Economie

La question allemande

Eric Le Boucher, mis à jour le 04.02.2012 à 8 h 53

L'Europe a-t-elle raison de suivre Berlin? Faut-il imposer, coûte que coûte et sans attendre, un ajustement forcé et rapide des comptes budgétaires? L'austérité pour tous est-elle la bonne stratégie?

Tono Velasco, artiste espagnol ayant réalisé le portrait d'Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, dans son atelier en Asturie le 1er février 2012. REUTERS/Eloy Alonso

Tono Velasco, artiste espagnol ayant réalisé le portrait d'Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, dans son atelier en Asturie le 1er février 2012. REUTERS/Eloy Alonso

Les statistiques du chômage en Europe fin décembre disent tout: l'angoisse des peuples, l'abandon des jeunes, le drame de la cassure en deux de la zone euro, et ce qu'il faut bien appeler la question allemande.

En moyenne 10,4% des actifs de la zone euro sont privés d'emploi (1). Plus d'un sur dix, soit 16,5 millions de personnes; l'équivalent de la population entière des Pays-Bas. Pays-Bas où le taux de chômage n'est que de 4,9%. En Allemagne, il est de 5,5%, au plus bas depuis la réunification. En Autriche de 4,1%, meilleure performance des Dix-Sept. Dans ces pays, beaucoup de métiers connaissent une pénurie. Portugais, Grecs, Espagnols commencent à s'y déplacer. Jeunes Français en manque de travail: traversez le Rhin!

Une déchirure qui va s'aggraver

A côté de ces pays du quasi-plein-emploi retrouvé, sortis de la crise en somme, le sud de l'Europe s'y enfonce. Le taux de chômage a crû à 13,6% au Portugal, 19,2% en Grèce, 22,9% en Espagne. Pour mémoire, il est de 9,9% en France, chiffre qui place notre pays plutôt parmi ceux du Sud que ceux du Nord, et qui devrait ouvrir les yeux sur les très graves difficultés qui attendent le futur président.

L'autre leçon des statistiques concerne les jeunes, frappés deux fois plus que les adultes: 22,3 % sont sans emploi (moins de 25 ans). Surtout, le taux atteint 30,8% au Portugal, 47,2% en Grèce et 48,7% en Espagne. Imagine-t-on? Un jeune sur deux! En Allemagne, meilleure performance, seuls 7,8% des jeunes sont dans les files d'attente du Bureau du travail.

La question allemande est celle-ci: l'Europe, ainsi cassée en deux, a-t-elle raison de suivre Berlin? Faut-il imposer, coûte que coûte et sans attendre, un ajustement forcé et rapide des comptes budgétaires? L'austérité pour tous est-elle la bonne stratégie?

Premier élément de la réponse: la déchirure intra-européenne ne va pas s'arranger. Au contraire, elle va s'aggraver. Pour deux raisons, explique Laurence Boone, économiste Europe de Bank of America Merrill Lynch. D'abord parce que les pays du Sud s'infligent des potions budgétaires plus fortes qu'au Nord: schématiquement, des coupes de 2% de PIB contre 0,5%. Ensuite parce qu'ils paient des taux d'intérêt beaucoup plus élevés (5,5% contre 2,5%). Leur demande intérieure est contractée de deux manières. Double peine. Patrick Artus de Natixis rajoute: l'exportation devrait prendre le relais, mais n'ayant pas fait les efforts de compétitivité, ces pays n'en ont pas (pas encore) les capacités. Il conclut:

«Le risque est que cette dynamique devienne déstabilisante, comme en Grèce et en Espagne, où le déficit ne se réduit plus avec un recul de la demande comme de l'offre dû aux politiques budgétaires restrictives.»

La potion de l'austérité menace de devenir contre-productive.

Route keynésienne ou ligne de crête allemande?

C'est normal, répond l'Allemagne dont la pénible traversée du désert a duré dix ans après la réunification. Qui se souvient qu'en 2005, l'Allemagne avait le plus fort taux de chômage d'Europe (10,3%)? Les Allemands ont «payé» pour savoir qu'il faut du temps pour retrouver une compétitivité, sans jamais toutefois connaître de récession comme celle du Sud.

La comparaison avec les Etats-Unis ne plaide pas en faveur de la thèse germanique. Washington conduit une politique exactement opposée: les coupes budgétaires n'interviendront qu'en 2013 lorsque seront stabilisés les deux marchés clefs de l'immobilier et de l'emploi. La reprise semble se confirmer outre-Atlantique, tandis que l'Union sera en 2012 en récession.

Sachant donc qu'il existe une route keynésienne en contrebas, plus rapide, la ligne de crête allemande adoptée par l'Europe entière devient politiquement ardue. Les pressions vont se multiplier sur Berlin pour, d'une part, adoucir un peu le régime imposé au Sud afin d'éviter de tomber dans la spirale récessive sans fin et, d'autre part, trouver le moyen de hâter la construction du socle des nouvelles économies compétitives dans ces pays. Il faut que l'Allemagne accepte de compléter la stratégie budgétaire par une stratégie de croissance.

La pression viendra d'Europe, elle sera aussi externe. Tous les autres pays du monde ont les yeux braqués sur la chancelière et les subtilités du Bundestag. Il faut que l'Europe sorte du trou et vite. Christine Lagarde, directrice générale du FMI, l'a dit à Berlin: l'Europe est au coeur des préoccupations mondiales, «l'année 2012 doit être celle de la guérison».

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

(1) Eurostat, données corrigées des variations saisonnières. Retourner à l'article

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Cofondateur de Slate.fr
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