier film de David Cronenberg, A Dangerous method, met en scène Freud (Viggo Mortensen), Jung (Michael Fassbender) et une patiente hystérique, Sabina Spielrein. Prise de spasmes, déchaînée, se tordant de rage, l’actrice Keira Knitghley donne véritablement corps à la pathologie.

De Psychose à American psycho, de Shine à Shinning, le cinéma a abondamment puisé son inspiration dans la folie. Les scénaristes raffolent des pathologies mentales: elles sont efficaces du point de vue de la narration et très pratiques pour faire rebondir une histoire.

Mais certaines maladies sont plus prisées que d’autres. Un article de Slate.fr expliquait par exemple que la tumeur au cerveau, très présente dans les séries, est une vraie «bénédiction scénaristique».

Des symptômes intéressants, une fin tragique tout en restant propre: idéale pour faire venir les larmes aux yeux du spectateur, sans le faire tourner de l’œil.

Comme la tumeur au cerveau, la schizophrénie est surreprésentée au cinéma, car très efficace pour décontenancer le spectateur et permettre de bons rebondissements de situation. Elle est à la base de nombreux films: Psychose, Un homme d’exception, Shutter Island...

La folie selon Hollywood

Mais la véritable folie clinique est rarement bien représentée à l’écran. «Au cinéma, comme dans l’imaginaire de la société, on n’échappe pas à la caricature pour parler de la psychiatrie» écrit le psychiatre Edouard Zarifian:

«Ce qui est spectaculaire est nécessairement privilégié: les crises, les hallucinations, les délires mais aussi les dédoublements de la personnalité qui constituent des énigmes très visuelles.»

Pour reprendre l’exemple de la schizophrénie, au cinéma, elle se traduit toujours par une double personnalité (Fight club) et les hallucinations sont très souvent visuelles (Donnie Darko).

Mais cliniquement, les schizophrènes présentent plutôt des hallucinations auditives ou de la sensibilité interne et le dédoublement de la personnalité se réduit le plus souvent à des attitudes inadaptées ou à des délires non organisés.

«Rares sont les films qui s’attachent à une description clinique d’une pathologie caractérisée», poursuit Dr. Zarifian:

«Le plus souvent l’approximation est reine et même lorsque des diagnostics sont énoncés, leur représentation ne correspond pas à la réalité […] bien souvent, la représentation de la folie n’a pas pour but d’offrir une description clinique réaliste –comme celles des pathologies médico-chirurgicales de la série Urgences– mais de constituer une métaphore des drames de l’existence humaine.»  

Des films conseillés par des psychiatres

Les représentations cinématographiques des maladies mentales sont donc souvent très éloignées de la réalité médicale. La faute aux fantasmes sur la folie d’une société à la fois voyeuse et distante vis-à-vis de ces malades et la faute aux contraintes inhérentes de l’industrie du divertissement: un format d’environ deux heures, la nécessité de raconter une histoire, de mettre en scène des personnages efficaces.

Mais selon le Dr. Gil Cohen, psychiatre, auteur d’une thèse intitulée Psychiatrie et cinéma: la représentation de la clinique psychiatrique à l’écran tout n’est pas à jeter. «Le cinéma est forcément déformant. Mais si on s’intéresse à certains points, à certaines scènes, on peut extraire des choses intéressantes pour décrire la réalité clinique», explique-t-il.


Pi - Bande annonce Vost FR par _Caprice_

«Par exemple, le film π de Darren Arnofsky, représente clairement la psychose dans toute sa splendeur. Le syndrome autistique du repli sur soi, les hallucinations (des voix qui font l’amour), les thèmes récurrents, les idées de complot, la quête d’une équation mathématique pour prédire l’avenir, les thèmes mystiques et persécutoires... Et lorsque le personnage principal essaye de soulager sa souffrance psychique avec une perceuse, on atteint quelque chose de fondamental de la psychose qui est le besoin de retirer quelques chose dans la tête, s’extirper quelque chose en trop.»

Le réalisateur Darren Arnofsky qui avait déjà traité l’addiction sous toutes ses formes dans Requiem for a dream, est aussi le réalisateur de  film Black swan avec Natalie Portman qui peut évoquer le vécu d’une psychotique aux tendances anorexiques.

Le cinéma n’est certes pas un cours de médecine, mais il peut mettre le doigt sur certains symptômes précis. Il est plus difficile de se représenter ce que vit un schizophrène qu’un patient souffrant d’une gastro-entérite. Alors devant la difficulté de se mettre à la place de ces malades, de comprendre ce qu’ils ressentent, des médecins américains recommandent certains films à leurs étudiants.

Les bons élèves du cinéma

Voici 7 exemples de pathologies mentales assez fidèlement représentée au cinéma:

Le syndrome de stress post traumatique: Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimio. Dans ce film avec Robert De Niro, des vétérans de la guerre du Vietnam, sont hantés par ce qu’ils ont vécu en captivité.

Le TOC: Pour le pire et pour le meilleur de James L. Brooks. Dans ce film, le personnage incarné par Jack Nickolson souffre d’une forme grave du trouble obsessionnel compulsif. L’acteur doit d’ailleurs beaucoup à la folie, lui qui a fait presque toute sa carrière avec des rôles de névrosés (Easy Rider), de psychotiques (Shinning, Batman) ou apparentés (Vol au-dessus d’un nid de coucous).

La manie: Dans Mr Jones, Richard Gere joue comme souvent un séducteur, mais cette fois c’est un symptôme de son état maniaque. Une version, certes glamour de la maladie, mais qui se rapproche de la réalité selon le psychiatre Dr.Veyrat.

Les troubles de la personnalité: Ils sont à l’honneur dans plusieurs films. On retrouve par exemple la personnalité schizotypique (Taxi driver), la personnalité narcissique (Citizen kane), la personnalité histrionique (Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent ou Blanche dans Un tramway nommé désir) ou encore la personnalité antisociale (Orange mécanique).

La schizophrénie: Le film Repulsion de Polanski. Catherine Deneuve sombre dans une psychose représentée «assez authentiquement» selon le psychiatre américain Ben Green. Les symptômes d’une schizophrénie paranoïde quasi-typique sont présents: désordre des pensées, repli autistique, perplexité...

Tandis qu’un film comme Un homme d’exception, s’il est documenté, se focalise trop les hallucinations visuelles. Le film de 1977 I never promised you a rose garden, basé sur le roman semi-autobiographie de Joanne Greenberg, est considérée comme la représentation la plus fidèle de ce qu’est la schizophrénie. 

La paranoïa a été explorée notamment par Polanski dans Le locataire dans lequel le réalisateur joue lui-même un paranoïaque persécuté par ses voisins. Plus récent, Shutter Island met en scène un paranoïaque souffrant de syndrome de stress post traumatique. Il présente aussi l’intérêt de reconstituer une période charnière de l’histoire de la psychiatrie (l’apparition des neuroleptiques, des psychothérapies, l’époque de la lobotomie) et de ses institutions.

L'autisme: Rain man, inspiré du cas de l'américain Kim Peek,présente l'intérêt de faire cohabiter des traits obsessionnels communs à tous les autismes avec des capacités hors norme, notamment de mémorisation, présent dans certaines formes, comme le syndrome d'Asperger.

Déformant mais révélateur, le cinéma peut permettre de mieux comprendre certains aspects des maladies mentales. Alors pourquoi si peu de bons films et autant de clichés sur la maladie mentale ?

Entre fascination et répulsion 

L’omniprésence de la folie au cinéma n’est pas seulement une facilité scénaristique. Le mélange de fascination et de répulsion que provoque la folie se révèle à l’écran: le cinéma est une manière pour le public d’exorciser ses fantasmes de la psychiatrie.

«On oscille le plus souvent entre deux positions extrêmes», écrit le Dr. Zarifian, «le fou meurtrier ou la victime de la société incomprise par l’entourage».

Un mélange de peur du malade, du fou meurtrier (Shining) et de condamnation de la société qui le déclare malade, de compassion pour la victime incomprise (Shine ou le plus ancien Family life). C’est ces mêmes caricatures qu’on retrouve aussi dans les débats publics sur la psychiatrie: ou des meurtriers à enfermer, ou des victimes.

La représentation cinématographique des malades mentaux, pour caricaturale qu’elle soit, n’est que le reflet de sa représentation médiatique et de la place qu’elle occupe dans l’imaginaire social.

Clément Guillet

Clément Guillet
Clément Guillet (19 articles)
Médecin psychiatre et journaliste
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