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Romney, Gore, Kerry, même combat. Perdu d'avance?

Jacob Weisberg, mis à jour le 04.02.2012 à 8 h 55

Le favori pour l'investiture républicaine est trop beau, trop riche et trop suffisant pour conquérir le cœur des Américains ordinaires.

Mitt Romney dans son avion de campagne en Floride, le 30 janvier 2012. REUTERS/Brian Snyder.

Mitt Romney dans son avion de campagne en Floride, le 30 janvier 2012. REUTERS/Brian Snyder.

Les républicains américains se livrent à une bien curieuse manœuvre en ce moment: ils sont en train de choisir un candidat que pratiquement aucun d’entre eux n’apprécie vraiment. Bien que Mitt Romney ait remporté la primaire de Floride haut la main mardi dernier, il continue de provoquer des grincements de dents. Romney n’est pas tant en train de gagner la nomination républicaine que de l’obtenir par défaut, faute d’alternative crédible.

Voilà ce qui pousse les électeurs à choisir Romney: de tous les candidats républicains, il est le seul à avoir une vraie chance de battre le président Obama en novembre. Pour étayer cette hypothèse d’éligibilité, les partisans de Romney en sont à mettre en avant des qualités comme l’absence de tout handicap mental apparent du candidat, le non-extrémisme de ses points de vue et le caractère largement supérieur de ses ressources financières et organisationnelles.

Ceci dit, ses tièdes supporters ne manifestent que très rarement une quelconque marque d’affection ou d’enthousiasme pour l’homme lui-même. Ils admettent généralement que Romney est une personnalité fade, un peu terne, dont les changements de position et de convictions profondes confinent à l’absurde.

Trop coincé de caractère, trop souple de points de vue

Sous cet angle, Romney ressemble fort à deux candidats démocrates pareillement mal-aimés appartenant à un passé récent: Al Gore et John Kerry. Gore et Kerry ont tous deux pâti de la même mauvaise réputation que Romney —trop coincés de caractère et trop souples de points de vue.

Leurs supporters ont souvent mis en avant que les aptitudes étaient ce qui comptait le plus. Mais, ce qui est de mauvais augure pour Romney, et Gore et Kerry ont perdu des batailles qu’ils auraient pu gagner à cause de leur personnalité défaillante. George W. Bush, en revanche, a été élu et réélu, malgré des défauts aussi énormes que substantiels, parce que les gens ordinaires arrivaient facilement à établir un lien sur le plan personnel. Ils sentaient qu’il n’essayait pas de se faire passer pour quelqu’un qu’il n’était pas.

Romney, Kerry et Gore sont tous, d’une certaine manière, des versions différentes du même type politique. Sculpturaux, beaux, issus d’un milieu privilégié et impeccablement qualifiés, ils ne peuvent arguer d’origines modestes pour s’humaniser et établir un rapport à la terre.

Contrairement à un Lyndon Johnson, un Richard Nixon, un Ronald Reagan, un Bill Clinton ou un Barack Obama, ils n’ont pas dû s’affranchir d’origines modestes ou de familles détruites. Le milieu de Romney est étranger à la plupart des Américains, non pas parce qu’il descend d’une famille de polygames, mais parce que son père était gouverneur du Michigan, PDG d’une entreprise automobile et candidat présidentiel.

Le candidat-mal-aimé se rêve monsieur-tout-le-monde

Dans sa tentative pour surmonter ses origines privilégiées, le candidat mal-aimé lutte pour afficher son côté monsieur-tout-le-monde en utilisant des stratégies qui se retournent inévitablement contre lui. Il fait l’article de ses goûts populaires —pick-up, musique country, junk food—et, inévitablement, en fait trop ou se plante de musique de fond.

La tentative d’Al Gore de moins ressembler à un politicien de Washington avait débouché sur le fiasco des «couleurs terre» [que la conseillère Naomi Wolf lui aurait recommandé de porter pour améliorer son image, NDT]. John Kerry avait demandé que son sandwich cheesesteak Philly soit préparé avec du Swiss cheese [c’est-à-dire avec du fromage américain imitant l’emmenthal au lieu du fromage fondu industriel traditionnellement mis dans ces sandwichs, NDT] et fut pris en photo en train de grignoter la chose du bout des lèvres au lieu d’y aller franchement, comme cela doit se faire. Romney a quant à lui défendu sa réputation de sportif auto-proclamé en affirmant qu’il était allé chasser des rongeurs et des vermines «plus de deux fois».

En général, cet écart d’authenticité —le fossé entre la vraie personnalité du candidat et l’image qu’il veut se donner— n’échappe pas à l’opinion publique. À chaque fois, le problème se manifeste de manière légèrement différente.

Dissimuler son côté raisonnable

Technocrate de nature, Gore n’aimait pas le côté performatif de la politique. Ce qu’il surcompensait largement en hurlant ses discours lors des meetings et en affichant son ardeur pour celle qui est aujourd’hui son ex-épouse, qu’il embrassa goulûment lors d’une convention démocrate. Sa passion outrancière sur le chemin de la campagne facilita la tâche aux républicains qui n’eurent plus qu’à le traiter d’exagérateur compulsif qui prétendait avoir inventé l’Internet.

Le problème de Kerry était d’être suffisant, trop sénatorial, et qu’il aimait trop s’écouter parler. Ce qui permit aux organisateurs de la campagne de réélection de Bush de le dépeindre comme un «Français»: un snob mou et un opportuniste dénué de principes.

Plus encore que Gore et Kerry, Romney fuit sa propre perfection. Il doit se colleter le handicap d'une beauté excessive, en se décoiffant un tantinet avant d’apparaître en public, pour éviter de ressembler à un présentateur de télévision. Il se démène pour se donner l’air ordinaire malgré sa fortune. Mais tout ce que Romney fait pour minimiser sa richesse ne fait que souligner l’ampleur d’une fortune personnelle estimée à plus de 250 millions de dollars.

Et, pour l’instant en tout cas, il doit dissimuler son côté raisonnable, son passé d’entrepreneur efficace et sa modération idéologique. Le nombre de gens capables de compatir à ce genre de problèmes est assez limité.

Une version de cet article est parue dans le Financial Times.

Jacob Weisberg 

Traduit par Bérengère Viennot

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