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Quand l'industrie va, tout va

Catherine Bernard, mis à jour le 10.02.2012 à 6 h 19

Cinq raisons qui font de la bonne santé de ce secteur un facteur aussi important pour la santé et la solidité d'une économie.

Un ouvrier sur les Chantiers de l'Atlantique à Saint-Nazaire. REUTERS/Stéphane Mahé.

Un ouvrier sur les Chantiers de l'Atlantique à Saint-Nazaire. REUTERS/Stéphane Mahé.

Chacun, à gauche comme à droite, en est désormais d'accord: il faut réapprendre à «produire français», réindustrialiser. Impossible en effet de simplement appeler le consommateur à «acheter tricolore»: dans certains secteurs, comme la high-tech et des larges pans du textile-habillement, c'est mission quasiment impossible. Mais est-ce vraiment grave?  Faut-il vraiment s'accrocher à l'industrie?

Il fut un temps —au début des années 2000— où cette désindustrialisation, en effet, n'émouvait guère. L'Occident considérait alors avec un rien de dédain l'«usine du monde» qu'était devenu l'immense territoire chinois. Car à l'Ouest, la mode était à l'époque au fabless.

Un mouvement incarné en France par Serge Tchuruk, alors PDG d'Alcatel, qui annonçait pompeusement la transformation de son groupe en une «entreprise sans usines». L'important alors n'était pas de découper, fabriquer, ou d'assembler, mais bien de chercher, concevoir, dessiner et commercialiser. Bref, de conserver les tâches les plus nobles et à plus forte valeur ajoutée.

Le raisonnement valait pour les entreprises, mais aussi pour les pays: qu'importait si les Etats-Unis s'approvisionnaient en Chine puisque la Silicon Valley, notamment, restait au centre des découvertes? Mais n'est pas Silicon Valley qui veut, et le statut des Etats Unis, qui ont la maîtrise du dollar, est de toutes façons un peu particulier.

Une bonne dizaine d'années plus tard, les discours ont donc sensiblement changé. Et pour cause. Car l'industrie a des vertus que les autres secteurs d'activité – et notamment les services, dont le poids a cru quand celui du secteur manufacturier déclinait— n'ont pas (encore).

1. L'industrie, support d'emplois stables pour les populations peu qualifiées

Si les fermetures des Lejaby, Moulinex et autre Continental constituent toujours des drames humains, c'est bien parce que l'industrie est pourvoyeuse d'emplois qui tendent ailleurs à devenir très rares: ici, il arrive encore qu'on reste en poste longtemps, avec un statut reconnu et des perspectives d'évolution, même si l'on est peu diplômé. Voire pas du tout.  

Ceci est rarement le cas dans la distribution ou les services à la personne, deux secteurs qui recrutent aussi des personnes peu qualifiées. Là, les contrats sont plus souvent précaires et les évolutions pas évidentes. Les salaires, du reste, sont souvent inférieurs.

Des exceptions existent, bien entendu, et certaines entreprises de ces secteurs mènent de vraies politiques de ressources humaines, mais l'emploi industriel, sans doute en raison de son passé —syndicalisation, concentration de la main d'oeuvre, etc...— conserve des spécificités autrement en voie de disparition.

2. Sans industrie, les services sont fragilisés

Gardiennage ou comptabilité, informatique ou gestion des locaux, maintenance des machines ou fourniture de pièces détachées et même assurances et services financiers: sans industrie, une bonne part des «services aux entreprises» n'a plus de raison d'être. Or, certains de ces métiers dégagent une valeur ajoutée et sont donc importants pour l'économie du pays. 

3. Sans gâteau, difficile de défendre la cerise

Certaines entreprises sont nées fabless (ou presque) et s'en tirent très bien. Comme Apple, qui conserve la maîtrise intellectuelle de ses produits mais fait fabriquer, dans des conditions du reste très critiquées, ses iPhone dans des usines ne lui appartenant pas.

Certains, cependant, ne s'en tirent pas si bien, car la recherche industrielle a souvent besoin de travailler en étroite coordination avec les ingénieurs chargés de la fabrication. Entre la mise au point, dans les laboratoires, d'un produit et son industrialisation s'écoulent souvent deux à trois années. Et le meilleur produit mal industrialisé, autrement dit mal conçu pour être fabriqué au meilleur coût et à la bonne qualité en usine, risque de ne pas trouver sa place sur le marché. Externaliser la production, autrement dit la confier à un sous-traitant, suppose d'investir énormément dans le travail de coordination entre R&D et fabrication.

Le constat vaut aussi pour le design des produits. Et même, en partie, pour le marketing, dont la fonction est aussi de faire remonter les  retours d'utilisateurs pour mieux adapter le produit.

En sortant la fabrication du giron de l'entreprise (ou, dans l'optique d'un pays, d'une nation), le risque est grand que, petit à petit l'on soit moins «affûté» sur les problématiques industrielles (choix des composants à acheter, des machines, des techniques de fabrication, perte de conscience des impératifs de la production, etc) et que l'on perde son savoir-faire. Les sous-traitants, en revanche, en arrivent parfois à dicter leurs choix de composants ou de techniques de fabrication à leurs donneurs d'ordre.

A terme, donc, la R&D industrielle ne survit qu'à condition de mettre les mains dans le cambouis, au moins en partie.

4. L'usine du monde devient labo

Le constat est tellement vrai qu'à l'inverse, les pays que l'on considérait naguère comme de simples «usines» s'érigent peu à peu en puissances intellectuelles. La Chine constitue une excellent illustration puisque plus personne aujourd'hui n'ose se gausser des recherches chinoises en matière d'énergie, de biotechnologie ou de télécommunications.

Avec un peu de volonté et beaucoup de moyens, maîtriser la fabrication permet en effet de remonter la fameuse «chaîne de valeur» et de s'approprier un nombre croissant de tâches. D'où la réticence des EDF, Areva ou Airbus à signer des contrats prévoyant une large part de fabrication en Chine. 

5. Sans industrie, les échanges extérieurs sont à la peine

C'est presque une évidence: un pays qui produit peu importe beaucoup. Ou alors, il lui faut apprendre à se passer de tout ce qu'il ne fabrique pas, autrement dit, renoncer par exemple, pour la France, à s'équiper d'ordinateurs et de téléphones portables.

Mais après tout, qu'importe si ce même pays est capable d'engranger suffisamment de devises pour financer ses importations? Services intellectuels (royalties, ventes de brevets, services de conseil, services financiers), tourisme, peuvent après tout compenser le trou du commerce extérieur, qui comptabilise presque exclusivement les échanges de biens. 

Un rapide tour d'Europe suffit cependant à s'en convaincre: à part le Luxembourg, les pays qui affichent un excédent de leurs «opérations courantes» sont aussi ceux qui exportent plus qu'ils n'importent. Sans industrie, difficile donc de garder la maîtrise de son destin économique...

Catherine Bernard

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