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#censure, le nouveau hashtag de Twitter?

Foreign Policy, mis à jour le 03.02.2012 à 9 h 55

Le service de micro-blogging pourrait regretter son flirt avec la censure, mal annoncé et mal justifié pour l'instant.

Place Tahrir, le 5 février 2011. REUTERS/Steve Crisp.

Place Tahrir, le 5 février 2011. REUTERS/Steve Crisp.

L’annonce par Twitter, le 26 janvier, qu’il avait développé un système pour bloquer (ou, comme la société l’a expliqué dans un euphémisme, «retenir») certains tweets dans certains pays s’ils violaient le droit local, tout en les laissant visibles dans le reste du monde, a été accueillie sans surprise avec dégoût. Le hashtag #TwitterBlackout a essaimé, tout comme les appels au boycott du service de micro-blogging le week-end suivant et des titres d’article comme «Twitter cède à la censure mondiale».

Mais cette indignation est peut-être excessive. Sur The Next Web, Anna Heim pointe que les utilisateurs de Twitter qui veulent voir un tweet qui a été bloqué auront simplement à changer leur réglage de pays. En fait, la décision de Twitter de renvoyer à des instructions sur la façon de changer ce réglage en même temps que son annonce a poussé certains à s’interroger sur le fait que la société puisse feindre de respecter les lois locales tout en clignant de l’œil à ses utilisateurs.

«Il y a des chances que Twitter connaisse parfaitement cette possibilité de contournement, écrit Heim. Les utilisateurs n’auront pas besoin de cacher leurs adresses IP avec un proxy: Twitter leur permet de la changer manuellement, malgré les possibles pertes de publicité locale pour la plate-forme.» En effet, dans un échange d’emails avec Foreign Policy, la porte-parole de Twitter Rachel Bremer a mis l’accent sur le contrôle laissé à l’utilisateur:

«La géolocalisation par l’adresse IP étant une science imparfaite, nous autorisons les utilisateurs à choisir manuellement leur pays.»

De plus, Twitter a promis de rendre publique toutes les informations qu’il retient à travers un système qui ressemble beaucoup au Google Transparency Report, qui liste les demandes adressées par des agences gouvernementales et des courts de justice réclamant que Google remette les données d’un utilisateur ou enlève des contenus du moteur.

«Un processus légal valide»

Twitter promets d’alerter les utilisateurs quand leurs tweets ou leurs comptes ont été supprimés, de signaler clairement les contenus retirés et de poster des annonces sur le site Chilling Effects, qui compile des informations sur le droit de l'Internet. Bremer explique que la société retirere seulement du contenu en réaction à «un processus légal valide»: «Nous ne feront rien de manière proactive.» Elle insiste sur l’engagement de Twitter en faveur de la liberté d’expression, qui «ne change pas» et «a été démontré par [son] action depuis la création de l’entreprise».

Mais c’est justement le problème. Twitter a longtemps bâti sa marque sur la liberté d’expression. Même si la société n’a jamais rejoint des géants comme Google et Microsoft dans la Global Network Initiative, qui cherche à protéger la vie privée en ligne et la liberté d’expression, elle a pris fait et cause pour ces valeurs d’une autre manière.

Son PDG Dick Costolo aime à dire que Twitter est «l’aile la plus favorable à la liberté d’expression du parti de la liberté d’expression», tandis que l’ancien PDG Evan Williams a un jour décrit le but de l’entreprise comme d’atteindre «les signaux envoyés par les plus faibles tout autour du monde», en citant en exemple l’Iran et la Moldavie.

Non seulement Twitter a, de manière célèbre, reporté une interruption de service prévue de longue date à l’apogée du mouvement de protestation en Iran en 2009, mais quand le gouvernement égyptien a désactivé les réseaux sociaux au début de la révolution l’an dernier, il s’est associé à Google pour développer un service speak-to-tweet. Comme l’écrit Jeff Bercovici dans Forbes, alors que «Google promet seulement de ne pas faire le mal, […] les adeptes de Twitter en on fait quelque chose de beaucoup plus exalté: une force de progrès mondial et d’amélioration humaine».

Investissement de 300 millions de l'Arabie Saoudite

Et jusqu’à présent, Twitter a fait plutôt du mauvais travail quand il s’agit d’expliquer comment les changement annoncés cette semaine vont modifier son processus de retrait de contenu et pourquoi la compagnie a envie de mettre en danger sa marque en mettant en place ces nouvelles règles. En annonçant cette nouvelle politique, l'entreprise a expliqué qu'en grandissant elle aurait besoin «de pénétrer dans des pays qui ont des vues différentes sur les contours de la liberté d’expression». Mais que signifier «pénétrer dans des pays» pour un site théoriquement disponible partout?

Des porte-paroles ont depuis ajouté qu’il y avait encore des pays où Twitter n’opérerait pas en tant qu’entreprise (traduire: la Chine, où il est bloqué) et que les changements n’avaient rien à voir avec le fait que le prince saoudien Al Walid bin Talal a investi 300 millions de dollars dans l’entreprise. Mais quand Foreign Policy a réclamé une explication sur la différence qui existerait entre les annonces au sein du nouveau système et les plaintes pour violations de copyright qui s'entassent sur la section Twitter de Chilling Effects, Bremer a refusé de commenter sur «quand et comment [ils] pourraient hypothétiquement être amenés à retirer du contenu dans le futur».

Jillian York, de la Electronic Frontier Foundation, pense que le nouveau système a un rapport avec la récente annonce de l'ouverture d’un bureau de Twitter en Allemagne, comme c’est déjà le cas en Grande-Bretagne. Selon elle, en mettant en place ces changements à l’avance, «ils sembleraient dire: "OK, nous jouerons selon vos règles, mais seulement dans votre juridiction"» (et en effet, en expliquant les changements, Twitter a noté que des pays comme la France et l’Allemagne interdisent les contenus pro-nazis).

York explique que Twitter pourrait répondre à des requêtes en dehors de l’Europe sous le nouveau régime, mais que cela est moins probable car l’entreprise n’aura pas de présence physique dans d’autres pays. «Si le service est présent dans tous les pays sauf en Chine, le seul risque qu’ils courent en ne répondant pas à des requêtes est d’être bloqué», note-t-elle. Mais si Twitter a des gens sur le terrain, l’entreprise «risque au mieux leur gagne-pain, au pire leur vie» si elle ne répond pas à des plaintes sur les contenus.

Le pragmatisme sur les principes

York a peut-être raison, mais Twitter reste bouche cousue sur ses intentions. Il n'est donc pas étonnant de voir les gens interpréter avec cynisme son annonce comme un autre exemple d'une société high-tech championne de la liberté d'expression qui finit par faire primer le pragmatisme sur les principes -une version moins agressive de la déclaration l'an passé du lobbyiste de Facebook Adam Conner:

«Nous nous retrouvons parfois en position inconfortable parce que nous permettons maintenant peut-être trop de liberté d'expression dans des pays qui ne la connaissaient pas auparavant.»

Comme le note Mathew Ingram de GigaOM:

«Twitter a juste ouvert la porte à tout un tas de théories du complot sur les tweets qu'il retient ou non, et au nom de qui il les retire. Qu'arrivera t-il quand ou si une révolution éclate en Arabie Saoudite? Des critiques se baseront sans doute sur le fait que le prince saoudien Al Walid bin Talal possède une participation significative dans Twitter grâce à un récent achat d'actions.

Et si la Grande-Bretagne demande à Twitter de retirer certains tweets durant des émeutes comme celles qui ont causé une telle polémique l'an dernier, quand le gouvernement a songé à expulser certains utilisateurs du service? Et qu'arrivera-t-il quand quelqu'un postera un tweet moqueur sur le fondateur de la Turquie, ce qui est un crime selon la loi turque?»

Ou, comme Suw Charman-Anderson l'explique dans FirstPost, sans élements de contexte, nous ne pouvons pas dire si la décision de Twitter «fera diminuer le nombre de tweets rendus indisponibles aux utilisateurs de Twitter, ou si elle permettra plus de censure». Et si Twitter ne nous éclaire pas sur ses motivations, ses utilisateurs supposeront le pire.

Uri Friedman

Traduit par Jean-Marie Pottier

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