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Journalisme: les ravages du «off»

Gilles Bridier, mis à jour le 05.02.2012 à 8 h 55

Les journalistes sont-ils les otages du «off»? Leurs interlocuteurs en abusent, ils le transgressent… A ce jeu, les indiscrétions sont calibrées pour servir les plans de communication.

Le chef de l'Etat en visite dans le RER, le 5 décembre 2011. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool

Le chef de l'Etat en visite dans le RER, le 5 décembre 2011. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool

Galvaudé, le «off» devient détestable. C’est souvent le cas pendant les campagnes électorales. Comme Nicolas Sarkozy avouant une baisse de moral comme autrefois Lionel Jospin soulignait l’âge avancé de Chirac, ou récemment François Hollande parodiant le premier en «sale mec»…

Quelle drôle d’idée, rétorquera-t-on, pour un journaliste de remettre en cause une pratique censée respecter l’anonymat dans le recueil d’informations.

Bien sûr, il ne s’agit pas de cela. Le secret des sources est un des combats de la profession pour pouvoir continuer à exercer son travail, et la protection de l’anonymat lui est intimement liée. Comment imagine-t-on qu’un journaliste (aussi bien politique, économique, juridique, sportif ou «people»…) pourrait exercer sa fonction s’il devait s’en tenir aux versions officielles et analyses autorisées?

C’est cette capacité à aller au-delà des communiqués qui permet à la presse de jouer son rôle dans une démocratie. Le recueil de l’indiscrétion, dans un cadre déontologique, fait partie de la pratique journalistique.

Un accord tacite entre le journaliste et son interlocuteur

Toutefois, il convient de revenir aux origines du « off  the record » pour mesurer combien le principe est aujourd’hui dénaturé. Au départ, il ne s’agit de rien d’autre que d’un accord tacite entre un journaliste et son informateur pour que l’identité du second ne soit pas révélée, celui-ci pouvant alors s’exprimer sans craindre d’éventuelles représailles. A charge pour le premier, qui recueille ces indiscrétions, de les utiliser dans ses analyses.

On fait référence à la règle de Chatham House formalisée au début du XXe siècle en Grande-Bretagne par le Royal Institute of International Affairs pour sauvegarder la confidentialité des informations échangées. La pratique est bien plus ancienne, aussi vieille que la presse, et tient avant tout à la confiance de l’informateur, à son désir de faire passer un message, et à l’intérêt du journaliste de le prendre en considération.

Mais jamais, même délivrée en «off», une bonne information n’a vocation à être enterrée. Si on juge opportun de la communiquer à un journaliste, ce n’est pas pour qu’il s’autocensure. Il est dans sa fonction en la réutilisant ; on ne peut lui reprocher. A charge pour lui de conserver la distance nécessaire, et d’en vérifier la validité.

Une pratique pour enfumer les médias

La pratique du «off» a progressivement déviée. Elle devient, dans certains cercles, un mode de communication pratiqué pour créer du buzz, détourner l’attention des médias et capter celle des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs en «enfumant» la presse.

Une précision, à ce stade : le problème n’est pas que, par ce biais, des informateurs cherchent à manipuler le journaliste. Le jeu de la manipulation est inhérent au métier d’informer. La personne qui livre une exclusivité ou des éléments d’analyse a forcément un intérêt à le faire, selon une orientation qui la sert. Rien de plus normal. Mais le journaliste a tout loisir –c’est même une obligation– de recouper les informations auprès d’autres sources, à la fois pour les vérifier et tester des orientations divergentes. Cela fait partie des règles du jeu.

Le problème du «off» vient du fait que, aujourd’hui, certains informateurs y ont recours pour mieux se défausser, voire lâcher des informations fausses ou frelatées. On peut tout dire, puisqu’on n’est pas cité! Et même en cas de fuite, il est tellement facile de prétendre que jamais rien de tel n’a été exprimé, que la phrase a été sortie de son contexte, qu’on a été piégé ou (pire) que ce ne devait pas être rapporté…

Les exemples sont de plus en plus fréquents, et confortent l’opinion dans le sentiment qu’il existerait des informations bonnes à connaître pour les journalistes mais pas pour les citoyens.

Une technique pour les plans de communication

La finalité du recueil d’informations est bien de les restituer à l’opinion, surtout s’il y a une probabilité que des confrères les livrent avant lui. Bien sûr, les services de communication dont s’entourent aujourd’hui toute personnalité connaissent parfaitement les limites du «off». S’ils les franchissent néanmoins, c’est que ces services misent souvent sur une transgression. Sous prétexte d’information et de décryptage, le «off» couvre en fait des opérations de communication – tout à fait honorables mais d’un genre différent.

Les  multiples utilisations du «off» démontrent qu’on y a aujourd’hui recours à tort et à travers, dans toutes sortes de situations, entre personnes qui parfois ne se connaissent pas, entre deux phrases qui sont «on» comme si le journaliste posait son stylo pour le reprendre ensuite dans un dangereux exercice de schizophrénie.

Galvaudé, le «off» perd de sa signification et se dilue dans la langue de bois habituelle. L’informateur ne livre plus que des banalités qu’il pourrait fort bien exprimer en assumant ses propos tellement il y a peu à assumer. Le «off» n’est alors plus qu’un jeu dont les uns et les autres abusent pour donner de l’importance à des commentaires qui n’en ont pas, et pour entretenir l’impression d’une complicité entre affranchis sur le fonctionnement des médias.

De fausses indiscrétions à faire partager

Plus étonnant – et c’est une autre dérive: on pratique de plus en plus le «off» devant plusieurs journalistes de medias concurrents, comme si l’indiscrétion pouvait être partagée sans être révélée. Evidemment, on la retrouve très vite reprise et commentée dans toute la presse sous forme d’un secret partagé.

D’aucuns s’offusqueront que le «off» ait été rompu: en réalité, ces situations sont souvent créées de toute pièces, avec des révélations calibrées pour servir un plan de communication…

De la même façon, sous couvert de «off», des interlocuteurs se laissent aller au ton de la conversation, oubliant le métier de celui ou celle avec qui ils dialoguent, relâchant leurs propos et sollicitant ensuite l’indulgence du professionnel  qui leur fait face pour qu’il les oublie.  Soit l’interlocuteur fait preuve d’une grande négligence ; soit il feint l’embarras en espérant bien avoir fait passer le message. La base de la démarche reste la communication.

On est bien loin, alors, du travail de terrain du journaliste qui a patiemment tissé un réseau d’informateurs, dans les états majors politiques, les représentations diplomatiques, les fédérations professionnelles, les syndicats, la police ou les palais de justice, pour livrer au public le «dessous des cartes» grâce à des méthodes qui ne doivent rien à ce «off» organisé.

Gilles Bridier

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